La nouvelle


   Il était près de minuit quand le train partit. Tout d'abord, il glissa lentement le long des voies de la grande gare inondée de lumière, puis, dès qu'il l'eut quittée, il accéléra.
   C'était l'un des trains les plus modernes que la compagnie ait jamais mis en service.
   Quelqu'un – de très inspiré – s'était amusé à en décorer les nombreuses voitures, au point qu'on aurait dit de grandes fresques murales. Inscriptions, paysages, personnages et tout ce que la fantaisie avait suggéré de mieux à l'artiste était là, en couleurs vives, sur les flancs des voitures. Mais le chef d'œuvre, c'était assurément la voiture de tête.
   Deux rangées de dents énormes étaient plantées entre des lèvres d'un rouge violent et, grotesques, semblaient ricaner. Cependant, ce qui fascinait tous ceux qui voyaient le train filer de gare en gare, c'était les yeux : deux énormes phares d'un jaune intense qui, maintenant, fendaient le brouillard par cette nuit suintante de novembre.
   Ils étaient peu nombreux à attendre le train à la première gare, mains au fond des poches, revers des manteaux relevés sur la nuque, impatients d'entrer dans la chaleur des voitures.
   De loin, on commença à l'entendre ferrailler sur les voies vétustes. On avait l'impression qu'il disait : « Tous les voyageurs en voiture ! Tous les voyageurs en voiture ! Tous les voyageurs en voiture ! » Peu à peu il approchait, la cadence se précisait, de plus en plus pressante : « ...tous les voyageurs en voiture, tous les voyageurs en voiture, tous les voyageurs en voiture... »
   Aucun signe de ralentissement, rien que la cadence monotone, obsessionnelle, allant crescendo.
   Puis, il eut comme un éclair ; les phares du train aveuglèrent les voyageurs qui se tenaient sur les quais de la gare. Les deux rangées de dents énormes disparurent de la bouche qui, aussitôt, s'ouvrit démesurément sur une cavité obscure où tout le monde fut englouti.


FIN




© Rita Di Sotto. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Tutti in carrozza. Paru dans PEGASUS, le blog de Paolo Secondini. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

Nouvelles



15/05/14