La nouvelle



« Mi Buenos Aires podrido
Cuando yo te vuelva a ver
Hambre, tristeza y hastío.
 »
Charly G.*

   Quand il se décida, il ne savait pas si ça valait la peine. Il ne savait pas non plus si, à l'arrivée, il trouverait quelque chose.
   Il s'engouffra dans la bouche principale, énorme et graisseuse, de Constitución, terminus de la ligne Roca de Magnetocarriles, échappant aux premières gouttes jaunes qui tombaient du ciel éternellement couvert de cette ville mal nommée, pluie qui se répétait tous les jours, presque à la même heure, pour ronger lentement la patine acrylique protégeant les édifices de la cité.
   Là, en cet endroit de Buenos Aires, le temps arrêta son tic-tac au début du siècle précédent, ce qui coïncidait presque avec son départ. Seulement, les symptômes s'en trouvaient accentués. Certains des pigeons qui survivent se réfugient dans tous les coins qu'ils rencontrent, déplaçant les rats et, quelquefois, s'entredévorant avec eux. Çà et là s'empilent des stalagmites de déjections qui transforment tel ou tel secteur en cavernes dégoûtantes où résonnent les bruits d'un tango pleurant la trahison.
   Les dents de marbre de la station, empâtées par la boue que les gens ne tardent pas à traîner de l'extérieur ne parviennent pas à le transporter là-bas, dans cet autre monde beaucoup plus dur, beaucoup plus froid. Pas plus que la voix d'un gamin de la rue qui s'offre à lui corps et âme pour de maigres pesos ne parvient à le tirer de l'hypnose.
   Marchant dans les vapeurs des menus qui se préparent à quelques pas de là, il se dirige vers la billetterie pour se joindre à la file paresseuse des bonnes femmes qui protestent à son passage. Hypnotisé, il arrive au guichet, hypnotisé, il achète le billet, et, hypnotisé, il échappe à la femme édentée qui, un enfant dans les bras, a l'intention de lui faire payer un péage.
   Il le comprenait : on ne pouvait prétendre qu'elle était encore vivante. C'était seulement pour lui qu'il s'était écoulé huit ans, mais le fait qu'elle avait choisi cette fin atroce avivait ses souvenirs.
   Dans sa tête flottait encore l'image de la disparue. À cet instant précis, quand il passa par l'endroit où elle s'était jetée sous le métal, une larme se mêla au souvenir de cette matinée de printemps où il s'était enfermé dans le vaisseau pour se perdre dans l'espace et le temps.
   Il sortit à la station suivante, sentant une spirale de glace qui lui montait lentement par l'épaule pour s'enfoncer dans la nuque.
   Il acheta le meilleur bouquet de roses que pouvait lui proposer le fleuriste. « Elle mérite bien ça, et même beaucoup plus » ajouta-t-il, exprimant ainsi son émotion devant le vendeur.
   Et, sans attendre davantage, il remonta les quatre pâtés de maisons. Il était impatient, parce qu'il avait sur lui un petit souvenir, un cadeau que lui avait fait un habitant d'Argus IV depuis déjà pas mal de temps. L'objet lui donnait confiance, le rassurait.
   

   Juancho était le gardien de cette partie du cimetière. Quand il vit que le visiteur s'arrêtait devant la concession 220, il pensa qu'il fallait en profiter et essayer d'en tirer quelque chose, vu qu'il n'avait jamais vu personne s'intéresser à la pauvre femme qui gisait là.
   Un de ces jours, quelqu'un devait venir pour cette pauvre fille, pensa-t-il. Il y aura un moment où ils nous demanderont de l'enlever et de faire de la place pour quelqu'un d'autre. Ici, c'est plein, et certains se donnent le luxe de ne pas se préoccuper des restes. Mais, de toute façon, on ne peut rien faire de plus.
   Quand il décida de s'approcher, il remarqua quelque chose de bizarre.
   Il appela son compagnon :
   — Beto ! Viens voir ce type.
   — Qu'est-ce qui se passe ?
   — Regarde ! Tu vois ce qu'il vient de sortir.
   Tous deux restèrent à observer comment le type posait la petite boîte noire sur le sol et se plaçait à côté. Quelques secondes plus tard, l'image d'une belle femme surgit du néant, dans d'infimes nuances de lumière.
   — Mais ces gens sont fous ! Venir déposer, après toutes ces années, une holophoto devant une concession !
   — Avec cette invention, tout ce qu'ils ont réussi à faire, c'est à remplir le cimetière de fantômes. Ils sont si réels qu'on pourrait s'y tromper.
   — Il y en a qui bougent, là-haut. On devrait l'interdire ! Ils vont me rendre dingue. Il y a deux jours, je suis allé demander à l'un d'eux s'il avait besoin de quelque chose. Quand je me suis rendu compte, j'ai eu peur, et puis j'en ai pissé de rire. Regarde ces cinglés !
   La vision étira les bras, sourit. L'autre s'avança et l'entoura de ses bras.
   — Maintenant, dit Beto, celui-là est plus fou que moi. Étreindre une holophoto...
   — J'ai l'impression que ce type déraille. Ça c'est le comble !
   — Bah ! Chacun fait ce qu'il veut de ses morts.
   — Non, mon vieux, c'en est trop ! Je ne permettrai pas !
   — Hé ! Qu'est-ce que tu fais ?
   — Lâche-moi…
   Juancho se dirigea vers l'inconnu avec la ferme intention de s'imposer. Sincèrement, il trouvait que ça confinait à la folie de venir au cimetière étreindre le halo immatériel créé par une technologie avancée et froide. Plus fou que si, autrefois, il avait embrassé une statue. Mais quand il se trouva à quelques pas seulement, il changea d'avis. Il se rappela qu'il avait, lui même, pleuré devant la tombe de son frère mort sur un champ de bataille, une tombe vide peut-être, peut-être occupée par un autre corps, enclavée sur le territoire spongieux d'îles oubliées. Il leva les yeux (sans savoir quand il les avait baissés) et vit que l'étranger le regardait. Il ne savait plus que faire et bredouilla seulement quelque chose d'informe. L'inconnu regarda en direction de l'image, puis le regarda à nouveau. Juancho voulut s'excuser de s'être mêlé d'une affaire privée, mais l'autre ne l'accepta pas, il lui fit un geste et lui dédia un sourire de compréhension. Il se sentit profondément troublé de s'être laissé aller et commença à reculer, honteux, laissant l'autre de nouveau seul avec la vision.
   Puis il entendit un léger craquement qui le fit se retourner. L'étranger et l'image étaient enveloppés d'un champ iridescent, léger, magique. Tous deux le regardèrent et lui dédièrent un nouveau sourire.
   Et ils commencèrent à s'estomper.
   Lentement.
   Jusqu'à disparaître.


FIN


* « Mon Buenos Aires pourri
Quand je te reverrai
faim, tristesse et ennui.
 »
Charly G.


© Carlos Daniel Joaquin Vazquez. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : SU AMOR DEL TREN. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Publié, à l'origine, dans le numéro 25 de la revue Axxón.

 
 

Nouvelles Alienigenzoos



02/02/11