Léo Lamarche
(Dés)agrégée des Lettres et nouvelliste, Léo Lamarche se consacre entièrement à l'écriture et à la littérature (plus ou moins) noire. Elle a écrit une trentaine de nouvelles éditées en revues et recueils collectifs, ainsi que sur Internet. Leçon de Ténèbres, recueil de nouvelles, a paru aux éditions Noir Délire en 2004 et un second recueil dédié à l'association "La Voix de l'enfant" est en ligne sur le site

nouvelle-donne.net


Quelques titres...  
- Leçons de ténèbres, nouvelles noires, Éditions Noir Délire, 2004.
- Infanticides, Trois nouvelles noires, Éditions Noir Délire, 2004
- La fille inachevée, roman, Éditions L’Ours Blanc (à paraître).
Fictions-jeunesse
- Contes et légendes du loup, Nathan, janvier 2004
- Attention aux pickpockets, Hachette-Éducation, 2004
- La Cité perdue, Hachette-Éducation, 2004
- Le Prisonnier du temps, Hachette-Éducation, 2004
Parutions en recueils
- Baby Blues, in Cinq, Baleine, novembre 2001
- Nique la mort, in La Mort, L’Ours Blanc.
- La Transversale de l’évidence, in Les Affolés, Baleine, septembre 2002.
- Fondu au noir, in Écrans noirs, Le Marque-Page, 2003.
- Le Code-barre de l’Antéchrist , in Rock Stars, Nestiveqnen, 2003
- Stranger in the night, in Un moment d’égarement, Éditions du Roure, 2003
- La Prison de verre, in Vivre Quand Même, Éditions Par Hasard, 2003
- Femme de silence, in Écrivains vingtième 2003
- Demain j’arrête de mourir, in L’Enfer Me Ment, Éditions Antidata, 2004
- Le Secret, in Cuisine, secret et fantaisie, Éditions Arthémuse, 2004
- Poupée Brisée, in Et si c’était vrai..., Éditions du Roure 2004  
 

Lire
L'Ivresse des profondeurs & Temps fugitif
sur Le Rayon du Polar.




Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

 Secret de famille

Léo Lamarche


 
 
   Bonsoir, chérie…
  Le mot "chérie" lui écorcha la langue au passage. Simon goûta l'âpre saveur du fiel qui lui remplissait la bouche. Depuis des mois, il ne savait plus lui parler, mais gerbait chaque mot avec un haut-le-cœur.
   — En es-tu bien certaine ? Si tu as besoin de quelque chose, je pourrai le prendre en rentrant…
   Car il la haïssait, l'abhorrait, l'exécrait à ne plus pouvoir la croiser sans détourner les yeux de rage. Parce qu'elle n'était qu'elle-même, hélas, parce qu'elle lui pompait l'air, parce que la savoir vivre lui gâchait toute jouissance d'exister. Il tenta d'endiguer la houle haineuse qui tentait de le submerger. Patience, il n'y en avait plus pour longtemps. Dès demain, elle pourrait disparaître de sa vie sans que ça ne gêne personne. Mais pas ce soir, non, pas ce soir. Ce soir, tout devait paraître normal… Simon redevint vigilant. Un détail l'avait alerté. Un soupçon d'hostilité sourde dans le ton de Nathalie.
   — Non, tout va très bien. Chloé est sortie tout à l'heure avec sa copine Julie, tu sais, la petite Delebarre. J'ai préparé un repas exotique, comme tu me l'as suggéré hier.
   — C'est très, très important, dit Simon.
   — Naturellement, mon chéri, je comprends.
   En fait, la voix de Nathalie paraissait calme, trop calme, et un peu étouffée comme si elle lui parvenait de loin - de l'œil d'un cyclone, par exemple. Il se reprit :
   — Bon, nous arrivons dans une demi-heure environ.
   — Je vous attends, tout est prêt.
   — Tu sais que M. Ribadeau-Dumas aime le Cognac Tonic.
   — J'ai mis le Schweppes au frais, ne t'inquiète pas.
   Elle eut un rire presque gai et reprit :
   — J'ai aussi une surprise pour toi, tu verras
   Il raccrocha, resta quelques instants immobile, l'esprit vacant. Le rire coupant de Nathalie l'avait ébréché au passage. Un trémolo aigu, entre l'invite et la provoc. L'écho avant-coureur d'une crise. Il se surprit à murmurer : Pas ce soir, je vous en supplie, faites qu'il n'arrive rien ce soir !
 
   La porte du bureau s'ouvrit et sa secrétaire apparut. Son regard passa de ses mains agitées d'un tremblement nerveux à sa lèvre inférieure qu'il mordillait.
   — Il est dix-neuf heures, Simon.
   — Oh, merci, Ida.
   — M. Ribadeau-Dumas vient de terminer sa réunion. Il t'attend en bas. Je lui ai dit que tu le prendrais au passage avec sa femme.
   — Très bien.
   Ida eut un court instant de flottement, ferma la porte derrière elle et vint à lui. Son tailleur sable rehaussait ses jambes dorées. Sa plénitude était presque palpable.
   — Simon ?
   — Oui.
   — Crois-tu que ce soit sage de tenter le coup ce soir, vu l'état de Nathalie… ?
   — Que faire d'autre ? Simon haussa les épaules d'impuissance. Ribadeau-Dumas nomme son vice-président la semaine prochaine et tu le connais, avant de prendre une décision, il aime visiter la maison de l'intéressé. Il faut que je les reçoive à dîner, pas moyen de faire autrement.
   — Mon pauvre amour ! Assise sur le bord du bureau, elle effleura des ongles les cheveux courts de la nuque, laissant éclore de courts frissons furtifs. On était si bien tous les deux, pendant les six mois où ton tas d'os n'était pas là
   — Je sais…
   — Peut-être… Pourrait-elle s'absenter de nouveau ?
   — Elle s'absentera, ça, je te le jure ! Et définitivement, encore !
   Un moment de silence suivit, les doigts d'Ida progressaient lentement, inexorablement vers le but qu'ils s'étaient fixé, écartant la chemise au passage. Ses lèvres familières se posèrent sur les siennes, puis glissèrent lentement sur la peau dénudée. Chatouillèrent un mamelon, feignirent d'hésiter avant de descendre. Encore. Simon gémit quand le plaisir se fit supplice, elle seule savait ainsi l'écarteler. L'entraîner au bord du néant.
   — Bientôt, tu verras… chuchota-t-il comme pour lui-même.
Ida l'abandonna d'un coup, haletant, frustré, dépité et soumis.
   — Très bientôt, j'espère ! Je ne tiens pas à t'attendre toute ma vie !
   Elle lui déposa un dernier baiser en s'échappant.
   — Et pour ce soir, ne t'en fais pas, tout ira bien.
   — Oui, tout ira bien.
   Il se leva, se rajusta, vérifia sa cravate, essuya le rouge qu'elle avait laissé sur ses lèvres. De l'autre côte de la cloison, une des dactylos émit un petit rire chatouillé. Les derniers effluves de Dolce Vita se dissolvaient dans le silence, un malaise diffus l'étreignit. Plus que quelques heures… Un téléphone sonna au loin. Pourvu que… Il s'ébroua enfin, consulta sa montre, prit une large inspiration, décrocha son manteau et descendit vers le bureau de M. Ribadeau-Dumas, Président de la société Vivendal.
 
   Les feuilles d'octobre tombaient en flocons bruns, le soir s'épaississait de nuées sombres. Derrière lui, les époux Ribadeau-Dumas regardaient chacun par une fenêtre les voitures défiler sur le périphérique. Simon jeta un œil dans le rétroviseur. Le Président était massif, trapu, précocement chauve avec un faciès de bouledogue et un sens inné des placements juteux. Sa femme était boulotte et plutôt insipide.
   — Vous avez une fille, n'est-ce pas ? Demanda Mme Ribadeau-Dumas.
   — Oui, elle s'appelle Chloé, elle a douze ans, une enfant adorable, vous verrez…
   Simon rit de lui-même à sa bouffée d'orgueil paternel. Il est vrai que Chloé le faisait craquer, il en était gâteux. Une brise fraîche sur la mare d'eau saumâtre qu'était devenue sa vie.
   — Elle est ravissante, répéta-t-il.
   — Elle doit tenir de sa mère !
   M. Ribadeau-Dumas s'esclaffa à sa propre plaisanterie et Simon répondit que oui, Nathalie était très jolie. À sa manière mélancolique, toujours un peu trop mince, toujours un peu trop pâle. Beauté anorexique et languissante, aussi piégeuse que l'eau qui dort… En cherchant bien, il aurait pu se souvenir aussi l'avoir aimée - avant Ida, avant qu'elle ne découvre leur liaison et commence à sombrer, d'idée noire en idée noire, de dériver jusqu'à se laisser mourir de faim et finir à la clinique psychiatrique de Meudon. Elle en avait rapporté des manières étranges, une instabilité ponctuée de coups d'éclat qu'il s'efforçait de supporter mais qui lui faisait peur. Une peur taillée dans l'étoffe de sa haine, que son bonheur avec Ida exacerbait. Elle s'absentera ! avait-il promis tout à l'heure. Elle s'absenterait encore, et pour toujours cette fois, parce qu'il l'avait décidé ainsi. Depuis son retour de l'hôpital, Nathalie tenait en équilibre, les pieds au bord du gouffre. Une légère poussée suffirait. Pour le coup de grâce, Simon choisirait l'instant où elle sort des toilettes, hagarde d'avoir vomi sa vie, de s'être vomie elle-même en spasmes incontrôlés. Le moment où les vrilles de l'angoisse la ligotent à elle-même. Quelques mots suffiraient, assassins innocents pour un meurtre parfait… Mais pas ce soir, oh non ! pas ce soir !
   — Que dites-vous, Simon ?
   Il avait dû parler tout haut.
   — Rien, rien !
   Et il continua à rouler parmi les feuilles d'automne vers le sweet home blotti sous les arbres du parc de Rambouillet.
   — C'est tout à fait charmant ! dit Mme Ribadeau-Dumas, cependant qu'il l'aidait à descendre de voiture.
   — Félicitations, mon cher ! Renchérit son mari.
   Simon retint son souffle tout en remontant l'allée et ne retrouva son calme que lorsque Nathalie eut ouvert la porte pour les accueillir. Il vit aussitôt que tout se passerait bien. Sa robe noire moulait ses formes nostalgiques, ses cheveux bruns étaient gracieusement relevés, elle s'exprimait en termes choisis et aimables et rien ne trahissait son état - si ce n'est ses os saillants, le feu de ses yeux sombres et le petit sourire qui lui crispa les lèvres lorsqu'elle les lui tendit pour le baiser d'accueil.
   — Quelle pièce agréable ! dit Mme Ribadeau-Dumas tandis que son mari laissait tomber son corps massif dans un fauteuil club en remarquant :
   — Rien n'est plus révélateur que le milieu familial. Lorsqu'un homme ne trouve pas la quiétude dans son foyer, son travail en souffre.
   — Certainement, dit Simon.
   — Mais où est votre fille ?
   — Je crois qu'elle est sortie avec des amis…
   Simon se tourna vers Nathalie qui servait les cocktails :
   — Où est Chloé, ma chérie ?
   — Au cinéma, à la séance de dix-neuf heures. Elle devrait rentrer dans une heure, tout au plus
   — Vous pourrez donc la voir dès son retour.
   Nathalie avait disparu dans la cuisine.
   — Vous avez là une femme exquise, dit M. Ribadeau-Dumas. Comment avez-vous fait pour vivre seul avec votre fille pendant ces six mois qu'elle a passés dans sa famille ?
   Simon marmonna quelque chose d'où il ressortit que ça avait été pénible pour tout le monde, avala son Cognac, bredouilla une excuse et s'engouffra dans la cuisine en refermant la porte derrière lui.
   Nathalie était penchée au-dessus de la cuisinière et touillait quelque chose dans une terrine avant de la mettre au four.
   — Tout va bien ? demanda-t-il avec prudence.
   — Au poil ! Le ton était glacial. Il n'y a que deux ou trois petits points de détail qui me tracassent : tu médites de me renvoyer à l'hôpital, de me séparer de Chloé pour pouvoir roucouler tranquillement avec ta catin du moment.
   — Nathalie !
   — À part ça, tout va parfaitement bien, merci !
   — Pas ce soir, Nathalie ! Tu ne veux donc pas comprendre ?
   — Oh si, je comprends que je dois jouer mon rôle de potiche béate, d'épouse irréprochable, le temps de faire de toi le vice-président du groupe. Après quoi, tu te débarrasseras de moi et tu garderas Chloé pour toi tout seul !
   — Écoute, Nat…
   — Mais là, tu te fourres le doigt dans l'œil, tu ne m'enlèveras jamais Chloé ! Jamais, tu comprends ?
   Elle s'était retournée vers lui. Ses yeux brillaient d'un éclat insolite qui lui fit froid dans le dos. Sur la table en formica blanc, la trompe dans une goutte de sang, une mouche suçait avec délectation. En vrombissant. Simon l'écrasa, machinal.
   — D'accord, Nat, mais pas ce soir, je t'en prie, pas ce soir !
   Trop brillants, ses yeux, pensa-t-il, la même incandescence que le jour où on l'avait embarquée de force pour la clinique. Trente trois kilos, mais une boule de nerfs d'une énergie phénoménale. De longs frissons glacés lui éraflèrent la colonne vertébrale. Il s'aperçut alors combien elle avait maigri ces temps-ci.
   — Je peux faire quelque chose ?
   — Tu peux sortir les poubelles, si tu veux.
   — Oh, je le ferai après dîner.
   — Non, tout de suite, avant qu'elles n'empestent la cuisine.
   Deux énormes sacs l'attendaient, posés contre le mur, hermétiquement fermés. Ils répandaient une odeur fade de sang et de viscères flapis.
   — Ne les ouvre pas, dit-elle, ça pourrait te rendre malade. Et pas ce soir, n'est-ce pas ?
   Il haussa les épaules, prit les sacs un par un tant ils étaient lourds, ouvrit la porte de derrière et les fit tomber dans la poubelle extérieure.
   — Rien d'autre ?
   — Non, souviens-toi seulement de ce que je t'ai dit…
   — Je te préviens, Nathalie… Il s'arrêta tout net, le doigt en l'air.
   Surtout, ne pas la menacer, une scène serait désastreuse. La ménager - au moins jusqu'au départ des Ribadeau-Dumas. Ensuite, ce serait un jeu d'enfant de lui faire péter les plombs.
   Il revint au salon et se versa une seconde tournée de Cognac tout en bavardant poliment. Le téléphone sonna. C'était Mme Delebarre qui voulait savoir pourquoi Julie n'était pas encore rentrée. Simon lui expliqua que Julie et Chloé étaient allées à la séance de sept heures, l'autre répondit que c'était étrange, que Julie ne lui en avait pas parlé. Et que sa fille n'avait pas l'habitude d'aller au cinéma sans demander la permission.
   — Excusez-moi… Simon posa le récepteur et appela Nathalie. Es-tu sûre que Chloé soit allée au cinéma ?
   — J'en suis certaine.
   — Mais, Mme Delebarre dit que c'est étrange…
   — Étrange ? Je ne vois pas du tout ce que ça a d'étrange…
   Son regard fiévreux le brûla au passage. Il marmonna quelque chose à Mme Delebarre, raccrocha et vint rejoindre les Ribadeau-Dumas. Ils commentaient une nouvelle émission culturelle, il approuva, sans parvenir à entrer dans la conversation. Par la baie vitrée, la nuit dense s'engonçait dans un brouillard morne. Il s'imagina un instant Chloé perdue dans les ténèbres. Quelle idée de la laisser dehors, par une obscurité pareille ! Nathalie parlait avec animation. Un ton trop haut. Elle n'avait pas dû manger de la journée, ses mains trituraient fébrilement un minuscule mouchoir. Il évalua les capacités de résistance de sa femme. Se dit que ses yeux devraient être moins brillants, ses lèvres moins rouges et moins humides et qu'elle riait trop.
   — Simon !
   Il sursauta.
   — Oui, très amusant.
  — Ma parole, tu es dans les nuages !
   — Je m'excuse, je pensais à ce que vient de dire Mme Delebarre. J'étais en train de me demander où était passée Chloé.
   — Je te l'ai dit, Simon, je sais où elle est allée.
   Encore son rire, comme un signal d'alarme déformé par l'écho. Puis elle se leva et annonça que le dîner était prêt. Elle éteignit les lampes et alluma les bougies sur la table. Pour faire plus intime, dit-elle. Son rire vira aux aigus.
   Simon se tourna vers la fenêtre. Le vent s'était levé, des feuilles mortes venaient heurter les carreaux. La nuit engloutissait les bruits, trop épaisse et trop froide, menaçante. Où était donc Chloé ? Il serra les poings sous la table, pensant que Nathalie parlait trop. Il entendit le petit cri de ravissement de Mme Ribadeau-Dumas lorsqu'on lui servit son assiette. La sienne fut déposée devant lui et il baissa le nez, regardant la viande fumer à la lumière des bougies.
   Mme Ribadeau-Dumas avait goûté prudemment.
   — Mmmm… Délicieux ! Mais qu'est-ce que ça peut bien être ?
   — C'est un secret, répondit Nathalie.
   — Une sorte de curry... dit M. Ribadeau-Dumas. Délicieux, vraiment !
   — Qu'en dis-tu, Simon ?
   — Oh ! oui… oui. Il goûta. Le plat était très relevé, ce qui dissimulait une curieuse saveur qu'il ne parvenait pas à identifier. Pas mauvais ! Il leva les yeux et vit que l'assiette de Nathalie restait vide.
   — Tu ne manges pas ?
   — Je n'ai pas faim.
   — Tu ne vas pas…
   — Je te dis que ce soir, je n'ai pas faim !
   Un ton nuancé d'une menace sourde. Et de nouveau ce rire, les lèvres humides et rouges, les prunelles embrasées. Au-dehors, on entendit un cri. Il sentit de nouveau le froid lui ramper le long de l'échine. Il aurait bien voulu que Chloé fût rentrée. Que cette soirée soit enfin finie. Et que, son avancement en poche, il n'ait plus besoin de jouer cette sinistre comédie. Après le suicide de Nathalie, il pourrait vendre cette maison qu'il détestait, emmener Chloé, rejoindre Ida…
   — Tu ne manges pas, Simon ?
   — Mais si. C'est bon. C'est très bon.
   Il essaya une autre bouchée et découvrit deux longs cheveux blonds sur sa fourchette. Il les fit disparaître discrètement, cette gamine avait le don de semer des cheveux partout !
   — Il faut ab-so-lu-ment que vous me donniez la recette. Vous mettez donc des oignons, des champignons, du poivre et du curry… Je suppose que vous avez fait revenir la viande. Mais qu'est-ce que ça peut bien être ?
   Nathalie eut un rire étouffé, Simon prit une autre bouchée. Et c'est alors qu'il trouva l'ongle. Petit, aigu et incurvé. Il s'était pris entre ses dents, et lorsqu'il l'examina une première fois à la lueur des bougies, il ne put l'identifier. Puis, lorsqu'il eut compris, il éprouva un curieux sentiment de détachement, jusqu'au moment où il leva la tête pour croiser le regard ardent de Nathalie.
   — Ça ne va pas, mon chéri ?
   — Non, c'est quelque chose que j'ai…
   — Ne t'inquiète pas, je sais où se trouve Chloé.
   — Oui…
   Il plaça l'ongle délicatement sur le rebord de son assiette et le contempla d'un regard vide. L'esprit au bord de l'implosion. Tu ne m'enlèveras pas Chloé… Jamais Nathalie n'avait supporté l'attachement de Simon pour sa fille. Je sais où elle se trouve… Elle riait faux. Sors les ordures, mais n'ouvres pas le sac, sinon tu seras malade. Et ses yeux étaient trop brillants.
   Le vent gémissait toujours dans les arbres.
   — Est-ce du poulet ? demanda Mme Ribadeau-Dumas.
   — Non, pas du poulet.
   Pourquoi Chloé ne rentrait-elle pas ? Il était bien neuf heures passées !
   — Du veau ?
   — Non.
   Pourquoi Nathalie n'avait-elle rien mangé ?
   — De l'agneau ?
   — Non.
   Et pourquoi avait-il eu si froid tout au long de la soirée ?
   — Du porc ?
   — Non. Nathalie souriait.
   Avec ce sale pressentiment qui ne l'avait pas quitté de la journée.
   — Alors du bœuf ?
   — Toujours pas !
   Et pourquoi voyait-il trouble tout à coup, pourquoi ne pouvait-il maîtriser le tremblement épileptique de ses mains ? Et voilà que son corps transi se mettait à frissonner à son tour.
   — Veux-tu essayer de deviner, Simon ? Ou peut-être as-tu jeté un coup d'œil indiscret lorsque tu as sorti les poubelles. Simon… Simon ?
   Simon poussa un cri sauvage. Se leva, poussa un second hurlement puis se mit à hurler sans arrêt. Il se précipita vers la porte d'entrée, criant à la face de la nuit : Chloé ! Chloé ! Mais la nuit resta vide et personne ne lui répondit.
   Il rentra, se rua vers la cuisine, descendit les marches qui menaient à la poubelle. Souleva le couvercle avec fracas, une violente nausée le plia en deux. Il s'appuya contre la porte, ses dents claquaient tandis que les feuilles mortes dansaient leur sarabande macabre. Oh ! mon Dieu ! sanglotait-il. Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! Il remonta les marches en titubant et pénétra dans la salle de séjour. Les Ribadeau-Dumas prenaient congé en toute hâte, après avoir appelé un taxi. C'est à peine s'il les vit. La porte se referma sur le couple et Nathalie se retourna vers lui avec un sourire opaque :
   — Tu vois ce que tu as fait, Simon ! Ton président voulait être édifié sur l'atmosphère qui règne dans notre foyer, eh bien, il est servi ! Quant à ton avancement…
   Il continuait à hurler, spasmodique.
   — Tu es folle, Nathalie, complètement dingue ! Cette fois, je te ferai enfermer pour de bon ! Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! Après plusieurs essais, il parvint à composer le numéro de SOS psychiatre. Il hurlait dans le combiné. Venez vite ! Quelque chose d'épouvantable… Faites venir l'ambulance… Apportez une camisole de force. Oh ! mon Dieu !
 
*
 
   — Je demande l'hospitalisation d'office, dit le petit psy à lunettes après que des hommes en blouse blanche eurent entraîné le corps qui se débattait. Ça risque de prendre du temps, beaucoup de temps avant que son état n'évolue.
   — Mais pourquoi ? … Pourquoi ? … Pourquoi ? … Ceci dit avec des sanglots convulsifs.
   Il haussa les épaules tout en signant les papiers d'admission.
   — C'est difficile à expliquer. Si seulement vous aviez pu prévoir… mais vous ne pouviez pas…
   — Et ce soir surtout, ce soir où c'était si important !
   — Je ne sais que vous dire…
   Le toubib se dirigea lentement vers la porte d'un air emprunté.
   — Naturellement, nous ferons tout ce qui est possible, mais les crises risquent de s'enchaîner pendant encore un jour où deux, le temps que les neuroleptiques fassent effet. Quant à une éventuelle guérison, on ne peut rien pronostiquer… Il reste à attendre et à espérer.
   Il ouvrit la porte d'entrée et s'effaça pour laisser place à une silhouette élancée.
   — 'Soir M'man ! Je crois que Julie va se faire remonter les bretelles d'être allée au ciné sans le dire à sa mère ! Elle est trop, Julie !
   — Tout va bien, ma chérie ?
   — Ça baigne ! Tiens, où est papa ?
   — Il est parti.
   — Pour longtemps ?
   — J'en ai bien peur !
   — Il m'avait dit que c'est toi qui allais partir… Mais finalement, je préfère que ce soit lui.
   — C'est vrai, ma puce ? Nathalie essuya ses larmes.
   Chloé secoua énergiquement la tête.
   — Oui. Toi, t'es beaucoup plus cool que papa, y'a pas photo !
   Elle s'approcha de la table dévastée, considéra le désordre.
   — Je meurs de faim, tu sais !
   — Moi aussi !
   Elles s'installèrent dans la cuisine et Nathalie servit une large portion de curry encore tiède dans chaque assiette.
   — C'est bon ! C'est quoi, du poulet ?
   — Non, devine !
   — Du veau ? Non ? Alors quoi ?
  — Un secret de famille, dit-elle tout en couvant sa fille d'un regard attendri.


FIN


© Léo Lamarche. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Secret de famille a reçu le Prix Gérard de Nerval de la Nouvelle 2004 sous le titre Le Secret et a été édité par les Éditions Arthémuse.

Nouvelles

08/09/04