La nouvelle


   Quand le soleil avança dans sa déclinaison vers l'Ouest, desserrant un peu son étreinte brûlante, Zouheir sortit et se dirigea vers le Nord-Ouest, en s'éloignant des camps encore engourdis dans la nonchalance de l'après-midi. Au loin, la montagne lisse luisait sous le soleil, comme un serpent étiré le long de l'horizon. Elle grandissait dans la cendre du soir et la lumière oblique y découpait de grands pans d'ombre et de larges avancées. Il arriva à l'acacia sous lequel il avait l'habitude de rencontrer sa suivante parmi les djinns, qui le renseignait sur les choses cachées et lui prédisait l'avenir. Il n'y avait qu'elle qui pouvait lui dire la vérité sur la prophétie du vieillard.

   L'ombre légère de l'acacia s'allongeait démesurément en quête de la nuit. La suivante ne tarda pas à surgir, tombant au pied de son arbre, dans un nuage de poussière, de feuilles et d'épines. Elle avait une forme à peu près humaine, mais avec des pieds fourchus. La tête était petite, avec une face de reptile, des yeux louchant énormément et de larges joues en losanges. Une touffe de cheveux se dressait au sommet du front en forme de corne de vipère. Ses haillons étaient en lambeaux et portaient des traces de feu, comme sa peau couverte de brûlures.
   — Qu'as-tu, diable ?! Qui t'a infligé toutes ces brûlures !
   Elle sortit une langue de serpent, la passa dans sa narine avant de la ravaler en disant :
   — Malheur à toi, Zouheir ! Les temps ne sont plus ce qu'ils étaient ! Je me suis approchée du ciel et je l'ai trouvé plein de gardiens vigilants et de météores ! Jusque-là je pouvais écouter ce qui s'y disait, mais aujourd'hui des tisons ardents sont prêts à frapper quiconque tente de s'en approcher !
   — Écoute-moi ! Je me suis disputé avec un homme, après avoir maltraité une vieille femme de sa tribu. Je l'ai méprisé et insulté et quand il a dit : " Ô mon dieu, fais que ma petite main roussie le tienne et aide-moi contre lui ! " J'ai dit : " Ô mon dieu, fais que ma longue main blanche tienne son cou et laisse-moi le reste ! " Un vieillard m'a dit en entendant mes paroles : " Par Dieu, Zouheir, tu es perdu ! Il a invoqué l'aide de Dieu contre toi et tu l'as rejetée ! " Je lui ai répondu qu'il n'était qu'un ignorant, mais depuis je ne suis plus tranquille ! Il faut que tu remontes au ciel, dusses-tu essuyer tous les feux de l'enfer ! Il faut absolument que tu regardes dans le futur pour me dire ce qu'il en est vraiment de sa parole !
   — Je vais essayer de glaner ce que je peux ; je te retrouve demain à la même heure.
   Et elle se dissipa dans la cendre du soir.

   Cette nuit-là, Zouheir, impatient de connaître la réponse de sa suivante, se retourna longtemps dans sa couche avant de pouvoir trouver le sommeil… Et quand, en sueur, il se redressa en plein milieu de la nuit, il repensa au rêve étrange qu'il venait de faire : Il avait la tête rasée, un oiseau sortit de sa bouche. Il rencontra la vieille femme qu'il avait maltraitée. Elle le prit, l'enfonça profondément dans son vagin et le referma sur lui. Durant le restant de la nuit, il pensa et repensa à son rêve étrange, sans pouvoir se rendormir…

   De bon matin, il se rendit au marché des devins, pour conter son rêve à Sawad, réputé comme grand interprète des rêves et autres cauchemars. Quand il arriva devant la tente du devin, il trouva qu'un groupe de consultants était déjà sur place. Son tour finit par arriver. Il traversa le rideau qui séparait l'oracle du reste de la tente et se retrouva face au devin, qu'il voyait pour la première fois. C'était une créature difforme, une chose repoussante, une immense tête posée sur une masse de chair, avec un seul œil, une seule main et une seule jambe. Mais dans cet œil unique brûlait une flamme extraordinaire…
   — Assieds-toi ! dit le devin sur un ton presque rassurant. Qu'est-ce que tu veux savoir ?
   Les paroles sortaient d'une ouverture dans la joue.
   — …. C'est à dire que… Voilà ! J'ai fait hier soir un rêve étrange !…
   — Eh bien, conte-le moi, rapporte-moi tout, essaie de ne rien oublier.
   — Je n'ai rien oublié, je me rappelle de tout : j'avais la tête rasée, un oiseau sortit de ma bouche. Puis je rencontrai une vieille femme que j'avais maltraitée, elle me saisit, m'enfonça profondément dans son vagin, avant de le refermer sur moi !
   Sawad leva l'index de sa main unique vers le ciel et proclama :
   — Par le Haut rapide comme l'éclair ! Par les ténèbres de la nuit ! Par l'éclat de l'aube ! Par l'étoile du matin ! Par les nuages tonnants ! Par les pierres de la montagne et les arbres qui avancent dans la plaine en guettant, coléreux et maléfiques ! C'est la mort inéluctable !
   — Comment !? Qu'est-ce que cela veut dire ?
   — Pour ce qui est de ta tête rasée, ton casque sera arraché dans un combat et tu recevras un coup mortel sur le crâne. L'oiseau qui sort de ta bouche, c'est la vie qui quitte ton corps et la vieille femme qui t'enfouit dans son vagin, c'est la terre dans laquelle tu seras enterré ! C'est limpide, sans appel !
   Quand Zouheir se releva pour repartir, le devin ajouta :
   — Tu peux toujours sacrifier au Soleil… Passe aussi par la boutique de Shissar, à l'autre bout du marché, dis-lui que tu viens de ma part et demande-lui de te faire des amulettes pour conjurer la mort…

   Zouheir prit un bouc noir cornu bien gras et se fondit dans la foule des fidèles poussant leurs victimes dans un nuage de poussière et chantant à tue-tête l'hymne au Soleil : « Nous voici Ô Soleil, Nous voici !... » ; les danseuses les précédaient, frappant le sol de leurs pieds agiles. Les prostituées sacrées, jouant flûtes et tambourins, les arrêtaient au passage, poussant leurs chants de sirènes : « Venez, venez ! Embrassez et enlacez ! »
   Ils arrivèrent à la vaste arène où la déesse Soleil était leur hôtesse. Les prêtres balayaient et lavaient à grande eau le parvis du temple, arrosaient le seuil, décoraient de guirlandes les saintes portes et, munis de leurs arcs, ils écartaient les oiseaux qui menaçaient les autels couverts d'offrandes. Après avoir gravi les marches, les fidèles pénétraient dans la place centrale où trônait la statue de la déesse, tenant dans sa main un joyau rouge resplendissant. Devant la statue brûlait un feu éternel. Les malades, les handicapés et autres estropiés, s'agglutinaient au pied de l'idole pour s'y frotter ou la toucher.
   Le prêtre en chef, le front ceint du bandeau de laine distinctif, se tenait debout, devant la colonne, face de la statue, en plein soleil. D'autres prêtres restaient en attente derrière lui. La colonne, dressée vers le zénith, était entourée d'une surface plane graduée. La graduation marquait la longueur de l'ombre sur toute l'année. Le prêtre la fixait du regard, guettant l'imperceptible mouvement de l'ombre, pour annoncer l'arrivée du soleil à son zénith.
   Quand le soleil arriva à son zénith, il cria de sa voix de ténor :
   — Prosternez-vous devant votre Déesse !
   Et tous de se prosterner pour le soleil. Ils se prosternaient sans inclinaison préalable, frappant violemment le sol du front, une fois, deux fois, trois fois, levant après chaque prosternation le visage vers le soleil, tout en gardant leurs mains étendues sur le sol. Après trois prosternations, ils tournaient le visage à droite et à gauche, comme effarés. Après la prière au soleil, tous les pèlerins se mirent en station d'adoration devant la divinité. Assis, debout ou juchés sur leurs montures, ils restaient en adoration devant le soleil, le contemplant dans sa course vers le couchant.

   Des prêtres accueillaient les pèlerins qui voulaient sacrifier et répartissaient la viande et le sang des victimes entre eux et la divinité. Après le sacrifice et la purification, les fidèles avançaient en se bousculant et pénétraient dans une pièce sombre, légèrement surbaissée et surmontée d'un baldaquin, d'où ils pouvaient observer le soleil sans le regarder directement, mais par réflexion.
   Un prêtre accueillit Zouheir avec les félicitations pour le choix de sa victime. Il lui loua des vêtements et recueillit avec lui le sang.
   — Ta déesse est l'hôte qui se délecte au spectacle sacrificiel, dit le prêtre, en plongeant la jatte dans la cavité remplie. L'abondance du sang est le signe que la déesse a agréé ton sacrifice. Par cette effusion, tu rends à ta déesse une partie de l'énergie diffusée dans la nature, lui permettant ainsi de reconstituer ses forces et de parfaire son intégrité. Maintenant, allons oindre les pierres qui lui servent de demeure, pour t'unir à elle !
   Quand ils eurent fini d'oindre les pierres sacrées, le prêtre lui rappela qu'il devait se lécher les doigts, "pour sceller le lien du sang". Zouheir s'exécuta en léchant ses doigts dégoulinants.
   Après avoir terminé ses dévotions, il quitta le temple à reculons, jusqu'au point d'où il pouvait repartir sans l'avoir dans le dos. Le soleil, continuait sa course, lentement, sans nul souci. Un vendeur d'eau, à l'allure pachydermique, avec deux outres gonflées sur chacune des épaules, passa près de Zouheir, précédé du cliquetis caractéristique de ses écuelles en cuivre. Zouheir lui fit signe. Il bifurqua vers lui, tournant son corps massif en un seul mouvement et s'approcha d'un pas léger. Il était lisse comme une muraille, sa petite tête à même le corps, au milieu de larges oreilles décollées, le nez flasque allongé comme une trompe, sur une bouche enterrée, sans menton, avec deux longues incisives saillantes et tordues. Ses petits yeux avaient le regard majestueux d'un vieux monarque plein de sagesse. Un vendeur d'eau bien étrange ! pensa Zouheir, en trempant sa bouche dans le liquide parcouru de vagues éblouissantes. Un groupe d'enfants lançaient leurs dents cariées au soleil, avec l'espoir que la déesse leur en redonne d'autres plus belles encore… Il passa près d'un fidèle d'un genre particulier. C'était un homme hirsute au regard brillant, avec une souquenille sale en lambeaux. Il avait allumé un grand feu malgré la chaleur intenable et tournait autour. Sa bouche écumait et sa voix rauque déversait sans cesse les mêmes propos :
   — ... contre vous ! Elle gonfle, elle gonfle ! Elle veut avaler la Terre tout entière ! La viande et le sang de vos victimes ne serviront à rien ! C'est vous et votre Terre qu'elle veut manger ! Ô Déesse vorace, lèche-nous avec ta langue de feu et qu'on en finisse une bonne fois ! La Déesse est en colère contre vous ! Elle gonfle, elle gonfle ! Elle veut avaler la Terre tout entière ! La viande et le sang de vos victimes ne serviront à rien ! C'est vous et votre Terre qu'elle veut manger ! Ô Déesse vorace, lèche-nous avec ta langue de feu et qu'on en finisse une bonne fois ! La Déesse est en colère contre vous ! Elle gonfle, elle gonfle…

   C'est bardé de ses toutes nouvelles amulettes que Zouheir s'en fut le lendemain, tôt l'après-midi, à son rendez-vous. Il arriva à l'acacia hanté, bien avant l'heure. La suivante finit par surgir au pied de son arbre, peu avant le coucher du soleil. Elle était toute cramoisie, les lambeaux subsistants de ses haillons fumaient encore, brûlant comme du charbon ardent. Ses yeux hagards louchaient dans toutes les directions.
   — Malheur à moi, malheur à toi Zouheir ! Les tisons ardents ne m'ont pas ratée cette fois !… Mais par tous les météores du monde ! C'est quoi toutes ces amulettes ridicules ? s'étonna-t-elle, retrouvant un peu son esprit satanique pour se moquer du nouvel attirail de Zouheir.
   — C'est pour conjurer la mort…
   — Tu en auras bien besoin, mon pauvre Zouheir !
   — Qu'as-tu vu ? Tu as pu voir quelque chose ?
   — J'ai tout vu ! J'ai pu glaner assez d'informations pour reconstituer ton futur...
   — Alors ? Est-ce que je vais mourir ?
   — Je t'ai vu, vieilli et bedonnant, quittant ta tribu avec ta famille, entouré de tes fils, en quête de pâturage pour tes chamelles…
   Heureusement ! pensa Zouheir, en passant la main sur son ventre qu'il avait encore plat.
   — Vous élirez domicile dans un endroit proche de tes ennemis, sans le savoir. Ils seront informés de votre présence. Parmi eux se trouvera le frère de ton épouse. Il aura fui la tribu à la suite d'un crime de sang, pour se réfugier chez eux. Ils lui demanderont de les renseigner sur toi et il viendra chez toi, en prétextant une visite à sa sœur…
   — Traitre !
   — Quand tu le verras, tu diras à tes fils : " Cet âne vous espionne, entravez-le ! " Sa sœur dira à ses fils : " Votre oncle vous rend visite et vous l'entravez ?! " Ils lui donneront une outre de lait frais et le mettront sous serment de n'informer personne sur vous, avant de le laisser repartir. Il s'envolera vers le campement de tes ennemis. Il arrivera sous un arbre au milieu des tentes, bien en vue de tous, et jettera l'outre de lait en disant à voix haute : " Ô arbre méprisé ! Bois de ce lait et vois quel est son goût ! " En l'entendant, ils se diront entre eux : " Cet homme veut nous informer de quelque chose, mais il est sous serment." Ils iront vers lui, goûteront le lait et trouveront qu'il est encore frais. Ils en concluront que leur ennemi est proche. Des cavaliers iront voir la situation de près. Ils remonteront les traces jusqu'à ce qu'ils arrivent en vue de votre troupeau. Ils descendront de leurs chevaux et se mettront à se faufiler entre les arbres pour voir vos tentes de plus près. Vos femmes remarqueront les mouvements insolites parmi les arbres et diront : " Nous sentons dans les grands arbres épineux l'ennemi qui nous guette ! " Les bergers confirmeront leur pressentiment. Ton frère viendra te voir pour te prévenir : " Ma bergère a vu les chevaux des ennemis et leur lances ! "…
   — Ah, celui-là ! Toujours la mauvaise augure !
   — Tu lui diras : " Tu t'inquiètes pour rien ! " Et tu prendras la décision de passer la nuit au même endroit, sans prendre en compte les inquiétudes de ton frère, tes chevaux, comme toujours, restant attachés près de ta tente, par précaution. Tous ceux qui auront été avec toi partiront, craignant une attaque des ennemis. Tu resteras seul avec tes deux fils. À l'aube tu entendras le hennissement de ta jument qui aura senti la présence des chevaux. Tu demanderas à ton fils : " Qu'est ce qu'elle a ? " et il te répondra : " Elle sent la présence des chevaux des ennemis dont tu niais l'existence ! " Tu sauteras sur le dos de ta jument en disant à tes fils : " Regardez du côté de l'ennemi et dites-moi ce que vous voyez. " L'un d'eux te répondra : " Je vois un cavalier sur une jument rousse qui la pousse à son extrême limite avec son fouet. "…
   — Il faut qu'il ait une grave raison pour pousser ainsi sa jument !
   — Ta jument prendra son élan, t'emportant dans sa course. Le cavalier sur la jument rousse criera : " Mort à moi s'il m'échappe ! ". Mais ta jument aura laissé la rousse loin derrière. Alors, il dira à l'un des cavaliers qui l'accompagneront et dont le cheval sera plus rapide : " Rattrape-le ! " Il te rattrapera et enfoncera le fer de sa lance dans l'une des jambes de ta jument, lui transperçant le nerf sciatique. Ta jument se trouvera gênée dans sa course. Tu crieras, sur le ton de la provocation : " Transperce l'autre jambe ! "…
   — Je le bernais ! s'écria Zouheir. S'il transperce l'autre jambe, ma jument retrouvera son équilibre et courra mieux.
   — Mais il enfoncera de nouveau le fer de sa lance au même endroit et ta jument perdra son équilibre. Le cavalier sur la jument rousse te rattrapera, il mettra un bras autour de ton cou, te désarçonnera et tombera sur toi. Un autre, parmi ses compagnons, vous rejoindra et trouvera qu'il a déjà arraché ton casque. Il lui dira : " Éloigne ta tête ! Ton jour n'est pas encore arrivé ! " Il éloignera sa tête et son compagnon te frappera la tête avec son sabre. L'un de tes fils frappera sa tête avec son sabre, mais elle sera protégée par sa double armure. Tes fils arriveront à t'arracher des mains de tes ennemis, mais tu seras déjà grièvement blessé. Quand le cavalier à la jument rousse verra que tu leur échappes, il dira à ses compagnons : " Hélas ! Pourtant, je pensais vous avoir facilité la tâche ! " Et il se mettra à blâmer son compagnon qui dira : " Le sabre est d'acier et le bras puissant ! Et je l'ai frappé alors que j'avais les pieds bien plantés dans les étriers et j'ai entendu le sabre dire : ghab, ghab quand il a frappé son crâne, et j'ai vu sur son tranchant comme le fruit du picridium. "…
   — Ma foi ! Il m'a tué ! admit Zouheir.
   — Quand tes fils regarderont ta blessure à la tête, ils verront que le coup a atteint le cerveau. Tu réclameras à boire, ils te refuseront l'eau, sachant que si tu bois, tu meurs. Quand la soif deviendra insupportable, tu te mettras à te plaindre en disant : " Vais-je mourir de soif ?! Faites-moi boire de l'eau, même si je dois en mourir ! " Quand tes fils entendront cela, ils te feront boire. Tu mourras après trois jours.
   — Ça confirme mon rêve… dit Zouheir. Mais dis-moi, tu dis bien que tu m'as vu vieilli et bedonnant, quel âge me donnais-tu ?
   — Oh, tu sais, c'est difficile à dire … Je n'étais pas très attentive, j'étais assaillie de partout par les tisons ardents…

   Quand Zouheir reprit la direction des camps, il faisait nuit noire. Le ciel étoilé scintillait sans diminuer les ténèbres sur la terre. Il avançait la tête baissée, soucieux. Il trébuchait régulièrement, butant contre des obstacles qu'il devinait après coup : une pierre, un tronc de bois mort, un arbre… Il était préoccupé par la tranche de sa vie future que venait de lui conter sa suivante. Cet acte final de l'épopée de sa vie ne le satisfaisait point. Il se demandait s'il n'y avait pas moyen de réécrire cette partie de l'histoire… Il en avait oublié de se diriger sur les étoiles. Quand il se ravisa, il s'arrêta et tendit l'oreille pour tenter de se repérer. Aucun bruit familier ne lui parvenait. Pourtant, il pensait qu'il avait bien marché le temps nécessaire pour atteindre les camps. Il se demanda s'il avait pris le bon chemin. Un regard rapide vers les étoiles lui permit de situer les directions. Il corrigea sa trajectoire vers l'Est et reprit son chemin. L'absence de bruits, d'hommes, ou d'animaux signifiait qu'il se trouvait dans un endroit éloigné des camps. Il pensa aux chiens et se mit à aboyer de toute la force de sa voix, dans l'espoir qu'un chien, quelque part, l'entendrait et lui répondrait. Mais ses aboiements restèrent sans réponse.

   À un moment, il crut distinguer une faible lueur sur sa gauche et se dirigea vers elle. À mesure qu'il avançait, la lumière devenait plus nette. Mais bizarrement il n'entendait aucun bruit humain ou animal. Lorsqu'il se fut suffisamment approché, il crut entendre d'étranges échos de rires étouffés… Il arriva près d'un feu allumé devant une grande tente en poils, bien dressée. Un homme vint à sa rencontre. Zouheir put distinguer à la lumière du feu son visage joufflu, sans barbe, un peu rouge, reflétant la couleur des flammes. Il avait sur le visage une sorte de moue, comme s'il étouffait un rire. Il portait un manteau de laine à larges rayures. Une jeune femme, belle et moelleuse, arriva avec une grande marmite qu'elle posa sur le feu. Elle avait noué un tablier autour de sa taille.
   — C'est mon épouse, dit le Joufflu. Elle est charmante, n'est-ce pas ? Chaque soir elle prépare un délicieux repas et le tient prêt en prévision d'un hôte éventuel.
   L'épouse ravivait le feu. Les flammes taquinaient son beau visage rougissant et la fumée mettait les larmes dans ses yeux.
   — Je l'aime parce qu'elle m'aime, dit le Joufflu, plein de lui-même. C'est un bonheur, n'est-ce pas, que d'avoir une épouse aussi dévouée, et si proche : c'est ma cousine germaine, mais elle me surpasse en qualités…
   Quand le Joufflu l'invita enfin à entrer sous la tente, Zouheir s'affala sur la natte, épuisé par sa longue marche. Le Joufflu poussa vers lui un coussin et appela :
   — Le lave-mains !
   Le feu devant éclairait irrégulièrement l'intérieur de la tente. Une jeune servante, noire comme la nuit, souple, la taille fine, apporta une cuvette et un bol. Ses yeux scintillaient comme deux étoiles. Quand le Joufflu s'apprêta à laver ses mains, Zouheir remarqua qu'il avait six doigts à chaque main. Il s'inquiéta. Les djinns ont six doigts aux mains et aux pieds, pensa-t-il. J'ai bien fait d'accepter la proposition de Shissar. « C'est une dent de renard », avait-il dit. « Quand tu la suspends à ton cou, les djinns ne peuvent plus t'approcher. »
   Zouheir avait pris la précaution de l'enfouir profondément dans sa poche en allant à son rendez-vous de l'acacia hanté, pour ne pas faire fuir sa suivante. Il glissa sa main dans sa poche, vérifiant que la dent de renard était bien là. Il mit à profit un moment d'absence du Joufflu, qui avait rejoint son épouse près du feu, pour enfiler prestement l'amulette autour du cou.
   L'épouse ne tarda pas à arriver sous la tente, portant une grande jatte fumante, suivie par son mari. Elle déposait la jatte entre les mains de Zouheir quand elle remarqua la dent de renard pendue à son cou. Elle poussa un cri épouvantable et sa bouche se transforma en une gueule monstrueuse ouverte, une mâchoire à même le sol et l'autre collée à la faîtière, au sommet de la tente. Pendant un moment, Zouheir crut que l'épouse allait le happer dans sa gueule béante, mais tout disparut comme par enchantement : l'épouvantable gueule béante, le Joufflu, la jatte, le feu, la tente, la servante noire… Tout, absolument tout, avait disparu. Il ne restait plus que le ciel étoilé et le silence de la nuit, plus noire que jamais.

   Sous le choc, Zouheir resta sur place sans bouger. Il se sentait trop fatigué pour reprendre sa marche. D'ailleurs il n'était plus sûr de pouvoir retrouver son chemin. Il décida d'attendre le lever de la lune, mais resta sur le qui-vive, loin de toute tentation de sommeil, la dent de renard sur la poitrine, bien en vue. La nuit coulait imperceptiblement. Les étoiles qui étaient à l'Est sont passées à l'Ouest. Enfin, un quartier de lune trompeuse finit par pointer à l'horizon. À sa faible lueur, Zouheir put explorer l'espace autour de lui. Il réalisa qu'il était assis dans la cendre, à l'emplacement d'un ancien foyer. Il se leva et vit, pas très loin vers l'Ouest, la masse noire de la montagne qui dominait les camps.

FIN


© Moussa Ould Ebnou. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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29/06/12