La nouvelle



   La file de fourmis cheminait, transportant le sucre de la cuisine jusqu'au patio. Je ne les ai pas tuées. Ma grand-mère disait toujours que c'était le signe irréfutable d'une mort prochaine. Je ne pouvais m'empêcher de m'en réjouir.
   Je ne suis pas méchant, je ne souhaite pas la mort de ceux qui croisent mon chemin, jouant de mauvais tours, mais il y a toujours des limites, et je ne suis pas un saint.
   La mère de ma petite amie estime que je ne suis pas digne de sa fille. Pour elle je ne suis qu'un médiocre caissier dans une banque, n'offrant aucun espoir du futur grandiose dont elle rêve pour sa « princesse ». Elle ne fait pas mystère de son mépris chaque fois qu'elle en a l'occasion. Mais elle est malade, gravement, tout le monde le sait : c'est elle qui va mourir, sûr.
   Je me rappelle la fois où elle m'a invité à une réunion de famille, rien que pour m'humilier. Elle avait aussi invité un "ami de la famille", jeune, beau et plutôt riche. « Tu te souviens, Anita ? Des enfants ont dit : " ils se marieront quand ils seront grands." », a-t-elle commenté en souriant. Mon amie avait beau ne pas prêter attention, l'autre insistait : «  N'est-ce pas qu'il est bel homme ? C'est le beau parti idéal, il a sa propre entreprise. » Mon Anna me soutenait, me demandait de ne pas faire attention, mais en vain. La vieille m'a gâché la journée.
   Un chien hurle au loin. Encore un signe, la mort est proche. Je continue à me préparer pour aller à la banque. Ce sera une journée longue et pénible, le jour de la paye. Tout le monde voudra avoir son fric. Moi non plus, je ne cesserai pas de sourire. Il est facile d'être aimable quand tu sais que tous tes problèmes vont disparaître d'un seul coup. C'est avec plaisir que je pense à notre avenir, je sais que je ne peux rien lui offrir d'extraordinaire, mais ce que je lui donnerai, ce sera de tout mon cœur. Si c'était possible, je lui dirais de ne pas travailler… mais, avec mon salaire, ce n'est pas possible. C'est un des autres reproches de sa mère : « Mais tu n'as pas de quoi l'entretenir. Pourquoi veux-tu te marier ? » Et elle se plaint que sa pauvre fille devra travailler toute sa vie, etc, etc.
   Dans mon travail je ne peux pas penser à autre chose, me concentrer. Plusieurs fois, je me trompe en comptant l'argent. Je ne souris pas, je suis tendu, si le chef s'en rend compte… Soudain, une sonnerie nous fait sursauter. Nous pensons tout de suite à une alarme. Une secrétaire éclate de rire :
   — Vous vous rendez compte ! Le réveil que ma fille m'a offert pour la fête des mères, celui qui s'est détraqué le lendemain et que j'ai gardé seulement parce que c'était un cadeau s'est tout à coup mis à sonner ! Quelle peur, hein !
   Oui, quelle peur, hein ? Et moi, je dis : quel plaisir ! Trois signes en même temps. Ça ne peut pas rater !

   La banque ferme, je me hâte de sortir et de gagner l'arrêt de l'autobus. Je veux arriver à la maison le plus vite possible. L'œil gauche me démange : quatre signes le même jour. Il faut que j'aie l'air peiné, triste, quand Anna m'annoncera la nouvelle. Je veux…

   Je n'ai pas vu le camion, tout le corps me fait mal. Les gens s'agitent autour de moi… J'entends leurs appels au secours, j'entends aussi un chien qui hurle, tandis que je vois les gens qui s'éloignent toujours plus, jusqu'à se faire tout petits, comme les fourmis…

FIN


© Tanya Tynjälä. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : Signos inequivocados de una muerte cercana.
 
 

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06/12/12