La nouvelle



   La fragilité des témoignages, combien de fois je m'y suis heurté dans ma carrière d'avocat aussi bien que dans mon expérience personnelle, aimait à répéter Xavier. Et, un jour, il nous a raconté ce qui lui était arrivé après les obsèques d'un de ses amis.

   À l'enterrement de ce pauvre Maurice nous avions épuisé tous les lieux communs auxquels se prêtent de telles circonstances. Puis nous nous sommes retrouvés dans le jardin de Michel et Francine, devant un verre, sous le cerisier en fleurs. Là, Pierre et Paul, incorrigibles, ont recommencé à discutailler. Paul croit qu'il y a une autre vie après la mort, Pierre n'y croit pas. Et il ironise volontiers. « Petit veinard, a-t-il dit à Paul, à peine arrivé dans l'autre monde, tu iras faire la bise à maman et tu lui demanderas si elle souffre toujours de ses rhumatismes. » Paul l'a mal pris. Ce qui a jeté un froid. Et ce n'était que le début.
   Nous avions invité un nommé Mathias à se joindre à nous. C'était, paraît-il, un ami de Maurice, mais nous n'avions jamais vu auparavant cet homme chauve, à la peau parcheminée, un peu voûté et curieusement taciturne. Un homme effacé à qui il était difficile de donner un âge, mais qui n'était certainement pas de la première jeunesse.
   Le temps était lourd, le ciel plombé. Bientôt, le vent s'est levé. Une fleur de cerisier est tombée sur l'épaule de Francine qui a levé la tête et a dit :
   — Non, Maurice ne le reverra pas.
   J'ai craint que la dispute ne reprenne. J'ai demandé :
   — Quoi donc ?
   Et Francine s'est mise à fredonner tristement une très vieille chanson, LE TEMPS DES CERISES (dont elle précisa ensuite qu'elle la tenait d'une arrière grand-mère).
   Alors, moi non plus, je n'ai pas pu refouler un souvenir :
   — La dernière fois que nous sommes sortis ensemble, ai-je évoqué comme pour moi-même, nous allions à Croissy-sur-Seine visiter le Musée de la Grenouillère, ce lieu de plaisir de la Belle Époque.
   Jusque-là, Mathias n'avait toujours rien dit, paraissait absent, mais j'ai vu qu'à ce moment son visage s'est crispé et son regard s'est figé. Puis il a répété dans un murmure :
   — La Grenouillère…
   — Cela fait penser à un tableau de Renoir, a dit Michel.
   — Si vous voulez.
   Un silence. Puis Mathias a repris :
   — Peut-être avez-vous eu parfois l'impression, devant un lieu nouveau ou dans une situation nouvelle, de reconnaître l'endroit ou d'avoir déjà vécu l'événement. Et on se prend à imaginer que, dans une autre vie…
   Ça y est ! me suis-je dit. Ça repart.
   Je n'étais sans doute pas le seul, car la réflexion de Mathias a été accueillie dans un silence gêné. Après une courte pause, Mathias a brusquement précisé :
   — C'était au printemps. Il y avait déjà une douceur dans l'air et, dans la guinguette, un cerisier en fleurs sous lequel les demoiselles s'abritaient, car, à l'époque, elles craignaient d'exposer leur teint délicat aux rayons du soleil.
   Ah ! ai-je pensé. Le cerisier. Voilà le lien…
   Dans le silence qui était retombé nous attendions la suite.
   — Elle s'appelait Adèle, a indiqué Mathias, d'un ton sourd. On ne savait pas encore qu'elle était phtisique et déjà condamnée.
   Nous nous sommes regardés, perplexes. Pour ma part, je n'ai pas trouvé qu'en l'occurrence la remarque était du meilleur goût. Mais soit…
   — Elle avait un teint de pêche, un petit nez bien dessiné. Ses yeux étaient noisette, et sa bouche gourmande, comment dire ? oui, rouge cerise. Elle arborait un petit chapeau noir du meilleur effet qui laissait dépasser sur le front une frange châtain clair.
   Tout cela me paraissait assez conventionnel.
   Comme s'il avait perçu ma réaction, Mathias a cru devoir expliquer :
   — Ma description semble tirée d'un roman pour “midinettes”, si je puis employer un terme désuet. Mais, après tout, Adèle avait un peu une âme de “midinette”. C'était peut-être cette naïveté apparente, restée de l'enfance, qui m'attirait.
   Mathias a fermé les yeux un instant, avant de murmurer :
   — Adèle, je l'aimais. C'est peu dire. Je l'avais dans la peau.
   Il a sorti son porte-carte et exhibé la photo jaunie d'une jeune femme coiffée du bibi qu'il avait mentionné. Il m'a semblé que le personnage évoquait effectivement un tableau de Renoir réduit à son profil et à des tons sépia. Où diable avais-je vu l'original de ce portrait ?
   Lentement, Mathias déroulait son récit :
   — Je lui faisais une cour assidue et sans doute maladroite. La coquette ne se dérobait pas. Mais je ne pouvais l'ignorer, (Il eut un rictus amer.) elle avait un faible pour les fier-à-bras. Par les dimanches ensoleillés, nous fréquentions les guinguettes des bords de Seine ou de Marne, la Grenouillère en particulier. Mais nous allions le plus souvent, comme beaucoup d'amoureux, nous promener sur les fortif.
   Il s'est arrêté pour fournir une nouvelle explication :
   — À l'époque, les fortif étaient les restes de la ceinture d'ouvrages construits à partir de 1840 et destinés à défendre Paris contre les agresseurs, comme les Prussiens de 1870. Sur ces vestiges, on ne trouvait pas que des rêveurs et des amoureux. On y voyait aussi des individus peu recommandables. Des apaches, comme on disait à l'époque. Il y avait des mecs, mais aussi des caves ; l'un ne va pas sans l'autre. Il y avait des marlous. Cette "ambiance" coquine plaisait à Adèle parce qu'elle lui donnait d'agréables frissons. Adèle aimait à se faire peur. Mais, peu à peu, son goût des frissons se changea en une attirance pour ces gaillards parmi lesquels se distinguait un nommé Arsène. Sous son chandail rouge, Arsène roulait des mécaniques et traînait des cœurs derrière lui. Je n'étais pas dupe. Je voyais bien qu'au passage d'Arsène, Adèle gratifiait le m'as-tu-vu de quelques œillades. Lui, d'une chiquenaude, renvoyait en arrière sa casquette à pont. Une façon ironique, insolente de nous saluer. Puis, son regard tombait sur moi, méprisant. Je savais où on m'avait classé. Parmi les caves, bien entendu.
   » Lui jouait les matamores et bouffonnait pour amuser la galerie, son admiratrice en particulier. Elle éclatait d'un rire cristallin. Un rire que j'aimais et que j'aurais voulu provoquer aussi facilement.
   » Aucun doute. Arsène l'attirait. N'allait-elle pas tomber dans les filets de ce voyou que je soupçonnais fort de maquereautage ?
   » Un dimanche, nous étions attablés en bord de Seine, sous la tonnelle. Je sirotais mon blanc cassis, Adèle, sa limonade. Nous observions les couples qui dansaient sous les ombrages en attendant de les rejoindre.
   » Quand, flanqué de deux acolytes, Arsène – toujours lui ! – a surgi des fourrés, s'est planté devant nous, a salué d'une chiquenaude :
   » — Môssieur permet ?
   » Ma parole, il nous pistait.
   » Et, sans attendre ma réponse, il a enlevé Adèle.
   » Pour l'heure, Il ne me restait plus qu'à les regarder sautiller sur un air de polka…
   » Par la suite, j'aurais pu entraîner Adèle vers d'autres lieux de rendez-vous, mais elle avait une très nette préférence pour la Grenouillère. Et il y avait fort à parier que le marlou (c'est ainsi que je le surnommais) nous y aurait suivis.
   » Taraudé par la jalousie, obsédé, je me disais : tu dois prouver que tu n'es pas un cave. Et maintenant, il faut savoir à quoi t'en tenir. C'est lui ou toi.
   » Il y avait un prétendant de trop. Selon les usages des fortif, nous allions régler l'affaire au couteau…. Et Adèle en était tout excitée.
   » Arsène m'avait donné rendez-vous au coucher du soleil, dans un redent de bastion qui servait de latrine…
   » Bien sûr, je savais ce que je risquais. Je n'étais pas de nature à chercher la bagarre. Et je n'avais aucune pratique du surin, comme disaient les voyous dans leur argot. Arsène voulait prouver qu'il était le plus fort. Et moi, faire montre d'assez de courage pour impressionner Adèle. Peut-être allait-on, comme cela se passait souvent dans les duels à l'épée, encore pratiqués à l'époque, s'arrêter au premier sang. Je me suis demandé si Adèle, prenant conscience des risques que je courais et satisfaite de la preuve d'amour que lui donnait mon engagement, allait m'inciter à en rester là. Elle n'en fit rien… Et je suppose que, dans le milieu, on prenait les paris. Peut-être même qu'Adèle… Oui, c'est vrai, je l'ai même soupçonnée d'avoir, par la suite, tapiné pour son marle. Mais pourquoi salir sa mémoire ? J'anticipais. Pardonnez-moi.

   Personne n'avait osé interrompre Mathias. Nous nous disions : c'est pour rendre son récit plus vivant qu'il le transpose à la première personne. Mais que vient faire la photo, entre autres ? Où se l'est-il procurée ? Bon. Nous finirions bien par avoir le fin mot de l'histoire.

   — À l'heure dite, nous étions au rendez-vous. Seuls tout d'abord, Arsène et moi. À l'entrée du bastion, entre les gravois, avait poussé un arbre. Je le revois encore. Non, ce n'était pas un cerisier, mais une aubépine. Puis, des ruines et des buissons est sortie toute une faune bigarrée, hirsute, bancale et patibulaire qui s'est disposée en cercle autour de nous. Arsène a dépouillé son chandail rouge et le chiffon qui lui servait de foulard. Et, torse nu, sans doute pour chauffer ses muscles, il s'est lancé dans une sorte de danse du scalp… Tandis que j'enlevais ma chemise, mon regard est tombé sur un papier jeté dans l'herbe rare. Un fragment de journal qui portait une date : 5 avril 1910…
   Mathias fit un geste évasif :
   — Ce qui peut permettre de situer la date. À quelques jours près…
   Un merle perché sur le mur voisin s'est mis à chanter. Mathias a levé la tête, fermé un instant les yeux, poursuivi :
   — Et le combat s'est engagé dans les puanteurs d'excréments, de papiers souillés, de sueur et de mauvais tabac. Un combat selon les règles, enfin celle du milieu. Il y avait même un arbitre. Jeannot le borgne, un unijambiste qui affirmait avoir laissé sa patte dans la gueule d'un crocodile alors qu'il tentait de s'évader du bagne de Cayenne.
   » Et Adèle ? me direz-vous. Un moment j'ai pensé qu'elle n'oserait pas venir.
   » Elle est arrivée quand le duel était commencé. Je crois bien que l'assistance l'a applaudie. Arsène a fait un bond en arrière pour se dégager. Il a tendu le bras armé du couteau en direction de la belle, comme pour lui dédier le sacrifice qu'il comptait bien accomplir. Elle n'a rien dit, n'a fait aucun geste. Elle a eu la décence de résister à ceux qui la pressaient de se poster au premier rang. N'était-elle pas non seulement la reine mais l'enjeu de la fête ? Elle s'est placée contre un pan de rempart en ruine. Et, dès lors, la foule n'avait plus d'yeux que pour les combattants.
   » Sûr de sa supériorité, Arsène se contentait de parer mes attaques maladroites. J'avais l'impression qu'il cherchait moins à m'atteindre qu'à manifester son brio.
   » L'assistance commençait à s'impatienter, nous excitait, nous lançait des quolibets.
   » — Pique-le, Arsène ! a crié une voix avinée.
   » J'ai senti une estafilade sous le poignet droit. Le premier sang…
   » J'ai voulu croire qu'Adèle avait poussé un cri. Oh ! Elle s'était prise au jeu, si je puis employer cette expression. On pourrait épiloguer sur la signification de ce cri. Je n'ai pas manqué de le faire…
   » Maintenant, je m'essoufflais. La partie devenait plus serrée…
   Brusquement, Mathias a vidé son verre, l'a reposé :
   — L'amoureux se prénommait Mathias... Et Mathias est mort, d'un coup de "surin" qu'Arsène lui a porté en plein cœur…

   Le merle s'était tu. On n'entendait plus, dans le jardin, que le grincement d'une branche agitée par le vent. Puis, le craquement d'un biscuit que Mathias écrasait entre ses dents :
   — Serait-ce en son souvenir que mes parents m'ont appelé ainsi ? me suis-je souvent demandé. Comme vous le savez, c'était une pratique courante, dans les familles de donner au nouveau-né le prénom d'un parent, d'un parrain, d'un ami. L'amoureux assassiné était-il de la famille ? Quelquefois, je confiais à ma mère : par instants, j'ai comme le souvenir d'un combat, d'un duel… j'entends le déclic du cran d'arrêt ; la nuit, je vois briller les lames des couteaux ; j'ai dans la bouche un goût de sang… Ma mère, troublée, essayait de me rassurer : un cauchemar. Les mauvais rêves, il ne faut pas y prêter attention. Mes parents n'ont pas manqué de consulter le médecin de famille. Celui-ci a conseillé de surveiller mes lectures, de proscrire toute forme de feuilleton ou de dessin qui se complaisait dans la violence.
   » Ils ont fini par en parler à mes deux grand-mères, surtout à ma grand-mère maternelle. Celle-ci a parut très surprise. La vieille dame prétendait tout ignorer d'un tel règlement de compte dans la famille et des éventuels protagonistes… Simplement, si l'on remonte à la génération précédente, l'une des aïeules de la même lignée se prénommait… Adèle, née, je crois, dans la dernière décennie du XIXe siècle, Adèle. Vous me direz que cela ne prouve rien. Un prénom si commun à l'époque. Alors une simple coïncidence ?
   Mathias a longuement promené son regard sur l'assistance, comme pour s'assurer qu'il avait capté toute notre attention, avant de déclarer sur un ton très neutre :
   — Dans vos propos sur ce qui nous attend après la mort, il est un mot que je n'ai pas entendu… Savez-vous ce que c'est que la métempsychose, la transmigration des âmes – c'est la formule – dans de nouveaux corps ? Pour ma part, pris d'une curiosité dévorante, je me suis mis à étudier les religions et les croyances orientales, les cycles par lesquels les âmes parviendraient à se purifier à travers nombre d'avatars, à vaincre enfin le désir, source de tous nos maux, et à atteindre le nirvana. Je ne me suis heureusement jamais retrouvé dans le corps d'un répugnant animal. En échange, je dois être encore très loin de l'extinction du cycle. Je n'ai pas encore tué en moi le désir. C'est sans doute pourquoi je reste prisonnier de cette grossière enveloppe. Je me persuade que je ne parviendrai au nirvana ni par le Petit ni par le Grand Véhicule, pour reprendre la terminologie des initiés.
   » Et la question reste entière : pourquoi le souvenir de l'amoureux se confond-il avec le mien ? Suis-je la réincarnation de cet infortuné ? On sait que les manifestations de l'hérédité sautent plusieurs générations. En va-t-il de même de la transmigration. Sans doute suis-je le seul réincarné chez qui la vie antérieure soit aussi présente que l'existence actuelle. Le seul chez qui la mémoire – c'est bien de cela qu'il s'agit – se soit intégralement transférée d'un individu à l'autre ? Celle d'un de ces défunts qui refusent d'être morts et vivent en nous leur survie de parasites, tels ces insectes qui pondent leurs œufs dans le corps vivant de leur proie. À défaut d'en finir avec les avatars, faudra-t-il tuer ces morts – deux fois, comme on fait pour les vampires.
   » Insatisfait, je me suis jeté sur les ouvrages de science-fiction. Le voyage dans le temps, voilà la solution. On remonterait assez loin pour supprimer l'antécédent à l'origine de vos malheurs. Si je puis me fier à mes souvenirs, ma dulcinée ne s'est jamais donnée à moi, enfin à mon moi précédent. À l'époque, on allait moins vite en besogne ; les filles se complaisaient à vous tenir sur le gril. Et quand elle est… passée à l'acte, c'est probablement pour récompenser le vainqueur. Si elle s'était donnée à moi, je serais peut-être mon propre arrière-grand-père. Je remonterais jusqu'à lui. Je le supprimerais. Et, à en croire nos meilleurs auteurs, je me supprimerais par là même. Ce serait la solution…
   » Mais les choses ne sont pas si simples - avec soi-même. Nirvana ou retour à l'ancêtre, à dire vrai, même si j'en avais la possibilité, je ne tiens pas tellement à choisir. C'est que, voyez-vous, j'ai l'instinct de survie si chevillé au corps que c'en est indécent. Et je vous ferai une dernière confidence.

   À son tour, Mathias, s'est mis à fredonner :
   J'aimerai toujours le temps des cerises
   C'est de ce temps-là
   Que je garde au cœur une plaie ouverte.
   Et toutes mes vies ne pourront jamais
   Me faire oublier le temps des cerises
   Ni le froid du fer que je garde au cœur.


   Le vent avait forci. Il a fait tomber sur nous une pluie de pétales.
   Mathias a brossé ses épaules, s'est levé, nous a remerciés, a pris congé.
   Tout à coup, il n'était plus là.
   — Est-ce que tu l'as vu franchir la porte ? m'a demandé Francine.
   — J'allais te poser la même question, lui ai-je répondu.
   D'autres membres de l'assistance ont soutenu mordicus qu'ils l'avaient vu sortir.
   Sans conviction, Francine a soupiré :
   — Nous avons dû avoir tous les deux un moment d'inattention.
   Le soir tombait. Il commençait à pleuvoir.

   Xavier, l'avocat, a vidé les cendres de sa pipe et grommelé entre ses dents : « Fragilité des témoignages… »

FIN



© Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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15/08/11