La nouvelle


   Malgré le temps qui s'est écoulé et toutes les terribles épreuves auxquelles Dieu Tout Puissant m'a soumis depuis lors, je souffre encore d'affreux cauchemars et me réveille au milieu de la nuit hurlant et baigné de sueur. Un profond malaise me saisit quand je regarde la mer par la fenêtre de mon bureau. Près de dix ans sont passés et un océan me sépare du lieu où sont survenus les effroyables événements dont le souvenir hante aujourd'hui mon sommeil. L'horreur sans nom qui m'a alors saisi m'interdit tout repos, me ronge les nerfs et, quelquefois – Dieu me pardonne en son infinie miséricorde ! – fait que la foi elle-même m'abandonne.
   Pourquoi me suis-je mêlé à cette épouvantable histoire ? Pourquoi la réputation vous poursuit-elle jusque dans le bled le plus écarté, dans le coin le plus éloigné de toute civilisation ?

   Au printemps de 1924, je travaillais à des fouilles archéologiques, sur la côte méridionale de l'Espagne, non loin de Gibraltar – je suis non seulement prêtre, mais aussi archéologue et professeur d'histoire – quand on est venu me chercher d'urgence, de la part de l'évêque de Cadix. Ils n'ont pas voulu me dire pourquoi on avait besoin de moi, mais j'ai tout de suite soupçonné de quel genre d'affaire il s'agissait et j'ai tenté, par tous les moyens, de m'en dégager. Bien entendu, les prêtres de la région envoyés par l'évêque ont tellement insisté que j'ai dû les accompagner jusqu'en ville, résigné en bon chrétien et plein d'appréhension, après avoir changé mon élégant clergyman pour une noire et sévère soutane, car mes estimés coreligionnaires et frères en Jésus-Christ n'ont aucune appétence pour la modernité.
   Cela a-t-il réellement eu lieu ? Ou est-ce que c'était seulement un cauchemar, un rêve obscène, diabolique et blasphématoire ? Parfois, je veux m'accrocher à cette possibilité, croire que tout ça n'a été qu'un produit de la fièvre et de mon imaginations surexcitée. Ce qui est certain, c'est que la presse locale a maintenu un silence de mort sur tout ce qui entoure cette affaire atroce.
   Mais non, par notre Seigneur mort sur la Croix, je ne l'ai pas rêvé ! Que Dieu me condamne à l'enfer éternel s'il y a dans ce que j'écris un seul mot qui ne soit pas le reflet de la vérité !

   La voiture avec laquelle ils étaient venus s'engagea, après trois heures de routes poussiéreuses, pleines de nids de poule, dans l'étroite langue de terre qui reliait le continent et l'îlot où se dressait la vieille ville. Le disque solaire, d'un rouge sang, se cachait au milieu d'énormes nuages noirs, funèbres, entre la mer et cette ville que les ombres enveloppaient et où tournaient des troupes de mouettes dont les cris évoquaient des corbeaux devenus fous. C'est alors seulement, quand il était trop tard pour faire demi-tour, qu'ils me précisèrent de quoi il s'agissait. Je n'ai pas été surpris.
   Elle était donc parvenue jusqu'à ces confins de la Terre, ma renommée qui s'était d'autant plus répandue que j'avais essayé de l'éviter. Ils avaient appris que j'avais pratiqué un exorcisme, des années auparavant, et il se trouvait qu'ils avaient à Cadix un cas manifeste de possession diabolique qui leur montait à la tête. Mon Dieu, me dis-je tremblant et pâlissant, comme je pouvais en juger dans le rétroviseur. Encore une fois, non, Seigneur, ça, non ! Pourquoi ne me laissait-on pas m'occuper tranquillement d'une paroisse, devenir missionnaire ou remettre dans le droit chemin des gamins dévergondés, comme un autre prêtre normal ? Mais non ! Il fallait que je me laisse entraîner sur la voie la plus douloureuse, la plus ingrate. C'est donc ainsi que je me suis retrouvé, après toutes ces années, devant un cas semblable à celui qui avait failli me coûter la peau, la santé mentale et la vie. Par le Christ qui est au ciel !
   Pour comble de malheur, ils avaient tout essayé et l'affaire s'aggravait d'heure en heure, déclenchant une véritable psychose dans la ville, à un moment particulièrement sensible, celui où commençait la Semaine sainte. Cette soirée sombre et menaçante, c'était le dimanche des Rameaux. Les rues et les places débordaient d'une foule qui avait revêtu ses meilleurs atours pour assister aux processions par lesquelles on célèbre ces fêtes dans la région.
   On m'a conduit au Barrio del Populo1 où habitait la victime présumée du Malin. C'était un quartier très pauvre et incroyablement vétuste de ruelles obscures, étroites et malodorantes, situé au cœur même de la ville avec laquelle il communiquait par trois arcs. Ceux-ci signalaient, m'a-t-on dit, les limites originelles de la vieille ville construite sur des ruines romaines, phéniciennes et, d'après certains, encore plus anciennes, puisque leurs origines se perdraient dans la nuit des temps. Ils m'ont logé provisoirement dans la paroisse de Santa Cruz, une vieille église datant de plusieurs siècles, bien avant la construction de la nouvelle, à l'extrémité ouest du quartier. Elle se dressait tout en haut d'une place à laquelle on accédait par des raidillons impossibles et un escalier décrépit menant aux portes de l'édifice.
   Là, on respirait déjà un air sinistre, menaçant, quelque chose que je ne pouvais préciser mais qui ne me plaisait pas du tout. Il soufflait un vent d'est très lourd et déplaisant, et on entendait les vagues de la mer frapper les blocs de pierre protégeant la muraille qui cernait la ville en cet endroit, juste derrière l'église, et, dans le lointain, la musique des processions.
   Le père Cipriano, curé de Santa Cruz, et les prêtres qui m'avaient amené m'accompagnèrent jusqu'à la maison de la possédée, une gitane qui gagnait sa vie en tirant les cartes et qui était en transe depuis plusieurs jours. Elle était prise de terribles délires et de cauchemars de plus en plus violents dont elle ne se réveillait pas. Tout cela dans une baraque en ruine épaulée par deux autres qui semblaient sur le point de s'effondrer, pleine de couloirs étroits, de recoins et de dédales, avec des escaliers tordus, tarabiscotés, un grand patio entouré de galeries à chaque étage où logeait une multitude de familles, chacune entassée dans un appartement sombre, délabré, des gens misérables ignorant tout d'une hygiène élémentaire. Une foule composée surtout de femmes et d'enfants se pressait à la porte d'un logement du deuxième étage d'où provenaient des cris qui glaçaient le sang dans les veines. Nous nous sommes frayé un passage, et voilà la gitane qui poussait des hurlements démentiels et se tordait sur un grabat crasseux, tandis qu'un groupe de vieilles femmes, toutes vêtues de noir, à genoux, marmonnaient le chapelet, dirigeant leurs lamentations vers un crucifix accroché au mur et tandis que des gamins déguenillés jouaient et se bagarraient au pied du lit. Avec l'aide des autres prêtres, j'ai immédiatement fait sortir cette foule. J'ai ouvert ma valise et en ai extrait l'indispensable : la Sainte Bible, le crucifix, l'eau bénite et le rosaire. Je me suis agenouillé devant le crucifix fixé au mur, ai fait le signe de croix, et, avalant ma salive, la mort dans l'âme, je me suis tourné vers la malheureuse gitane, commençant une nuit interminable, infernale, une nuit d'horreur. Tremblant, j'ai empoigné la vieille, lourde et vénérable croix, l'ai dirigée vers la malheureuse, tout en aspergeant abondamment celle-ci d'eau bénite et en récitant une prière en latin. La femme a ouvert des yeux injectés de sang, s'est tordue sur son grabat, a poussé des hurlements et des sons gutturaux, inhumains, absolument démoniaques ; sa bouche s'est couverte d'écume, son corps a pris des formes impossibles, alors qu'elle tirait furieusement les courroies qui l'attachaient au lit par les mains et les pieds. Ses cheveux se sont dressés sur sa tête, comme sous l'effet d'une très forte décharge électrique ; elle a poussé à nouveau des cris totalement inintelligibles, des hurlements qui brisèrent tous les carreaux des fenêtres, tandis que le lit tapait sur le sol, que les parois se fissuraient, que les bougies s'éteignaient soudain, comme si un souffle infernal s'était levé dans le logement, plongeant la pièce dans les ténèbres.
   Nous avons rallumé les lumières, et les femmes qui se trouvaient de l'autre côté de la porte, les prêtres et moi nous avons poussé le même hurlement : les courroies ont lâché l'une après l'autre et la gitane a littéralement commencé à s'élever vers le plafond, a cogné violemment contre les poutres et est retombée, couverte de sang, tandis que des plaies se formaient sur tout le corps, les chairs se déchiraient, que les ongles des mains et des pieds s'allongeaient à vue d'œil et que la malheureuse poussait de nouveaux cris ainsi que des éclats de rire déments. Puis elle a recommencé à se tordre, a vomi dans toutes les directions, souillant mon visage et ma soutane, urinant et lançant des pets si sonores et si malodorants que, bientôt, l'atmosphère de la pièce devint encore plus irrespirable.
   Nous, les quatre prêtres, et deux voisins, débardeurs de leur état, nous sommes parvenus, non sans peine, à la rattacher sur son lit alors qu'elle ne cessait de trépigner, de griffer et de se tordre.
   — Satan ! ai-je commandé, en reculant et en levant de nouveau la croix, sors du corps de cette malheureuse ! Je te l'ordonne ! Au nom de Dieu Tout Puissant, du Christ et du Saint Esprit, je t'ordonne de sortir ! Le pouvoir du Christ t'oblige ! Le pouvoir du Christ t'oblige ! Pendant un moment, je me suis époumoné, alors que la femme continuait à crier, à lancer des objets, à se tordre et à démantibuler un lit déjà bien malade. Mais le diable qui, sans aucun doute, possédait la gitane, n'en avait cure, il ne répondait même pas, contrairement à ce qui se produisait dans des cas semblables. D'une certaine manière, j'ai compris qu'il s'agissait d'une force incroyablement ancienne et nouvelle à la fois, quelque chose de différent de ce que j'avais connu jusque là. La femme gémissait, hurlait, lançait en particulier ce qui me parut être d'affreuses imprécations plus ou moins vocales, plus ou moins gutturales que, de toute manière, j'étais incapable de comprendre. C'est seulement au bout de trois heures épuisantes de lutte sans trêve que, au moment où le ciel commençait à pâlir, j'ai cru entendre, vomi par une voix horrifiante, ni humaine ni même animale, quelque chose comme :
   OOOOH GAAR OOOH CHOLOT OOOOH CHOLOT AIARGUUP !
   Mes cheveux se sont dressés sur ma tête et j'ai failli m'évanouir, car ce qui était des sons, et non des paroles, semblait provenir du fond du fond des enfers.

   Au lever du jour, la gitane parut se calmer quelque peu, de sorte que j'ai laissé un prêtre de garde et suis allé, avec les autres, à la paroisse où je me suis effondré sur le lit de la triste chambre qu'ils m'avaient assignée.
   J'ai repris des forces en déjeunant de tartines beurrées et de café, tandis que mon amphitryon, le père Cipriano, versait une copieuse ration de cognac dans sa tasse.
   Plutôt perturbé lui aussi, il me parla d'une rixe au couteau qui s'était produite cette nuit-là entre les gitans et les gadgé2, faisant deux morts et plusieurs blessés, pas loin d'ici, ainsi que divers incidents et désordres dans la ville.
   — Les gens sont très inquiets et très agités ces temps-ci, me dit-il. Il suffit d'un rien ; ça doit tenir au vent d'est, ajouta-t-il, sans conviction.
   Ce soir-là, j'ai vu la mer jeter furieusement ses vagues à l'assaut des brise-lames et les nuages se déchirer dans le ciel. J'ai senti sur mon visage le vent chargé de poussière qui fouettait les bâtiments et les hommes dans un ululement de plus en plus sinistre. Mon appréhension allait croissant et je sentais comme une force d'origine inconnue, mais de caractère indéniablement démoniaque qui s'exerçait sur ces vieilles maisons, sur leurs toits, sur leurs terrasses.
   Cette nuit-là, la gitane reprit son effroyable récital de rugissements, de gestes outranciers, de sursauts, de hurlements. Et je suis revenu à la charge, sans faillir, mais avec la sensation angoissante que tout ce que je faisais était vain, et surtout, que cette manifestation diabolique n'était qu'un avertissement laissant prévoir le pire.

   Aux premières heures de la matinée, alors que le démon qui possédait la malheureuse semblait un instant se fatiguer, j'ai appris un nouveau malheur. Un jeune peintre qui habitait et travaillait dans une tour, deux pâtés de maisons plus bas, s'était jeté par la fenêtre, réveillant tout le voisinage par son cri effroyable et s'était écrasé sur les pavés de la rue. Quand j'accourus sur les lieux du drame, j'ai levé les yeux et ai constaté avec effroi que les vantaux de la fenêtre étaient brisés. L'infortuné avait sauté à travers les vitres ! Et quelle horrible expression de folie, de terreur et de désespoir se lisait sur le visage ensanglanté et déformé du cadavre quand la police l'a évacué ! Ce n'était pas seulement un suicide : l'homme semblait avoir sauté pour fuir quelque chose. Mais quoi ?
   J'ai demandé que l'on m'indique la pièce où le défunt habitait et peignait. Tout y était sens dessus dessous, le lit était défait. Ce que j'ai vu semblait confirmer que le jeune homme était devenu fou, car seul un dément pouvait avoir peint, d'une main visiblement furieuse, frénétique, cette effroyable figure – était-ce une figure ? – sur la paroi, au-dessus de la tête du lit. De nouveau, je sentis les cheveux se dresser sur ma tête, et une vieille commère qui s'était glissée jusqu'à la porte pour épier dégringola précipitamment l'escalier en hurlant. Je n'ai pas de mots pour décrire cette chose visqueuse, maléfique, blasphématoire et tentaculaire qui couvrait tout le mur. Sans aucun doute l'œuvre d'un fou, d'un possédé. On ne pouvait faire plus méchant, plus pervers.
   Cette nuit-là, je n'ai pas trouvé le sommeil. Je passais mon temps à me tourner et retourner en vain dans mon lit quand on est venu me prévenir que des infirmiers étaient venus chez la gitane et l'avaient emmenée à l'asile municipal malgré les protestations du prêtre de garde.
   Furieux, je me suis dirigé, en compagnie du père Cipriano, vers l'asile. Cette femme n'était pas folle ! Qui étaient ces fichus médecins pour se mêler des affaires de sa Sainte Mère l'Eglise ? Le vent redoublait et il commençait à pleuvoir quand nous sommes arrivés sous les tristes murs de cet affreux établissement. Nous avons été immédiatement reçus par le directeur, un individu corpulent, d'assez grande taille, grisonnant et aux yeux malicieux derrière de grosses lunettes. Un individu courtois, mais dont le visage me donnait l'impression d'un gros malin qui nous prenait pour des naïfs.
   « J'ai parlé avec monseigneur l'évêque et avec d'autres autorités », nous dit-il, et il nous montra un papier signé du maire. « Nous pensons tous que, pour des raisons médicales et d'ordre public, il est préférable que cette femme reste sous notre garde. »
   Je voulais voir la gitane, mais le docteur Romero, pour l'appeler par son nom, refusa aimablement mais fermement, expliquant qu'à son avis le simple fait de voir une soutane perturberait gravement le délicat équilibre émotif de celle dont il avait maintenant la charge et il nous gratifia de tout un dépliant psychologico-psychiatrique qui ne m'impressionna pas du tout. Le père Cipriano me tirait par la manche pour que je n'insiste pas.
   Nous allions sortir quand éclata un orage, avec tonnerre et éclairs. Tous les pensionnaires de l'asile, très nombreux, semblait-il, se mirent à crier, à hurler et à trépigner dans un brouhaha indescriptible. Et nous traversions le jardin quand un éclair illumina le sol inondé par la pluie. Je suis resté soudain pétrifié et j'ai obligé le père Cipriano à s'immobiliser. Sur la terre détrempée, au milieu d'une myriade d'éclaboussures apparaissait une sorte de figure grossièrement composée de trois hexagones entrelacés avec une inscription, au tracé tremblé, faite sans doute au moyen d'une branche d'arbre. Cette inscription, dont la présence ici ne pouvait être due au hasard, disait : « CHOLOT AIARGUUP ! » Comme me l'expliqua le père Cipriano, le docteur Romero était une personnalité très influente dans la ville. Il était non seulement conseiller municipal mais Hermano Mayor3 de la Sainte Confrérie Christo de las Aguas4. Il n'y avait aucune chance de voir la possédée. Et, par ailleurs, j'en étais presque content, car, en quelque sorte, cela me tirait d'embarras. Bien entendu, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'ils l'avaient enfermée pour éviter qu'elle ne continue à attirer l'attention. Je voyais dans toute cette histoire se profiler une monstrueuse machination et, derrière, la main de Satan. Et les signes que je venais de voir dans le jardin de l'asile ? Sans doute étaient-ils l'œuvre de l'un des pensionnaires, qui, assurément, étaient tous déchaînés. Mais les mots écrits étaient ceux qu'avait prononcés la gitane.

   Une fois que nous avons pu nous dégager, nous avons traversé la ville en fête. Il faisait de nouveau nuit quand, après avoir fendu la foule, nous sommes tombés sur une procession, la première que je voyais. Peut-être était-ce dû à mon état d'esprit à ce moment-là, ajouté à ma méconnaissance du folklore local, mais, lorsque je me suis soudain trouvé devant ce spectacle inattendu, j'ai été profondément choqué et j'ai eu la chair de poule.
   La rue entière était pleine d'individus sinistres, la tête cachée sous une cagoule. Ils n'allaient pas à cheval et n'étaient pas armés, pour autant que l'on puisse voir, mais on aurait cru le Ku Klux Klan, et ils m'encerclaient. Pareils à ceux qui, un jour, ont failli me lyncher là-bas, en Louisiane. Cette fois, ils étaient des centaines, des milliers, et j'étais seul ! Il a fallu au père Cipriano du temps et de la persévérance pour me persuader que, malgré leur aspect inquiétant, tous ces gens étaient d'inoffensifs pèlerins et pour me sortir du renfoncement du portail où je m'étais caché, je me suis un peu tranquillisé et je me suis laissé conduire, voulant sortir à tout prix de cet horrible spectacle, mais je n'avais pas confiance. Certains de ces individus semblaient me regarder de travers. Il y avait quelque chose de sinistre dans l'air, quelque chose de difficile à appréhender, mais de malfaisant, de repoussant, de diabolique. Et les gens, au lieu du recueillement qui aurait dû dominer les cérémonies, étaient très excités et agressifs, comme s'ils avaient envie de s'en prendre à quelqu'un. Un homme a été sur le point de me frapper quand nous avons tenté d'entrer dans une rue où la foule se pressait pour voir passer une procession qui s'approchait.
   — Ici on ne passe pas ! rugissaient-ils.
   — Il y a des enfants devant, disaient d'autres, sur un ton très méchant. Ne laisse passer personne, Manolo !
   Ils ne respectaient même pas notre habit. Et dans toutes les rues que nous voulions emprunter défilaient des processions. Nous étions entourés d'énergumènes frénétiques, encapuchonnés, qui nous refusaient le passage. Je crois que nous avons mis des heures pour atteindre enfin le Barrio del Populo et la paroisse de Santa Cruz !

   « Trois hexagones entrecroisés, le nombre six trois fois ! C'est le chiffre de la Bête ! »
   La vérité s'est révélée dans mes rêves, et j'en suis tombé du lit.
   Horrifié, et chaque fois plus convaincu que quelque chose de dantesque, d'épouvantable, bien au-delà de tout ce que l'on pouvait concevoir allait se produire, je me suis habillé aux premières heures et j'ai interrogé le père Cipriano, lequel m'a confirmé qu'il était très inquiet et qu'il avait très mal dormi les dernières nuits.
   Le vent hurlait entre les maisons et sur les terrasses, la mer était chaque fois plus agitée. Les habitants du quartier étaient déchaînés : les familles se disputaient, les maris frappaient leurs femmes, les mères leurs fils, les fils se bagarraient entre eux. Des pécheurs du quartier de La Caleta se battaient à coups de rame, un garde civil avait tué sa belle-mère d'un coup de feu, des jeunes avaient précipité l'un des leurs entre les brise-lames et une religieuse cloîtrée courait dans la rue en criant qu'un dominicain avait voulu la violer. Jusqu'au père Cipriano qui avait surpris un enfant de chœur en train d'uriner dans la sacristie. Les pensionnaires de l'asile passaient leurs nuits à hurler, au point qu'ils semblaient aussi possédés que la gitane ; leurs cris s'entendaient depuis le port, de l'autre côté de la ville. Mais, curieusement, le mystérieux fléau touchait surtout le quartier du Populo, autour de l'ancienne cathédrale, c'est-à-dire de l'église Santa Cruz, où pullulaient des nuées de moustiques et où l'on percevait une étrange odeur, comme des œufs pourris.

   J'ai bouclé mes bagages et j'ai bien tenté de fuir cette ville dès que possible, d'autant plus qu'apparemment les autorités ecclésiastiques n'avaient plus besoin de mes services. Cependant, quelque chose de plus fort que la peur me retenait. Je ne pouvais abandonner les ouailles dans cette situation, même si ce n'était pas les miennes. Le Malin, sous une forme ou sous une autre, allait passer à l'attaque, et je devais l'affronter. Le père Cipriano et les deux autres prêtres de l'évêché firent cause commune avec moi et, faute d'une meilleure idée, nous avons parcouru les rues du quartier en priant et en aspergeant d'eau bénite, tandis qu'une foule de plus en plus nombreuse, composée principalement de vieilles bigotes, se formait en procession avant de passer toute la nuit, jusqu'à l'aurore, à réciter le chapelet dans l'église.
   Le Jeudi saint commença tranquillement, mais avec ce calme qui annonce la tempête. Je me suis couché tout tremblant et ai sombré dans un sommeil agité, peuplé d'ombres et d'horribles prémonitions. Je me voyais descendant vers l'abîme, par des catacombes humides, méphitiques, jusqu'à un puits sans fond visible, dont les parois se perdaient dans des ténèbres intangibles et abominables. Le puits dégageait une puanteur épouvantable. Et c'est par là que montait l'Enfer.

   Je me souviens confusément d'avoir très mal passé cette soirée-là, en proie à la fièvre et à d'affreux délires. Un médecin est venu me voir et m'a administré des vomitifs – je ne sais pas si c'était pour me soigner ou pour me liquider, et une religieuse d'un couvent voisin veillait sur moi. Je ne sais pas combien de temps je suis resté dans cet état fébrile, mais j'ai fini par m'endormir. Quand je me suis réveillé, tout était plongé dans la pénombre ; je ne me sentais pas bien du tout, avec un terrible mal de tête, et j'étais très faible, mais pleinement conscient, avec l'affreuse sensation qu'une horreur était imminente. Le père Cipriano fit son apparition et me demanda de l'excuser s'il n'était pas resté à mon côté, mais il avait été très occupé dans l'église à donner le départ de la procession du Cristo de las Aguas.
   Le Cristo de las Aguas ! Je me suis levé d'un bond et j'ai secoué le père, frénétiquement. Est-ce que ce n'était pas la confrérie du docteur Romero, le directeur de l'asile de fous ? Par Dieu et par tous les saints ! Ils partaient d'ici même, de Santa Cruz ! Quand ? Ils étaient partis à minuit et maintenant il était une heure du matin, il avait longtemps que la procession tournait dans le centre de la ville.
   — Ils ont tout organisé. Et ça va se passer cette nuit ! Cette nuit ! me suis-je écrié.
   Tous les éléments se mettaient en place. Il n'y avait pas de temps à perdre ! J'ai enfilé mes vêtements, malgré les protestations de la bonne sœur. Pris d'une frénésie plus puissante que la fièvre, j'étais déjà dans la rue, entraînant le père Cipriano et les deux autres prêtres.
   Au pas de course, nous avons gagné le centre, par des ruelles étroites, obscures, sans autre éclairage que la pleine lune qui brillait dans un chaos de nuages, contre le ciel nocturne. Je me suis étonné de constater qu'il n'y avait aucune lampe allumée dans la rue, et on m'a expliqué qu'on les éteignait toujours, chaque matin du Vendredi saint, quand défilait la Sainte Confrérie du Cristo de las Aguas. Les moustiques bourdonnaient autour de nous ; nous entendions au loin les vagues à l'assaut des brise-lames, et le vent de la nuit, un vent d'est sec et chargé de poussière, s'en prenait de plus belle aux maisons, aux rues et aux places de la vieille ville comme s'il voulait les arracher et les noyer dans la mer.
   Un orchestre de musique sacrée et le brouhaha de la rue, accompagnés d'un cantique en forme de lamentation continuelle, ce qu'on appelle là-bas une saeta, nous indiquaient que nous approchions de l'endroit où défilait la procession. Nous avons gagné la Plaza del Palillero où se dressaient les tribunes où prendraient place les autorités et qui étaient pleines de gens entassés de telle manière et en si grand nombre, malgré l'heure matinale, que l'on ne pouvait plus passer. Très inquiet, je me suis calé dans l'embrasure d'une fenêtre pour mieux voir la procession.

   C'était un spectacle fantastique, théâtral que de voir cette infinité de figures encapuchonnées, rangées sur deux files et portant des cierges allumés, qui montaient la côte menant à la Calle Ancha. Le Christ était déjà passé, et j'ai vu arriver le paso, le char, de la Vierge des Soupirs qui fermait la procession et qui était précédé de représentants des diverses confréries avec leurs bâtons et leurs insignes, en plus de l'évêque, du maire et du gouverneur, entre autres autorités. Le père Cipriano qui, malgré son âge et avec l'aide des deux prêtres, s'était hissé à mon côté, m'a signalé un pénitent robuste et de grande taille, muni du bâton et de la cape qui désignaient le frère supérieur de sa confrérie. Il s'agissait de Romero ! Parmi eux, devant la Vierge, venaient quatre enfants de chœur qui balançaient leurs encensoirs. Et le paso avançait d'une marche lente, oscillante, rythmée par les coups que donnaient leurs porteurs en frappant le sol de leurs horquillas, sorte de bâtons en métal. Le nuage d'encens se répandait sur la place, enveloppant les spectateurs du premier rang, mais nous atteignait à peine, car nous étions assez en retrait. Néanmoins, malgré mon excitation, je me suis aperçu qu'il dégageait une odeur bizarre et pénétrante. Derrière le char venaient les pénitentes en files serrées, interminables, femmes en noir, encapuchonnées pour la plupart, pieds nus, traînant des chaînes. Et derrière elles, la foule, toujours la foule, à perte de vue.
   La procession poursuivit son chemin, descendant le long de la Calle Novena, et les files de pénitentes n'en finissaient pas. Il y avait des centaines de personnes, maintenant de tous sexes, classes et conditions, et on n'en voyait pas le bout. Impatient, exaspéré, ne sachant pas ce qui allait se passer ni ce que nous pouvions faire pour l'éviter, mais convaincu que nous ne devions pas perdre de vue Romero, j'ai tenté de me frayer un passage à travers la foule, à l'aide des autres prêtres, mais, plus je priais, plus je suppliais, par le Christ notre Seigneur et par la très Sainte Vierge, plus ils nous barraient la route.
   Ils étaient particulièrement excités et agressifs. Ils nous ont traités de tous les noms, y compris de termes blasphématoires effarants qui m'ont laissé pantois et que je refuse de reproduire ici. Ils nous ont agressés. Ils ont frappé l'un des prêtres, ont cassé les lunettes du père Cipriano, ils m'ont mordu à la jambe – je ne sais qui, car je ne pouvais pas le voir dans le désordre qui commençait à régner. Ensuite, alors qu'à force de jouer des coudes, j'avais presque réussi à traverser la foule accumulée, j'ai remarqué quelque chose d'inouï. Le public qui assistait à la procession, y compris celui qui était assis le long du parcours sur des files de chaises en bois, une fois passés les pénitents, alla se joindre au cortège. Pas quelques-uns, mais tout le monde, y compris les enfants ! Y compris un énergumène qui m'avait attrapé par le cou, qui me lâcha, se retourna et, le regard perdu, absent, les bras ballants et le pas titubant, se remit à suivre les autres comme un mouton ! En quelques secondes, je me retrouvai pratiquement seul, à l'exception des autres prêtres, car tous ceux qui, un moment auparavant, encombraient la place et ses accès suivaient maintenant la procession. Moi-même je me sentais mu, poussé par une force inconnue et contraire à ma volonté, à m'unir à ce troupeau aveugle ! Il me fallut faire un grand effort mental pour rester où je me trouvais. Un des prêtres rejoignit les pénitents alors que l'autre prêtre et moi-même faisions pression sur le père Cipriano qui semblait sur le point de suivre le même chemin que la foule et nous l'avons secoué pour obtenir qu'il reste avec nous.
   Un murmure s'éleva alors de la foule de plus en plus nombreuse de pénitents improvisés qui marchaient derrière le paso, un murmure inintelligible que j'ai pris d'abord pour un curieux lamento, jusqu'au moment où j'ai reconnu les mots – je dis "mots" faute d'autres termes – qu'ils proféraient :
   OOOH CHOLOT OOOH CHOLOT OOOH CHOLOT AIARGUUP !
   À ce moment-là, une horreur absolue, dévastatrice s'empara de mon corps et de mon âme, à mesure que la vérité s'imposait à moi, à la vitesse d'un cheval au galop. C'était un troupeau, oui, un troupeau de moutons que l'on menait à l'abattoir ! Il fallait courir, arrêter Romero avant qu'il ne soit trop tard !
   Nous avons donc couru, fendant cette foule détestable qui allait comme autant de pantins, les yeux vides, les bras ballant, titubant, d'un côté, de l'autre. Ils étaient des centaines, des milliers, jamais nous n'arriverions jusqu'à Romero ! Cependant, mon esprit désorienté, affolé, ne cessait de faire d'étranges rapprochements. Les trois six ! C'était le matin du Vendredi Saint, le sixième jour de la Semaine Sainte, et le père Cipriano m'avait dit auparavant que la procession se formait à Santa Cruz à six heures du matin ! Dieu de miséricorde ! Quelle horreur attendait tous ces gens à l'arrivée à l'église ?
   Rassemblant mes dernières forces, malgré la fièvre qui ne baissait pas et une faiblesse qui me permettait à peine de tenir sur mes jambes, nous avons continué notre chemin à travers la foule bigarrée jusqu'au moment où la procession, après la Calle Ancha, atteignit la Plaza de San Antonio. Alors nous avons rejoint le paso de la Vierge et, après avoir marqué un bref arrêt pour reprendre notre souffle, nous l'avons dépassé.
   Le père Cipriano, qui avait à moitié repris ses esprits, s'avança et, se bouchant le nez avec un mouchoir pour ne pas respirer l'encens diabolique que ses propres enfants de chœur utilisaient pour droguer toute la ville, courut entre les files de pénitents cagoulés, en direction du groupe de confréries et d'autorités au milieu lesquelles marchait le sinistre directeur de l'asile. Puis, sous mes yeux, quatre pénitents, deux de chaque côté, le saisirent par les bras et les jambes, tandis qu'un cinquième sortait un énorme couteau de sa large ceinture et, au milieu de la rue et devant tout le monde, le lui plantait dans le cœur ! Ils l'ont laissé tomber sur le pavage et les enfants de chœur lui sont passés dessus, comme si de rien n'était. Soudain, un tentacule visqueux surgi de dessous le char, entre les enfants, l'a saisi, l'a emporté et a disparu en un instant sous le paso ! Effaré, ne pouvant croire ce que je voyais, persuadé que tout ça n'était, ne pouvait être qu'une hallucination, j'ai regardé sous le char de la Vierge et, là où auraient du apparaître les pieds des porteurs, je n'ai aperçu qu'un inconcevable grouillement de tentacules verdâtres et venimeux… La Mère de Dieu était portée par une Chose inimaginable, atroce, blasphématoire, monstrueuse, sortie de l'Enfer !
   Puis, Romero et plusieurs autres pénitents ont quitté la procession, laissant de côté une foule hébétée, et ont disparu à mes yeux. Je suis resté paralysé quelques instants, sur le point de m'évanouir, mais j'ai réagi, juste à temps, car plusieurs pénitents venaient vers moi, avec des intentions douteuses. Je me suis mis à courir dans l'autre sens, entraînant le prêtre qui restait encore avec moi et qui était plus ou moins abruti par l'encens du Diable. J'ai réussi à me dégager, y compris à coups de crucifix, de la vieille et lourde croix que j'avais utilisée chez la gitane et qui m'a aussi servi contre les gens qui bloquaient l'accès à une rue voisine. Nous avons couru comme des désespérés, par les ruelles tortueuses et sombres, sans jeter un regard en arrière. L'église Santa Cruz ! C'était là qu'allait Romero, le pervers, médecin sorcier, blasphémateur, canaille, tueur au service de Satan ! J'ai donné au prêtre – en lui administrant quelques gifles pour le réveiller un peu – l'ordre de courir à la police, de la faire venir de toute urgence à l'ancienne cathédrale, car il en allait de la vie de toute la cité. Et, de nouveau, je me suis mis à courir dans ces ruelles comme si j'avais le diable à mes trousses, sans me préoccuper de la fièvre qui me dévorait, récitant notre père sur notre père, dans mon désespoir. Seul un miracle, seule une intervention divine pouvait éviter que l'inimaginable se déclenche !
   Aujourd'hui, je suis convaincu qu'en effet seule l'aide de Dieu Tout Puissant, me rendant un courage et une force que je n'avais plus, a évité que je perde connaissance cette nuit-là, car, dans ce cas-là, je ne sais pas ce qui serait arrivé. Je me suis arrêté sous un porche pour reprendre un peu mon souffle. On aurait dit que le mon cœur allait lâcher et je me suis cramponné aux barreaux d'une fenêtre pour ne pas tomber évanoui sur le sol. Ensuite, des ombres cagoulées ont surgi à l'angle de la rue et, après s'être retournées, ont pressé le pas dans la même direction que moi. C'était Romero et quelques-uns de ses sbires, tous sinistrement encapuchonnés ! J'ai enlevé mes souliers pour ne pas faire de bruit et j'ai continué au milieu d'eux, profitant de l'ombre, de mon vêtement noir, me glissant à l'abri de chaque porche et derrière chaque angle avant de poursuivre. Les serviteurs du Malin ont, à plusieurs reprises, jeté un regard en arrière, mais ne m'ont pas vu. Ils sont passés devant la cathédrale, la nouvelle, ont monté les escaliers de la place et ont disparu dans la sinistre ruelle des Pirates qui débouche sur la placette où se dressait l'église Santa Cruz. Ils sont vite entrés dans le bâtiment après avoir regardé dans toutes les directions, et je me suis glissé parmi eux. Les moustiques étaient maîtres de la place, le vent redoublait et, depuis l'angle, j'ai vu les vagues sauter par-dessus la muraille, dans un fracas infernal. Les éléments déchaînés annonçaient la venue de l'Innommable !
   Je suis entré furtivement dans l'église et me suis glissé en silence le long des parois de la nef qu'éclairaient seulement quelques bougies. Je me suis signé en passant contre l'autel et ai pénétré dans la sacristie. J'ai étouffé un cri d'horreur : le sacristain gisait, mort, sur le sol, dans une mare de sang ! Des traces laissées par des chaussures imbibées de sang m'ont conduit vers des escaliers menant à un sous-sol, et là, je me suis trouvé brusquement devant un mur. J'ai tâté les pierres frénétiquement, désespérément, regardant ma montre et constatant qu'il était plus de cinq heures. L'heure maudite approchait !
   Enfin, quand je m'y attendais le moins, une section du mur pivota, ouvrant un passage obscur comme la gueule d'un loup, et, sans réfléchir, je m'y suis engagé, serrant fortement mon lourd crucifix, pour me trouver devant un réseau inattendu de galeries secrètes, catacombes humides et malodorantes, sûrement plus anciennes que l'ancienne cathédrale, plus anciennes sans doute que la très vieille ville proprement dite.
   Les traces descendaient par des marches étroites, informes, puantes. Une rumeur montait depuis les profondeurs, tel un lamento blasphématoire, pervers, dément. À un tournant, je suis tombé sur un pénitent encapuchonné et, sans réfléchir, je l'ai tabassé à coups de crucifix sur la tête jusqu'à ce que le maudit tombe évanoui sur le sol ! Il portait à la ceinture un énorme couteau de boucher que je lui ai arraché. À nouveau je me suis signé et j'ai continué à descendre jusqu'au moment où j'ai aperçu en bas un éclat rougeâtre. J'ai tourné un angle alors que le lamento diabolique résonnait de plus en plus fort. Je me trouvais en Enfer !

   C'était un vaste espace souterrain, aux parois sombres creusées à même la roche, suintantes d'humidité, espace éclairé par une série de torches fixées par des crochets de fer dans la pierre. Au centre se creusait un trou noir, d'une dizaine de mètres de diamètre. Tout autour, plusieurs pénitents levaient les bras et récitaient, avec la voix lugubre des possédés, l'effroyable litanie, dans un idiome inconnu, à base de sonorités odieuses, indescriptibles. De l'autre côté du puits, d'où émanait une puanteur comme je n'en ai jamais senti, on distinguait, enveloppée de bouffées de vapeur ténébreuse, la silhouette caractéristique de Romero qui dirigeait ce cérémonial impie au moyen d'un bâton d'argent aux formes sinistres, indécentes, ignobles. Au-dessus de sa tête, enchaînés, pendaient du plafond six corps, six cadavres humains horriblement mutilés et écorchés, dégoûtant de sang qui tombait à l'intérieur du puits noir. Il y avait des hommes, des femmes et même des enfants ; j'ai reconnu entre eux, non sans difficulté, mais au moyen d'un bracelet qui luisait à la lumière des torches, la pauvre gitane que ces fils de Satan, parjures, blasphémateurs et sacrilèges m'avaient arrachée des mains !
   OOOH CHOLOT OOOH NAIGAAR OOOH REUW REDRUM AIAAG CHOLOT AIARGUUP ¡CHOLOT ! ¡CHOLOT ! ¡AIAAG CHOLOT AIARGUUP REIN HAARG !
   La cadence et le volume du monstrueux cantique ne cessaient d'augmenter, jusqu'à ce qu'il se transforme en un vacarme assourdissant, affolant, qui tonnait dans cette caverne d'outre-tombe. Un affreux sifflement retentit, et la vapeur fut remplacée par un nuage de fumée jaunâtre qui sentait épouvantablement mauvais. C'était à peu près l'heure maudite, et, quand on comptait les victimes sacrifiées, toutes les pièces de l'infernal casse-tête se mettaient en place : il était six heures du matin du sixième jour, on venait de sacrifier les six victimes que la Bête exigeait ! Tout était perdu : il n'y avait aucun moyen d'empêcher cette monstruosité !
   Mais non ! Je ne pouvais pas le permettre ! Je ne pouvais pas l'accepter, par le Christ crucifié, non ! Pris d'un délire sacré, d'une colère plus forte que l'horreur éprouvée devant ce spectacle, je me suis jeté sur les suppôts de Satan, interrompant leurs abominables incantations. J'ai frappé l'un avec la croix tandis que je donnais à l'autre un coup de pied dans les testicules qui l'a envoyé, hurlant, dans l'abîme infernal ; j'ai planté l'énorme couteau de boucher dans l'œil d'un troisième, et j'ai bondi sur Romero, le pervers, chef de la secte diabolique. J'ai arraché son capuchon, sa cagoule et j'ai vu ses yeux furibonds, ses traits déformés par la colère, tordus par la folie, ses dents qui grinçaient et d'où sortaient des flots d'écume ; j'ai vu le diable dans ses yeux, tandis que nous nous empoignions par le cou et luttions sur le sol dans une frénésie homicide, au bord du puits !
   CHOLOT ! CHOLOT AIARGUUP ! REIN HAARG ! IAH ! s'est-il écrié, avec une rage qui n'avait plus rien d'humain, tandis que le bâton lui échappait des mains et tombait dans le puits où cette ordure voulait me jeter en m'écrasant le visage de son énorme main velue.
   J'ai regardé en bas, et j'ai crié. La Bête, énorme, effroyable, monstrueuse, indescriptible, dont l'horreur dépassait les pires cauchemars, montait, haletant, crachant des vapeurs fétides, agitant ses énormes tentacules visqueux, palpitant et rampant, sinueuse, rugissant, vomissant. J'ai senti son souffle infernal qui me brûlait la figure et les cheveux ! J'ai crié et je n'ai pas cessé de crier, pas même quand Romero m'écrasait le visage, ni même quand je l'ai saisi par la cheville et l'ai envoyé, tête la première, dans l'abominable trou où il est tombé avec un dernier rugissement bestial !
   Je criais tandis que je lançais le crucifix sur cette horreur et de nouveau quand un groupe d'hommes en uniforme, coiffés du tricorne, commandés par un officier moustachu armé d'un sabre, a fait irruption dans la caverne au cri de : « Tout le monde se couche, personne ne bouge ! » Je criais pendant la fusillade qui a suivi, alors que le sol tremblait, que la lumière des torches vacillait et que le plafond commençait à s'écrouler ! Je criais au bord de l'Enfer, à demi évanoui d'horreur, de puanteur, d'abomination, jusqu'au moment où mes hurlements, les coups de feu et le fracas des écroulements se confondirent en un seul vacarme assourdissant !
   J'ai longtemps continué à crier quand ils m'ont transporté, après m'avoir passé la camisole de force, à bord du bateau qui m'a rapatrié aux Etats-Unis, j'ai continué à crier à l'hôpital psychiatrique de Brooklyn, et je crie encore la nuit, quand je rêve.
   Ce n'était pas un cauchemar, ce n'était pas les fièvres. Je ne suis pas fou, en dépit de ce que dit la presse locale qui parle seulement d'une étrange et obscure conspiration judéo-anarcho-bolchevique ayant provoqué des désordres lors de la Semaine Sainte de 1924. Cette horreur s'est produite et peut se produire à nouveau, car les suppôts du Malin ne connaissent pas de répit et Satan ne dort jamais !
   Depuis ces épouvantables journées, je regarde toujours autour de moi, je prie continuellement et je ne me sépare jamais de la Sainte Bible, d'une croix de bois de bonne taille et de sept dagues d'argent consacrées à l'eau bénite et bien aiguisées. Et, à tout hasard, d'un revolver de calibre 45 toujours chargé. Démons de l'Enfer, par le Christ crucifié ! je ne vous crains pas, soyez maudits ! Si vous venez me chercher ici, je vous attends !


FIN


1 - Quartier du Peuple.
2 - Nom par lequel les Gitans désignent les non-Gitans.
3 - (Frère) supérieur.
4 - Le Christ des eaux.


© Angel Olivera Almozara. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : « EL HORROR BAJO LA CATEDRAL ».

 
 

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Horreur sans nom (L')

08/05/14