Emmanuelle Urien arrive sur Infini comme un OVNI et nous balance trois textes sinon rien ! J'aime bien. J'aime bien qu'un écrivain arrive un beau jour, vous balance trois textes d'un coup et vous dise : "Je suis là ! Si vous aimez, vous publiez... Après, on verra ce qu'on peut faire."

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Angevine de naissance, bretonne de cœur et toulousaine d’adoption… en attendant la suite ! Formation universitaire en langues, puis en finances internationales, allez savoir pourquoi puisqu’aux chiffres, elle a toujours préféré les lettres. A consacré quelques années de la vie qu’on dit "active" à diverses entreprises en France et ailleurs. Ne se trouvant guère d'affinités avec ce monde, elle décide, un jour où l’occasion se présente, de s'adonner à l'écriture au grand jour, et s’en trouve mieux depuis. Ses nouvelles sont publiées en revues (une trentaine de titres) et en recueils collectifs (une quinzaine), le plus souvent à la faveur de la centaine de concours littéraires auxquels ses textes ont été primés ces trois dernières années.

 

Un mot d'Emmanuelle Urien
« Vous trouvez mes textes durs ?... Vous n’avez pourtant encore rien lu, je peux faire bien pire ! »
Oups... Je sens que je ne vais pas tarder à lui en demander un quatrième...

(JPP)

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Format 13,5 x 18,5
124 p., 11 €.
Editions L’être minuscule.

PARU :

Toute humanité mise à part, recueil de 12 nouvelles noires, aux Éditions Quadrature

Sévices compris

Emmanuelle Urien



   Tous les samedis soir, Marie-Margaux prenait, sans raison particulière, une bonne volée. C’était une coutume conjugale à laquelle son mari n’aurait dérogé pour rien au monde : Alain était en effet de ces hommes qui croient dur comme fer que les petites habitudes cimentent le couple, et il tenait à ce que le sien fût aussi solide que possible. Si elle avait osé s’en ouvrir à son époux, il est probable que Marie-Margaux aurait eu sur la question une opinion plus nuancée, mais après cinq années de vie commune, elle jugeait difficile de revenir sur de pareils acquis, d’autant qu’ils présentaient, même pour elle, l’incontestable avantage de pouvoir en faire tout un plat.
   Car Alain était une brute pleine de petites attentions : à peine sa main droite se levait-elle pour frapper que la gauche, dans le même élan, se tendait pour soulager et soigner. Ainsi il prenait soin, chaque fois que ses poings avaient malmené la chair fragile autour des yeux de Marie-Margaux, de déposer sur le visage de sa femme sans connaissance de quoi atténuer les meurtrissures qu’il venait de lui infliger. En l’occurrence deux escalopes, dont les vertus décongestionnantes lui semblaient à jamais inégalables depuis qu’il les avait lui-même éprouvées après une rixe de jeunesse dont il était évidemment sorti vainqueur.
   Il ne lésinait pas sur la qualité de la viande : méprisant pour une fois les grandes surfaces, il l’achetait chez le boucher du quartier, en face du bistrot, le samedi soir juste avant la fermeture.
   « Deux belles escalopes de veau bien fraîches, s’il vous plaît ! Trois cents grammes pièce, pas moins, c’est pour ma femme ! »
   « Vous la gâtez ! » commentait immuablement l’aimable commerçant en emballant sa marchandise.

   Le dimanche matin, lorsque Marie-Margaux émergeait de son semi coma hebdomadaire, son premier geste était toujours de tâter sur son visage les deux escalopes. Elle avait souvent été touchée de découvrir sous ses doigts une viande de premier choix : de magnifiques filets de veaux élevés sous la mère, et probablement titulaires de multiples décorations. Financièrement, c’était une folie comme Alain n’en commettait jamais. Marie-Margaux voulait y voir une preuve d’amour, au même titre que s’il lui eût offert des fleurs ou griffonné une lettre d’excuses.
   Elle ne se relevait pas tout de suite, bien que les vertiges la quittassent généralement après quelques minutes : elle devait d’abord s’assurer qu’elle avait à portée de main son grand plat creux en porcelaine bleue, celui qu’Alain avait chiné pour elle à Saint-Ouen, aux premiers temps de leur mariage. Sa main droite glissait sous le grand bahut et tâtonnait quelques secondes avant de se refermer sur le bord du récipient dont elle savait par cœur les moindres ébréchures. Tout doucement, elle le rapprochait d’elle, les yeux fermés sous la viande, écoutant le bruit familier du plat crissant sur le carrelage.
   Au fond, il y avait une cuiller à soupe.

   Marie-Margaux n’avait pas besoin de se demander si Alain avait pensé au cataplasme : l’odeur poivrée était exaspérante, et à l’intensité de la chaleur qu’elle sentait sur sa poitrine, elle pouvait deviner, à une cuillérée près, de quelle quantité de moutarde son mari l’avait badigeonnée. Un autre signe, s’il en fallait, de sa sollicitude : quand il battait sa femme, Alain déchirait ses vêtements dans une fureur mâle qu’il jugeait du plus bel effet, avant de déposer son corps inerte sur le sol de la cuisine, toujours au même endroit. Mais, craignant qu’elle ne prît froid, il ne la quittait jamais sans avoir au préalable enduit sa poitrine nue d’une épaisse couche de moutarde à l’ancienne, souveraine, disait-il, pour soigner les bronchites : Alain était partisan de la prévention en même temps qu’un fervent détracteur de la médecine allopathique, discipline qui exigeait généralement la présence d’un praticien tatillon et susceptible de poser plus de questions qu’Alain n’aimait à en entendre.

   Marie-Margaux, toujours à l’aveuglette, raclait à présent la moutarde étalée sur son torse à l’aide de la cuiller, puis l’étalait dans le plat à sa droite. Avec l’habitude, elle était devenue d’une habileté que toute bonne maîtresse de maison, mise en pareille situation, lui aurait enviée, et dont elle savait pouvoir être fière, bien qu’en toute discrétion.
   Huit cuillérées : son estimation était exacte. Le moment était venu d’ôter de son visage les morceaux de viande dont l’épaisseur n’en finissait pas de la surprendre. Elle les déposa dans le récipient et les enfonça dans la moutarde.

   Marie-Margaux se rallongea et, surmontant un nouveau malaise, entreprit de remuer prudemment les jambes : c’est là qu’Alain aimait à écraser ses cigarettes quand il avait fini de la frapper. Il en fumait généralement quatre, et recouvrait ensuite les brûlures de pomme de terre râpée. Marie-Margaux, chaque fois, pensait à sa grand-mère, une paysanne avisée et méchante comme une teigne : c’est elle qui, au temps de leurs fiançailles, avait évoqué devant Alain les vertus cicatrisantes de ce légume sur les peaux qui avaient vu les flammes de trop près. La leçon avait aussitôt été retenue par le jeune homme qui, avant même de commencer à fumer, avait éteint ses premiers mégots sur les tibias de sa promise. Celle-ci, une fois la surprise passée, avait donné raison à son aïeule: la pomme de terre, la Charlotte en particulier, lui procurait un soulagement durable. Et au goût, elle était incontestablement supérieure à la Bintje.
   Marie-Margaux resserra les jambes pour y recueillir la totalité de la pomme de terre, soit une bonne livre en général. Sa main droite, à nouveau, fouilla sous le bahut. Au niveau de sa hanche, elle trouva le grand saladier. Appuyée sur un coude, elle ramassa à pleine main la pomme de terre râpée qu’elle retenait entre ses cuisses.

   Marie-Margaux, après cet effort, sentit la tête lui tourner. Elle se rallongea quelques instants, songeant qu’elle avait encore un peu de temps devant elle. Bien sûr, elle avait mal : son corps était devenu une sorte de tison conscient, mais elle avait appris à maîtriser ses sensations ou à les ignorer. Il lui suffisait en général de se dire que la douleur ne portait pas à conséquence, et son vertige cessait. Car Alain n’était pas homme à estropier sa femme : pas question, avec lui, de rate éclatée ou de côtes brisées. C’était un colosse qui mesurait sa force avec une précision née de l’expérience, et Marie-Margaux pouvait désormais lui faire confiance pour être d’aplomb le surlendemain à coup sûr, à quelques ecchymoses près. Elle savourait sa chance, elle qui détestait les hôpitaux autant que les ragots. Ce matin-là pourtant, elle fit le compte de ses blessures avec une attention particulière.
   Elle rouvrit les yeux et, tout en contemplant le plafond, tâcha de déterminer où se situait aujourd’hui l’essentiel de ses contusions. Après quelques instants, elle se les récita : épaule gauche ; coude droit ; hanche droite ; cuisse gauche : à vue de nez, deux cents grammes de beurre, puisque le beurre, salé de préférence, était le remède souverain des traumatismes en tout genre. Alain le lui avait répété après l’avoir lui-même lu dans une revue d’arts martiaux empruntée à l’un de ses collègues vigiles.
   Maintenant, à l’aide de sa cuiller, Marie-Margaux ôtait le corps gras des diverses parties de son corps qu’il avait enduites, avant de l’ajouter aux pommes de terre, dans le saladier. L’exercice était malaisé bien que le beurre fût à une température idéale ; ce n’était probablement qu’une question d’ustensile : peut-être aurait-elle dû glisser sous le bahut une spatule de bois, ou même l’un de ces instruments modernes en plastique souple dont on lui avait dit tant de bien dans les réunions Tupperware, à l’époque où elle pouvait encore se permettre d’y prendre part sans que son apparence suscitât les réflexions.

   Il était onze heures quinze. Marie-Margaux sortit de sa torpeur : Alain allait rentrer de sa partie de cartes d’ici moins de deux heures, il ne fallait plus traîner, maintenant ; son mari, tout bonhomme qu’il fût en général, pouvait avoir des mots fort blessants lorsque le repas n’était pas prêt à temps.
   Marie-Margaux, une dernière fois, s’étendit sur le carrelage glacé, contenant une série de frissons. Ses mains partirent ensemble sur son ventre, s’y reposèrent un instant, palpant, sous une couche d’oignons, sa chair tiède. Palpitante.
   Les oignons n’avaient pas toujours été de soi : il y avait seulement quelques semaines que, trouvant son plat un peu fade, elle avait incidemment glissé, dans l’une de leur rares conversations, que l’oignon haché avait des propriétés apaisantes contre les maux de ventre. Suite à cette allusion elle s’était plainte, un dimanche midi, de terribles douleurs à l’estomac. La semaine suivante, elle avait éprouvé une nouvelle sensation en se réveillant et, tâtant son abdomen, elle avait senti sous ses doigts le contact humide et agressif des oignons blancs.

   Enfin elle put s’asseoir. Elle cala entre ses genoux le saladier rempli de pomme de terre, de beurre et d’oignon, et amalgama rapidement le tout avant de s’atteler à une toute autre besogne qui lui demanda plus d’effort : se mettre debout.
   Il fallut quelques minutes à Marie-Margaux pour pouvoir se passer d’un appui. Secouée de nausées, son champ de vision parcouru de violents éclats de lumière, elle lutta contre l’inconscience qui menaçait de la gagner à nouveau. Ces sensations, cependant, n’étaient pas nouvelles, et elle n’eut guère de mal à passer outre : à onze heures trente, elle était devant sa cuisinière, le corps endolori mais le cœur vaillant, recrachant sur le plan de travail les gousses d’ail qu’Alain avait enfoncées dans les cavités de sa mâchoire.
   Les premiers temps, Marie-Margaux avait réprouvé l’engouement qu’avait son mari pour cette plante dont elle n’appréciait guère le goût, d’autant plus qu’édentée à présent, elle ne voyait pas quelle utilité l’ail pouvait avoir sur elle. Mais Alain faisait la sourde oreille lorsqu’elle évoquait, comme remède aux maux de dents, les grains de sel ou les clous de girofle. Et depuis, il l’avait plus d’une fois amenée à reconnaître que l’ail, concassé puis incorporé aux pommes de terres, relevait avantageusement le goût du mélange.
   À midi, les escalopes finissaient de dorer dans la poêle. La moutarde grillait doucement, Marie-Margaux baissa le feu pour éviter qu’elle brûle. Sur la plaque du four, les boulettes de pomme de terre qu’elle avait façonnées cuisaient depuis vingt minutes. Bientôt, Alain serait là, et elle n’aurait plus qu’à trancher le pain avant qu’il ne passe à table.

   Alain rentra plus tard que de coutume de sa partie de tarot. Le repas était un peu trop cuit, mais il s’abstint d’en faire la réflexion à sa femme : il n’était pas de ceux qui haussent le ton pour des détails d’ordre domestique. Comme chaque dimanche, son unique commentaire avant de s’attabler fut : « Ah ! Mon plat préféré ! »
   Et comme chaque dimanche, Marie-Margaux, debout derrière lui, le regarda manger, les yeux mi-clos, un sourire un peu las sur ses lèvres enflées, la main gauche crispée sur le léger renflement de son bas-ventre. Depuis quelques temps, son regard s’attardait d’avantage sur la nuque d’Alain, évaluant sa musculature, l’épaisseur de la peau et le tracé discret des veines dans son cou. Depuis quelques semaines, elle avait des envies et des dégoûts, et de drôles d’idées dans la tête. Depuis quelques instants, sa main droite, dans son dos, tenait un couteau de boucher.
   Il était temps de changer le menu.

FIN


© Emmanuelle Urien. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Sévices compris a obtenu le 2nd prix au concours RTBF 2004 de la nouvelle noire et policière.

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21/01/06

PARU
le 8 mars 2007 :
La Collecte des Monstres
, recueil de 18 nouvelles. 160 pages, format 140 x 205. Collection blanche, Gallimard.