Bruno Vitiello, l'un des jeunes auteurs les plus en vue de la SF transalpine, a été révélé par la revue FUTURO EUROPA, dont le rédacteur en chef est Claudio Del Maso. Son roman La Vénus noire a été primé dans le concours organisé auprès des lecteurs de la revue.

Napolitain d'origine, Bruno Vitiello enseigne près de Rome.

D'autres nouvelles du même auteur ont paru dans la revue MINIATURE (Combinat, Bunker et L'Habit définitif) et dans FORCES OBSCURES n°3 (Le Réparateur).

 

 

Adresse de l'auteur : via Romagnoli 33, 04100 Latina, Italie

Bruno Vitiello connaît le français.

 

 


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   À mon collègue Ciro Tremolaterra, ami et poète descendant des anciens Templiers, pour toutes les fois où nous nous sommes écoutés.

   « I vivi vedono i morti, e da sempre ne scrivono.
E quando arrivi alla fine non hai mai fatto molta strada dall’inizio.
 »
   Vittorio Curtoni

   Miriam est toujours devant moi.
   Sans savoir pourquoi, cette fois j’avais vraiment espéré qu’elle allait disparaître… J’ai fermé les yeux, j’ai observé un délai raisonnable pour lui donner le temps de s’éloigner en douceur, sans regret, persuadé que cette fois elle allait s’en aller, me laisser enfin en paix…
   Rien à faire. Quand j’ai rouvert les yeux, elle était encore devant moi, vêtue de son habituelle robe à fleurs, assise sur le fauteuil de mon salon, comme si elle avait tous les droits, comme si elle était chez elle… Et elle me regarde, elle me fixe en silence, avec une expression que je ne comprends pas…. N’a-t-elle pas compris que je ne veux plus la voir ? Ne s’est-elle pas encore lassée de m’imposer sa présence ? Ne se rend-elle pas compte que je suis fatigué, que je ne marche plus.
   Parce que Miriam est morte. Il me paraît impossible que tout soit arrivé ainsi, à l’improviste, que le monde entier ait tellement changé en si peu de temps… Changé ? Peut-être devrais-je dire : basculé… Où tout ça nous mènera-t-il ? Je ne sais pas. Personne ne peut le savoir. Je me souviens seulement que pour moi, pour ma minuscule et mesquine personne, tout a commencé il y a cinq mois (qui me paraissent un siècle… Mais quelle signification le temps peut-il avoir désormais ?), par un après-midi de travail pareil à tous les autres..
   Je me revois entrer dans mon modeste cabinet, au troisième étage de ce sinistre immeuble de banlieue… Par l’imagination je rouvre la porte où luit la plaque dorée, Dr A.Moreni, psychologue et psychothérapeute. Criminologue expert auprès de la Police nationale. Spécialité qui n’impressionne pas outre mesure mes rares clients…. En effet, je ne suis jamais passé à la télévision, on ne m’a jamais interviewé, je n’ai jamais participé à des débats ou des conférences sur les monstres qui occupent la première page… Sur la plaque, j’ai fait graver criminologue uniquement par souci de la vérité, rien d’autre.
   Cet après-midi-là, mon premier rendez-vous était avec M.Paleari… Pauvre, cher M.Paleari, inoffensive et banale victime d’une dépression depuis des années… Je m’y étais particulièrement attaché. La régularité de ses symptômes me donnait quasiment une impression de sécurité, de stabilité… Au sein d’une société toujours moins prévisible, toujours moins compréhensible du point de vue psychologique, la dépression de M.Paleari était un roc dans une mer démontée… Jamais de surprise chez M.Paleari… Jusqu’à cet après-midi-là.
   On a sonné, comme toujours, à trois heures précises. Paleari avait toujours été un maniaque de l’exactitude. Je suis allé ouvrir moi-même, parce que personne d’autre ne l’aurait fait. Avec ce que me rapporte mon activité privée, je ne pouvais me permettre le luxe d’une secrétaire… Je me remémore le passé parce que rien n’est plus comme avant… Tous, nous ne sommes plus les mêmes. Ce que nous étions, ce que nous faisions nous semble le souvenir d’un rêve lointain… Mais ça me fait du bien de me souvenir. Dans la mesure du possible, je m’accroche à un semblant de réalité… J’espère que la mémoire ne m’abandonnera jamais… C’est tout ce qui me reste.
   Paleari m’a salué avec un sourire large, radieux, si bien que je ne le reconnaissais pas… Depuis le début des séances, trois ans plus tôt, je ne l’avais pas vu, je ne dis pas : sourire, mais avoir une expression qui ne soit pas de profonde apathie… Cette fois, en échange, le sourire s’ouvrait d’une oreille à l’autre, et les yeux brillaient de joie derrière les épais verres d’astigmate. Stupéfait, je le fixais.
   « Bon après-midi, docteur, dit-il, rayonnant. Vous ne me faites pas entrer ? »
   Je me ressaisis, m’apercevant que je l’avais laissé trop longtemps sur la porte… Une impolitesse compréhensible, après tout. Paleari qui souriait ! Inouï !
   J’ai murmuré une salutation et quelques mots d’excuse, sans pouvoir détourner mon regard… Je ne pouvais encore admettre un changement aussi brusque, aussi complet… Depuis la mort prématurée de sa jeune femme, terrassée par un cancer quatre années plus tôt, Paleari, de son propre aveu, n’avait plus jamais réussi à sourire… Et maintenant… Il me donna même une tape sur l’épaule en entrant, accompagnant ce geste d’un clin d’œil complice… Comme s’il me cachait encore une nouveauté, une savoureuse surprise qu’il lui tardait de me montrer… J’ai cru remarquer un curieux mouvement tandis qu’il franchissait le seuil, comme s’il s’écartait un peu pour laisser entrer quelqu’un qu’il observait d’un regard prévenant… Mais ce ne fut qu’un instant.
   Encore sous le coup de son comportement insolite, je le fis asseoir dans mon cabinet… Il ne pouvait être guéri subitement… Et puis il y avait quelque chose d’exagéré, de presque malsain dans sa gaieté nouvelle, soudaine…
   « Je suis venu vous dire d’arrêter le traitement », m’asséna-t-il sans préambule en continuant à me fixer avec ce sourire stupide. Je le préférais presque quand il était dépressif. « C’est la dernière fois que nous nous voyons. »
   Je suis resté interdit, sans savoir quoi répondre.
   « Ne vous méprenez pas, s’empressa-t-il d’ajouter sur un ton amical. Vous avez été un très bon médecin… Presque un ami, si je puis me permettre… Mais je n’ai plus besoin de votre aide. Je suis guéri. Pourquoi faites-vous cette tête ? Vous devriez être content… »
   Je le fixais en silence, inquiet. Jusqu’alors il n’avait jamais eu de sautes d’humeur… Peut-être la dépression se transformait-elle en un début de délire schizoïde…
   « Je serais content, M.Paleari, soupirai-je en souriant, si vous étiez vraiment guéri… »
   Il émit un rire amusé, tandis que ses yeux s’animaient d’une lueur maligne, énigmatique. « Vous prétendez me connaître mieux que moi ? »
   « C’est mon travail », dis-je, dans un sourire conciliant. Je commençais vraiment à m’inquiéter.
   « Oui, fit-il, pensif. C’est bien la question… Depuis tant d’années, vous suivez votre théorie… Vous avez essayé de me persuader que ma maladie n’avait pas été déclenchée par la mort de ma femme… Ou plutôt qu’elle l’avait été a contrario… Vous avez toujours été convaincu que je souhaitais la mort de Francesca, et que la dépression trahissait mon sentiment de culpabilité… N’est-ce pas, docteur ? »
   « Il y a de sérieux éléments qui confirment la… »
   « Des conneries. Mais ne vous y trompez pas. Je le répète : je ne vous en veux pas. Vous avez fait votre possible, suivant les idées qui vous paraissaient justes… Mais vous aviez tort, docteur. J’aime ma femme. Et personne ne m’en fera plus douter. C’est seulement maintenant que j’en ai eu confirmation… J’aime ma Francesca, et elle m’aime… Autrement, elle ne serait pas revenue, après si longtemps… N’est-ce pas, chérie ? » demanda-t-il au fauteuil d’à-côté qu’il enveloppa d’un regard très amoureux…

   Crispé, je fixai le fauteuil vide. Paleari allait très mal. Je n’aurais jamais cru qu’il en arriverait là… J’espérai simplement qu’il ne deviendrait pas violent. Je devais l’aider de toute manière, essayer de le faire sortir de mon cabinet calmement et de sa propre initiative.
   « Je vous demande pardon si j’ai douté de votre affection pour votre femme, murmurai-je du ton le plus sérieux possible, et je demande aussi pardon à Francesca », ajoutai-je en adressant un signe au fauteuil vide.
   « Amour, docteur Moreni… soupira Paleari qui secouait la tête. Vous continuez à vous tromper… Amour et pas affection… Mais peut-être ne savez-vous pas ce que ça signifie… Peut-être ne l’avez jamais éprouvé… Donc, ne vous efforcez pas de m’aider, c’est une tâche inutile… Ne faites pas semblant de voir Francesca. Je sais très bien que vous n’y arrivez pas. Personne d’autre ne peut la voir, sauf moi… Un bel avantage pour un mari jaloux, vous ne trouvez pas ? »
   « Je suis certain que votre femme a accepté mes excuses », dis-je, conciliant, sans relever la provocation. Tout ce que voulais, c’était qu’il s’en aille, qu’il me laisse seul réfléchir… Peut-être aurais-je dû signer une demande d’internement, bien que je sois hostile, par formation et par principe, aux méthodes coercitives…. Et si Paleari devenait violent ? Pouvais-je assumer cette responsabilité ? Il aurait été ridicule, pour un criminologue de la police, de laisser circuler un dangereux déséquilibré…
   « Francesca ne parle pas, murmura-t-il, avec un peu de tristesse. À moi non plus elle ne parle pas, malheureusement. Mais nous nous comprenons d’un regard. Nous l’avons toujours fait… N’est-ce pas, mon amour ? »
   Ce dialogue avec un fauteuil vide me portait sur les nerfs, je n’en pouvais plus… J’avais peur de perdre mon calme, de faire un geste, de prononcer une parole que j’aurais regrettée… Par chance, Paleari me tira d’embarras.
   « Maintenant nous devons partir, conclut-il, se levant et tendant la main vers le fauteuil vide. Je vous ai dit ce qu’il y avait à dire. Adieu, docteur. Et bonne chance. »
   « Bonne chance à vous, monsieur Paleari.» Je le saluai avec un empressement excessif, me levai à mon tour. Peut-être partirait-il sans me créer de problèmes… C’était mon jour de chance. « Je vous raccompagne… »
   « Ne vous dérangez pas, docteur. Je connais le chemin. »
   « Si, j’insiste… » Je voulais être sûr qu’il sortait afin de fermer à triple tour la porte blindée… Enfin il disparut derrière l’angle du palier, je l’entendis entrer dans l’ascenseur… Il était parti.

 

© Bruno Vitiello. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : La sindrome Montale. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

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