Né en 1981, ingénieur agronome de formation, Guillaume Suzanne est conseiller d'entreprise en milieu rural. Il réside actuellement dans le Pas-de-Calais. Il a commis quelques critiques dans la regrettée revue de fantasy Asphodale et écrit des nouvelles en tous genres avec une préférence marquée pour les littératures de l’Imaginaire.

Lauréat du Prix Alain Dorémieux Nouvelle Génération 2003 pour Attendre la mort et revivre et du Prix INFINI 2004 pour Le Livre ultime.


Ses parutions :

– Le livre ultime, in La décroisade, Éd. EONS, Collection Futurs (E-book et Papier) (2005)

– Péché original, in Contes et Légendes… revisités, Éd. Parchemins & Traverses (2006)

  SON SITE




Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

 

 

 

Tout puissant

Guillaume Suzanne


   Il y avait de la lassitude sur le visage buriné du vieil homme. Ses yeux étaient perçants ; William pouvait y lire la soif de pouvoir qui animait son compagnon de beuverie, celle qui couvait en lui à l’état de braises et qui ne demandait qu’un afflux d’oxygène pour rugir et tout emporter sur son passage.
   « À quoi bois-tu, p’tit gars ?
   — Je bois à la chance d’avoir un papa avocat.
   — Ça peut présenter certains avantages par les temps qui courent… Qu’est-ce que tu as fait ? »
   Le jeune homme passa une main lasse et tremblante dans sa tignasse blonde aux reflets roux. Il remonta ses larges lunettes teintées sur son nez et fit signe au barman de les resservir.
   « Grillé un stop. J’étais en virée à Albuquerque, Nouveau Mexique.
   — Ils ne plaisantent pas avec la sécurité.
   — Non. Et toi, à quoi bois-tu ?
   — À la liberté. À l’omniscience… »

   L’élocution du vieil homme devenait pâteuse à mesure que la nuit avançait. Une maladresse, et le contenu de son verre finit répandu sur le comptoir. Le barman épongea d’un air agacé.
   « Ton T-shirt, c’est du flan ou c’est un vrai ? »
   William s’ébroua, baissa les yeux vers l’inscription qui barrait son torse malingre. Il ricana doucement.
   « C’est un vrai, mon pote. »
   L’autre émit un sifflement impressionné.
   « Harvard, hein ? Tu es une grosse tête, toi.
   — On peut dire ça. »
   William avait répondu sans crânerie. C’était un fait. La vie distribuait les cartes et sa pioche était loin d’être mauvaise.
   « Tu es destiné à accomplir de grandes choses.
   — J’y suis bien décidé. »
   Son voisin vacilla sur son tabouret quand il avança la main pour tapoter celle de William.
   « J’ai peut-être quelque chose qui peut t’aider.
   — Ah oui ?
   — C’est un don. Un don que j’ai reçu d’un homme il y a bien longtemps. Un don qu’il faut transmettre à l’automne de sa vie, sous peine de perdre tout ce à quoi on tient. Tout ce que l’on a bâti, tous ceux que l’on chérit. »
   William capta le regard de son interlocuteur, il y décela les prémisses d’une maladie grave, les ravages sans compromission d’une vie brûlée par les deux bouts. Sur ce coin de zinc perdu au milieu de nulle part, il se mettait à croire aux élucubrations d’un vieil ivrogne qui serait mort dans l’année.
   « C’est le don de réussite, la pierre philosophale. Quand tu reçois ce don, tu changes le plomb en or, tu te fais prophète, l’égal d’un dieu. C’est le don d’omnipotence.
   — Et vous êtes prêt à me l’offrir ?
   — Le destin se révèle à nous en temps voulu. Je ne crois pas au hasard. Je crois qu’une force qui nous dépasse tous les deux nous a mis côte à côte ce soir, afin que je rembourse la dette que j’ai contractée tout au long de mon existence.
   — Une dette ? »
   Des larmes grossirent dans les yeux couleur émeraude. La musique assourdissante les contraignit à se rapprocher pour poursuivre leur discussion. L’haleine du vieil homme sentait la peur.
   « J’ai gâché mon don. Je ne m’en suis servi que pour ma gloire personnelle, au lieu de faire le bien autour de moi. Au lieu d’améliorer l’ordinaire de mes semblables. À l’heure du jugement, que restera-t-il de ma fortune, de ma puissance ? Si je te transmets ce don, je peux espérer me racheter. Je peux escompter ne pas être jaugé trop sévèrement… peut-être.
   — Vous ne voulez rien en échange ?
   — Promets-moi juste une chose.
   — Laquelle ? »
   La main du vieil homme se crispa sur l’encolure de William. Il postillonna, sa voix couvrit soudain la country qui assoupissait l’atmosphère du bar.
   « Ce don, c’est une immense responsabilité. Ne commets pas la même erreur que moi ! Sers-t’en à des fins honorables et non pour ton propre prestige. Tu peux… tout accomplir avec. »
   Les autres clients fixaient leurs regards sur le couple singulier qu’ils formaient. Le jeune ébouriffé et son T-shirt d’Harvard, le vieux dégarni et ses guenilles froissées. Ils haussaient les épaules, prenaient une lampée de Bud glacée en trinquant à la fin de la semaine. Ils ne garderaient nul souvenir de ces deux hommes, même quand le plus jeune réapparaîtrait sur leurs écrans de télévision, des années plus tard.
   « Je vous en fais le serment » souffla William.
   Le vieil homme soupira de soulagement, son corps se relâcha sous l’effet de la tension qui désertait son corps et son âme.
   « Il est à toi. »
   William ne ressentit rien. Pas le moindre picotement, aucune sensation soudaine d’être capable de déplacer des montagnes. Et pourtant… quelque chose changeait déjà en lui, il entrapercevait des pistes inexplorées. À portée d’une main audacieuse comme la sienne.
   Cette main, le vieil homme l’enserra dans la sienne en se levant. Ses yeux tristes et las avaient recouvré de leur morgue d’antan.
   « Bonne chance, fils. Accorde-moi une faveur, dis-moi ton nom, que je suive tes exploits à la trace, même depuis l’au-delà. »
   William réajusta ses lunettes sans réprimer un sourire d’amusement. Il ne croyait pas à tout ça, la vie après la mort, le paradis. Pas encore. Sa seule religion, c'étaient les mathématiques.
   « Je m’appelle William Henry Gates, mais tout le monde m’appelle Bill. »


© Guillaume Suzanne. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Nouvelles

08/09/06