À
mon collègue Ciro Tremolaterra, ami et poète descendant
des anciens Templiers, pour toutes les fois où nous nous
sommes écoutés.
«
I vivi vedono i morti, e da sempre ne scrivono.
E quando arrivi alla fine non hai mai fatto molta strada dall’inizio. »
Vittorio
Curtoni
Miriam
est toujours devant moi.
Sans savoir pourquoi, cette fois j’avais
vraiment espéré qu’elle allait disparaître…
J’ai fermé les yeux, j’ai observé
un délai raisonnable pour lui donner le temps de s’éloigner
en douceur, sans regret, persuadé que cette fois elle
allait s’en aller, me laisser enfin en paix…
Rien à faire. Quand j’ai rouvert
les yeux, elle était encore devant moi, vêtue de
son habituelle robe à fleurs, assise sur le fauteuil
de mon salon, comme si elle avait tous les droits, comme si
elle était chez elle… Et elle me regarde, elle
me fixe en silence, avec une expression que je ne comprends
pas…. N’a-t-elle pas compris que je ne veux plus
la voir ? Ne s’est-elle pas encore lassée de m’imposer
sa présence ? Ne se rend-elle pas compte que je suis
fatigué, que je ne marche plus.
Parce que Miriam est morte. Il me paraît
impossible que tout soit arrivé ainsi, à l’improviste,
que le monde entier ait tellement changé en si peu de
temps… Changé ? Peut-être devrais-je dire :
basculé… Où tout ça nous mènera-t-il
? Je ne sais pas. Personne ne peut le savoir. Je me souviens
seulement que pour moi, pour ma minuscule et mesquine personne,
tout a commencé il y a cinq mois (qui me paraissent un
siècle… Mais quelle signification le temps peut-il
avoir désormais ?), par un après-midi de travail
pareil à tous les autres..
Je me revois entrer dans mon modeste cabinet,
au troisième étage de ce sinistre immeuble de
banlieue… Par l’imagination je rouvre la porte où
luit la plaque dorée, Dr A.Moreni, psychologue et
psychothérapeute. Criminologue expert auprès de
la Police nationale. Spécialité qui n’impressionne
pas outre mesure mes rares clients…. En effet, je ne suis
jamais passé à la télévision, on
ne m’a jamais interviewé, je n’ai jamais
participé à des débats ou des conférences
sur les monstres qui occupent la première page…
Sur la plaque, j’ai fait graver criminologue
uniquement par souci de la vérité, rien d’autre.
Cet après-midi-là, mon premier
rendez-vous était avec M.Paleari… Pauvre, cher
M.Paleari, inoffensive et banale victime d’une dépression
depuis des années… Je m’y étais particulièrement
attaché. La régularité de ses symptômes
me donnait quasiment une impression de sécurité,
de stabilité… Au sein d’une société
toujours moins prévisible, toujours moins compréhensible
du point de vue psychologique, la dépression de M.Paleari
était un roc dans une mer démontée…
Jamais de surprise chez M.Paleari… Jusqu’à
cet après-midi-là.
On a sonné, comme toujours, à
trois heures précises. Paleari avait toujours été
un maniaque de l’exactitude. Je suis allé ouvrir
moi-même, parce que personne d’autre ne l’aurait
fait. Avec ce que me rapporte mon activité privée,
je ne pouvais me permettre le luxe d’une secrétaire…
Je me remémore le passé parce que rien n’est
plus comme avant… Tous, nous ne sommes plus les mêmes.
Ce que nous étions, ce que nous faisions nous semble
le souvenir d’un rêve lointain… Mais ça
me fait du bien de me souvenir. Dans la mesure du possible,
je m’accroche à un semblant de réalité…
J’espère que la mémoire ne m’abandonnera
jamais… C’est tout ce qui me reste.
Paleari m’a salué avec un sourire
large, radieux, si bien que je ne le reconnaissais pas…
Depuis le début des séances, trois ans plus tôt,
je ne l’avais pas vu, je ne dis pas : sourire, mais avoir
une expression qui ne soit pas de profonde apathie… Cette
fois, en échange, le sourire s’ouvrait d’une
oreille à l’autre, et les yeux brillaient de joie
derrière les épais verres d’astigmate. Stupéfait,
je le fixais.
« Bon après-midi, docteur, dit-il,
rayonnant. Vous ne me faites pas entrer ? »
Je me ressaisis, m’apercevant que je
l’avais laissé trop longtemps sur la porte…
Une impolitesse compréhensible, après tout. Paleari
qui souriait ! Inouï !
J’ai murmuré une salutation et
quelques mots d’excuse, sans pouvoir détourner
mon regard… Je ne pouvais encore admettre un changement
aussi brusque, aussi complet… Depuis la mort prématurée
de sa jeune femme, terrassée par un cancer quatre années
plus tôt, Paleari, de son propre aveu, n’avait plus
jamais réussi à sourire… Et maintenant…
Il me donna même une tape sur l’épaule en
entrant, accompagnant ce geste d’un clin d’œil
complice… Comme s’il me cachait encore une nouveauté,
une savoureuse surprise qu’il lui tardait de me montrer…
J’ai cru remarquer un curieux mouvement tandis qu’il
franchissait le seuil, comme s’il s’écartait
un peu pour laisser entrer quelqu’un qu’il observait
d’un regard prévenant… Mais ce ne fut qu’un
instant.
Encore sous le coup de son comportement insolite,
je le fis asseoir dans mon cabinet… Il ne pouvait être
guéri subitement… Et puis il y avait quelque chose
d’exagéré, de presque malsain dans sa gaieté
nouvelle, soudaine…
« Je suis venu vous dire d’arrêter
le traitement », m’asséna-t-il sans préambule
en continuant à me fixer avec ce sourire stupide. Je
le préférais presque quand il était dépressif.
« C’est la dernière fois que nous nous voyons.
»
Je suis resté interdit, sans savoir
quoi répondre.
« Ne vous méprenez pas, s’empressa-t-il
d’ajouter sur un ton amical. Vous avez été
un très bon médecin… Presque un ami, si
je puis me permettre… Mais je n’ai plus besoin de
votre aide. Je suis guéri. Pourquoi faites-vous cette
tête ? Vous devriez être content… »
Je le fixais en silence, inquiet. Jusqu’alors
il n’avait jamais eu de sautes d’humeur… Peut-être
la dépression se transformait-elle en un début
de délire schizoïde…
« Je serais content, M.Paleari, soupirai-je
en souriant, si vous étiez vraiment guéri…
»
Il émit un rire amusé, tandis
que ses yeux s’animaient d’une lueur maligne, énigmatique.
« Vous prétendez me connaître mieux que moi
? »
« C’est mon travail »,
dis-je, dans un sourire conciliant. Je commençais vraiment
à m’inquiéter.
« Oui, fit-il, pensif. C’est bien
la question… Depuis tant d’années, vous suivez
votre théorie… Vous avez essayé de me persuader
que ma maladie n’avait pas été déclenchée
par la mort de ma femme… Ou plutôt qu’elle l’avait
été a contrario… Vous avez toujours
été convaincu que je souhaitais la mort de Francesca,
et que la dépression trahissait mon sentiment de culpabilité…
N’est-ce pas, docteur ? »
« Il y a de sérieux éléments
qui confirment la… »
« Des conneries. Mais ne vous y trompez
pas. Je le répète : je ne vous en veux pas.
Vous avez fait votre possible, suivant les idées qui
vous paraissaient justes… Mais vous aviez tort, docteur.
J’aime ma femme. Et personne ne m’en fera plus douter.
C’est seulement maintenant que j’en ai eu confirmation…
J’aime ma Francesca, et elle m’aime… Autrement,
elle ne serait pas revenue, après si longtemps…
N’est-ce pas, chérie ? » demanda-t-il au
fauteuil d’à-côté qu’il enveloppa
d’un regard très amoureux…
Crispé,
je fixai le fauteuil vide. Paleari allait très mal. Je
n’aurais jamais cru qu’il en arriverait là…
J’espérai simplement qu’il ne deviendrait
pas violent. Je devais l’aider de toute manière,
essayer de le faire sortir de mon cabinet calmement et de
sa propre initiative.
« Je vous demande pardon si j’ai
douté de votre affection pour votre femme, murmurai-je
du ton le plus sérieux possible, et je demande aussi
pardon à Francesca », ajoutai-je en adressant
un signe au fauteuil vide.
« Amour, docteur Moreni… soupira
Paleari qui secouait la tête. Vous continuez à
vous tromper… Amour et pas affection… Mais peut-être
ne savez-vous pas ce que ça signifie… Peut-être
ne l’avez jamais éprouvé… Donc, ne
vous efforcez pas de m’aider, c’est une tâche
inutile… Ne faites pas semblant de voir Francesca. Je
sais très bien que vous n’y arrivez pas. Personne
d’autre ne peut la voir, sauf moi… Un bel avantage
pour un mari jaloux, vous ne trouvez pas ? »
« Je suis certain que votre femme a
accepté mes excuses », dis-je, conciliant, sans
relever la provocation. Tout ce que voulais, c’était
qu’il s’en aille, qu’il me laisse seul réfléchir…
Peut-être aurais-je dû signer une demande d’internement,
bien que je sois hostile, par formation et par principe, aux
méthodes coercitives…. Et si Paleari devenait violent ?
Pouvais-je assumer cette responsabilité ? Il aurait
été ridicule, pour un criminologue de la police,
de laisser circuler un dangereux déséquilibré…
« Francesca ne parle pas, murmura-t-il,
avec un peu de tristesse. À moi non plus elle ne parle
pas, malheureusement. Mais nous nous comprenons d’un regard.
Nous l’avons toujours fait… N’est-ce pas,
mon amour ? »
Ce dialogue avec un fauteuil vide me portait
sur les nerfs, je n’en pouvais plus… J’avais
peur de perdre mon calme, de faire un geste, de prononcer une
parole que j’aurais regrettée… Par chance,
Paleari me tira d’embarras.
« Maintenant nous devons partir, conclut-il,
se levant et tendant la main vers le fauteuil vide. Je vous
ai dit ce qu’il y avait à dire. Adieu, docteur.
Et bonne chance. »
« Bonne chance à vous, monsieur
Paleari.» Je le saluai avec un empressement excessif,
me levai à mon tour. Peut-être partirait-il sans
me créer de problèmes… C’était
mon jour de chance. « Je vous raccompagne… »
« Ne vous dérangez pas, docteur.
Je connais le chemin. »
« Si, j’insiste… »
Je voulais être sûr qu’il sortait afin de
fermer à triple tour la porte blindée… Enfin
il disparut derrière l’angle du palier, je l’entendis
entrer dans l’ascenseur… Il était parti.
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© Bruno Vitiello. Reproduit avec l'aimable autorisation
de l'auteur. Titre original : La sindrome
Montale. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.
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22/01/06
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