Silvia Cobelo
est née en Argentine, à Buenos Aires, mais vit à Sâo Paulo, Brésil, depuis l’âge de six ans. Elle est biologiste et scénariste (UCLA – Los Angeles). En 2000, elle a publié son premier roman « Entropia ». Elle prépare un diplôme de troisième cycle de littérature espagnole sur les aphorismes de Sancho Pança. Elle est mariée et mère de deux enfants. La présente nouvelle a été écrite en portugais et publiée dans son livre « Contos Invisiveis ».

Dans Un Jour parmi d’autres, Sergio Gaut vel Hartman suspendait le temps. Ici, Silvia Cobelo en chamboule les lignes. Tous deux nous rappellent que l’Argentine est le pays de Borges.

(Pierre Jean Brouillaud)






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   Il se mit à écrire tout ce qui lui arrivait. Détails, faits pertinents, émotions, colères, tout ce qu’il pouvait exprimer au moyen des divers langages qu’il connaissait. La nuit, quand il ne se produisait rien, après avoir écrit qu’il ne s’était rien produit, il lisait tout ce qu’il avait écrit.
   Il corrigeait son texte, déformait certains faits pour les rendre plus véridiques, écourtait les silences pour ne pas s’ennuyer, mélangeait les protagonistes pour les rendre plus intéressants. Ce qu’il appréciait le plus, c’était de voir mise au propre la journée passée. Une belle journée, riche, pleine de personnages et d’actions fascinantes. Tao transcrivit ainsi des années et des années de sa vie, remplissant des centaines de feuilles de courts chapitres, trois cent soixante-cinq ou soixante-six par an. Avec le passage du temps, il se mit à écrire ce qui se passerait le lendemain ; de toute façon, sa vie était tellement uniforme...
   Ne me demandez pas d’expliquer comment ce qui s’est passé a pu se produire, mais un jour Tao a essayé de décrire le jour suivant. Intégralement. Rien que par jeu. Au réveil, il se brossa les dents, prit du café ; jusque-là aucun écart, mais ensuite, il manqua le métro, comme il l’avait écrit, fut admonesté par son chef et, au retour, perdit son parapluie. Ce qu’il y avait de bien ? Simplement, il n’avait qu’une chose ou l’autre à corriger ; le reste était parfait. L’expérience lui plut et il recommença. Ainsi, il écrivit, un jour à l’avance, tout ce qui lui arriverait le lendemain.
   Intrigué, ne sachant pas si ces coïncidences, il les forgeait lui-même, inconsciemment, Tao passa douze mois pendant lesquels tout était prévu et pré-vu ; il en conclut que tout ça était très ennuyeux. Sa vie n’avait plus de charme. Il décida donc de se montrer plus audacieux. Il se mit à inventer des aventures téméraires, comme témoin de crimes, participant à des défilés de protestation et autres manifestations, des choses qui en valaient la peine. Et un soir il décida que le moment était venu de tomber amoureux. Il s’assit pour écrire et inventa une femme aussi belle que mystérieuse, bien sûr, une femme qui l’aborderait dans la gare ; ils tomberaient amoureux, éperdument.
   Sans trouver le sommeil, il attendit le lendemain. Il arriva à la gare et quand il la vit – elle était exactement comme il l’avait décrite – il lui fallut courir pour bien se réveiller et entrer dans le wagon. Elle aurait dû le regarder. Rien. Lui, il la regarda avec insistance. Rien. Il imagina l’inconcevable. Tao la suivit. Après quelques mètres, elle se retourna et demanda :
   — Qu’est-ce qui se passe ?
   Que lui répondre ? De toute façon, comment expliquer à un personnage qu’il est un personnage ?
   — Rien, répondit-il. Je te trouve très belle, c’est tout.
   — Rien que ça ? Ah ! bon ! Tu dois être un de ces…
   Tao la regarda, déjà séduit.
   — Quoi ? Viens avec moi !
   Elle le regarda, extasiée.
   Ils allèrent prendre un café ensemble. Elle demanda un expresso ; lui, rien qu’un verre d’eau minérale.
   — Que fais-tu ?
   Elle mit un temps avant de répondre :
   — Rien.
   — Comment ça, rien ? répliqua-t-il. Personne ne fait… rien. C’est une contradiction, y compris une contradiction sémantique ; le verbe faire implique une action.
   Elle semblait trouver ça drôle.
   — Mais c’est comme ça. J’y arrive. Je ne fais rien. À propos, je ne sais même pas pour quoi je suis ici. C’est comme si un patron invisible me manipulait.
   Tao sourit avant de demander :
   — Ah ! Tu es actrice. Et si belle…
   — Oui, je crois que oui, admit-elle, avec réticence. Je ne sais pas.
  — Ton nom ?
  — Isis, répondirent-ils en même temps.
   Ce qui la surprit.
  — Comment le sais-tu ?
   Tao mentit :
  — Je ne sais pas. Tu verras que j’aurai écrit cette histoire...
   Elle le trouva charmant et l’embrassa sur la bouche.

   À partir de là, ils commencèrent à se voir souvent. Si souvent que Tao n’avait pas le temps d’écrire, et, quand il y parvenait, sa version était si distordue, sommaire, trafiquée, négligée qu’elle semblait ignorer la réalité. Très souvent, il produisait même des textes mal écrits… alors que sa vie amoureuse, elle, marchait tellement bien. Ensuite, Tao cessa d’écrire son récit au jour le jour pour ne décrire que le lendemain. Il consultait discrètement sa partenaire, puis inventait les heures quotidiennes les plus enchanteresses selon l’état d’esprit de chacun d’eux.
   Un vendredi se leva sans plan préétabli. Ils allaient voyager, et les préparatifs les avaient absorbés, l’organisation d’ensemble avait dévoré tous les instants disponibles, et Tao n’avait rien pu écrire. Il aurait dû le faire. Il allait s’en repentir amèrement.
   Le jour promettait de bien se terminer quand la situation bascula dans le cauchemar. Le taxi qui les emmenait à l’aéroport fut pris dans un monstrueux accident de circulation. Isis vit un autobus arriver dans leur direction, soupira et, après un ultime regard à son cher Tao, lui pardonna de ne pas avoir écrit une meilleure fin. Elle entendit ses os se briser et, enfin, son cerveau heurter l’intérieur de la boîte crânienne. Puis, le tracé plat, le coma dépassé, synonyme de la terrible mort cérébrale.

   Tao s’en tira avec quelques contusions. Il regagna son refuge, où chaque molécule, chaque élément, objet, lui rappelèrent son amie jusqu’au martyre. Tao était seul à nouveau. En pleurant, il relut chaque page/jour qu’il avait récemment partagée/partagé avec sa muse, celle qui n’était plus maintenant qu’un amas potentiellement destiné aux transferts d’organes.
   Isis, Isis, pourquoi est-ce que nous n’écrivons pas tout AVANT ? Fou de douleur, il se mit à écrire la veille, pas à pas, scène après scène. Cette fois, ils n’allaient pas à l’aéroport mais à la maison, et personne ne conduisait de voiture ; ils ne se trouvaient pas non plus dans cet endroit-là au moment où arrivait l’autobus. Il écrivit fiévreusement durant toute la nuit et dormit dans une transe, plongé dans un sommeil si profond qu’il ne sentit pas les violentes forces de l’univers se contracter, se mêler, s’imbriquer et repartir en arrière pour défaire ce qui était fait.

   Au réveil, Tao, abasourdi, regarda autour de lui et ne remarqua aucun changement. Mais il se mit ensuite à scruter sa chambre et ne la reconnut pas. Pourtant, c’était bien sa chambre ! Tao s’aperçut que quelqu’un avait dormi à ses côtés. Il se leva puis se précipita vers la cuisine. Son cœur s’arrêta net : Iris était là, le visage ensommeillé, qui demandait ce qu’ils allaient manger. Affamée comme d’habitude ! Belle et joyeuse, comme il l’avait décrite chaque fois. Son récit avait réussi. Sa fiction avait trompé la mort.

   Tao décida de ne plus rien écrire. Plus jamais. Sans explication, il se sépara de ses journaux et décida même de les brûler tous, à une exception près. Isis ne comprenait pas. Après tout, cette dernière nuit, cette nuit fatidique, ils n’avaient rien écrit. C’est pourquoi, maintenant, tous les soirs, il écrivait, dans le carnet à la couverture de carton blanc : Nous sommes vivants ; demain, nous allons nous réveiller et continuer à vivre. Pas un mot de plus. S’appropriant leur vie par le seul fait d’exister.
   Rien d’autre ne valait autant la peine d’être écrit. Rien.


FIN


© Silvia Cobelo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Tao. Cette nouvelle est parue au sommaire du n° 179 de la revue en ligne AXXÓN (traduction du portugais par Claudia De Bella). Inédite dans sa version française, traduite de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud.
  

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20/12/07