La nouvelle


   « Bonjour, Marc », fit-elle.
   Son regard était empli d'amertume et peut-être de regret. En tout cas, ses yeux brûlaient d'une tristesse inhabituelle.
   « Bonjour Virginia », répondit-il.
   Les yeux embués de la jeune femme le gênaient, comme ajoutant un charme supplémentaire à sa troublante personne.
   D'une voix fluette, elle ajouta : « Je suis heureuse de vous revoir, Marc. Mais j'aurais préféré de meilleures circonstances… »
   Il la vit s'avancer vers lui d'une démarche féline. Elle était vêtue d'une robe claire, de marque. Elle était élégante et distinguée. La clientèle des beaux quartiers.
   Elle dévisagea rapidement le docteur Friedman, qui, d'un geste machinal lui fit signe de s'installer sur le divan. Elle allongea ses jambes, inspira une grande bouffée d'oxygène, puis ferma doucement les paupières.
   Marc Friedman était un homme grand et mince, tout en muscles, et au visage anguleux qui laissait peu de prise au doute. Il préféra se taire, laissant sa jeune patiente poursuivre sur sa lancée.
   « C'est horrible, dit-elle. Je ne me souviens de rien. C'est comme un grand trou noir. Tout ce que je sais, c'est que mon mari n'est plus. Et je crois bien que… »
   Elle marqua une pause, et continua, dans un sanglot : « Arthur est mort, docteur, hier au soir. Et je crois que c'est moi qui l'ai tué, de mes propres mains. Oui, je crois bien qu'il est mort à cause de moi. »
   Le psychanalyste fronça les sourcils, inspira profondément. Sa patiente avait à plusieurs reprises insisté sur le caractère suicidaire de son époux. Elle lui avait confié qu'elle vivait un véritable enfer, craignant à tout instant qu'il ne mette fin à ses jours. Il savait aussi tout l'amour qu'elle lui vouait. Mais il ignorait encore si elle mentait ou si elle délirait. Virginia était une maniaco-dépressive sévère qu'il suivait en analyse depuis plusieurs années. Il ne put s'empêcher de contempler ses jambes nues et sa poitrine qui se soulevait à un rythme ample et souple. Au fond, il aurait aimé qu'elle dise vrai, qu'elle soit enfin débarrassée de l'homme qui l'entraînait lentement vers la tombe. Inéluctablement.
   « Qu'est-ce que vous racontez ? bredouilla-t-il en coupant court à ses pensées. Vous dites avoir assassiné votre mari. C'est impossible, Virginia. Vous n'avez pas l'âme d'une tueuse. »
   Elle n'osa répondre, mais une lueur étrange passa dans ses yeux gris. Elle eut un sourire. Et avoua : « Oui, je suis débarrassée, Marc, mais j'ai tout oublié. Quelques images, rien de précis. Je suis venue ici pour que vous m'aidiez à me souvenir. Je veux connaître la vérité. Je veux savoir comment je l'ai… assassiné. »
   Elle ne souriait plus. Ses larmes avaient séché. Elle semblait infiniment lointaine. Le doute envahit l'esprit du psychanalyste, au point qu'il décida de jouer le jeu, de faire comme si Virginia avait réellement tué son mari. En tant qu'analyste, il se devait de répondre aux attentes de sa patiente. Une thérapie originale. Un jeu cruel sans doute, mais les tréfonds de l'âme humaine ont la réputation d'être rebelles à toute compréhension rationnelle. Sa voix changea d'un coup.
   « Ainsi, fit-il d'un ton quelque peu précieux, vous êtes libérée, chère Virginia. Enfin, je ne sais si c'est le terme adéquat. Mais au téléphone vous m'aviez semblé heureuse. J'ai un mal fou à imaginer que vous soyez enfin passée à l'acte. Mais nous sommes là pour en parler, n'est-ce, pas ?
   — Quelle importance à présent… soupira la jeune femme en s'épongeant le front. Quelle chaleur ! Je ne crois pas qu'Arthur aurait supporté une température aussi élevée. Pour un mois de mai. »
   Virginia se mit à fredonner un air oublié, une comptine pour enfant, - Ô joli mois de mai -, mais son regard devint d'un coup fixe et rigide. Elle semblait contempler un horizon inaccessible. Le psychiatre posa une main sur le rebord du divan et continua l'interrogatoire en bonne et due forme.
   « Ainsi vous l'avez aidé à concrétiser son rêve, un rêve qu'il n'aurait jamais peut-être été capable de réaliser de son… vivant ! Excusez ce mauvais jeu de mot. Il ne s'agit même pas d'un lapsus linguae
   — Quelle importance ! répéta Virginia. Mon mari était très caractériel. Il sortait rarement de sa coquille capsule spatio-temporelle - c'était un terme qu'il aimait employer. Il aimait beaucoup la science-fiction. »
   Virginia se tut. Ses yeux semblaient perdus dans le vague, son esprit absorbé par un horizon inaccessible.
   « Mais d'après vous, insista Marc, vous avez réussi à réaliser son souhait ? C'est bien de ça dont il est question, n'est-ce pas ? Vous m'avez dit l'autre jour qu'il souhaitait vivre jusqu'à la dernière seconde, qu'il ne voulait pas mourir sans être pleinement conscient de l'instant fatal.
   — C'est vrai, renchérit Virginia avec un petit rictus amer. Elle fixa le plafond d'un blanc extrême, déprimant à souhait, et ajouta : Je lui ai offert pour son Noël, son dernier Noël, tous les livres que j'ai pu trouver qui traitaient de près ou de loin du suicide. Sur les manières d'en finir. Histoire de l'aiguiller un peu. Je savais qu'en agissant ainsi, je lui barrai en quelque sorte le chemin puisqu'il avait décidé de mourir d'une façon très originale. Un véritable chemin de croix, mais aussi, j'en suis certaine, ce qui constituait alors le but suprême de toute sa vie.
   — C'est étrange, Virginia. Selon vous, l'existence de votre époux se résumait finalement à apprendre à mourir…
   — Pas tout à fait. Il voulait trouver comment mourir sans réclamer de l'aide à qui que ce soit. Vous savez, le fameux libre-arbitre. Arthur considérait que l'univers était multiple et que chacun de nos choix créait d'une certaine façon un monde. Un univers parallèle. C'était une de ses idées favorites. L'obsession le rongeait inexorablement. Si vous saviez combien de fois je l'ai vu tourner en rond dans notre petit salon, et parler tout bas, échafauder toutes sortes de scénarii possibles, et puis finir par s'asseoir pour se verser un grand verre de whisky, les yeux perdus dans le vague.
   — Je vois. Mais ces livres, toute cette littérature sur les façons d'en finir, qu'en a-t-il pensé ? Sérieusement ?
   — Cela le déprimait, il n'y a pas trouvé son content. Les somnifères, le gaz, tout ça le faisait doucement sourire. Mon mari n'était pas un sanguinaire ; il ne désirait pas faire couler de sang gratuitement, si vous voyez ce que je veux dire. Et, paradoxalement, l'idée de s'endormir sans jamais se réveiller le terrifiait. Je crois, comme je vous l'ai dit lors de notre dernière séance, qu'il voulait mourir les yeux grands ouverts, pleinement conscient jusqu'au dernier instant.
   — Venez-en aux faits, Virginia. Vous dites avoir prémédité cet assassinat. Et vous êtes venue me consulter afin de vous souvenir, c'est bien ça ? Vous voulez vous rappeler les véritables circonstances de sa mort. C'est sur ce dernier point que nous devons travailler. Détendez-vous à présent. Laissez-vous mentalement recouvrir par l'écume d'une mer étale, douce, et pénétrez lentement les parties les plus profondes de votre esprit, de votre mémoire… De tout votre être. Descendez lentement l'escalier qui mène à votre jardin secret. Doucement. Et continuez de respirer calmement. Calmement. »
   Après avoir prononcé les formules rituelles en matière de sophrologie, Marc Friedman en profita pour se dégourdir un peu les jambes, s'approcha du bureau en chêne brut - un souvenir de son père - ouvrit un tiroir branlant, se retourna et contempla la belle jeune femme énigmatique, dont le front lisse semblait caressé par une brise invisible. « Ainsi soit-il ! » bredouilla-t-il dans sa barbe naissante.
   Un éclat de soleil se réfléchit sur le coupe-papier en argent. Quinze centimètres de métal ciselé, aiguisé, étincelant. Une arme qu'il gardait dans le second tiroir de son bureau, parmi d'autres.
   « N'ayez aucune crainte, Virginia, décontractez-vous », fit-il en passant la lame sur ses seins, remontant jusqu'à la base du cou, appuyant avec une précaution infinie, de peur d'abîmer la beauté de sa patiente.
   Elle se contenta de sourire, sans broncher. Ouvrit les yeux et déclara :
   « Je me souviens. Il y a des carreaux sur le sol, quelque chose de brûlant, de lisse et de rugueux à la fois ! Mais pas d'armes à feu, ça j'en suis certaine.
   — Quel dommage ! soupira Marc en rangeant la lame. Cela nous aurait grandement simplifié la tâche. Quelque chose en vous ne veut pas se souvenir. Essayez de vous détendre à nouveau, et concentrez vous, je vous en supplie…
   — Nous devrions arrêter cette séance, soupira Virginia, en ouvrant grand les yeux. Je suis exténuée.
   — Votre mari était un sacré pervers ! lança soudain Marc en frôlant du doigt une machette achetée en Martinique. Vous n'auriez jamais dû entrer dans son jeu et le laisser agir de la sorte.
   — Qu'en savez-vous ? riposta Virginia en se redressant d'un coup pour venir s'asseoir sur le rebord du divan. Il avait peur, et je l'aimais.
   — Comment avez-vous fait ? insista Marc qui fronçait à présent les sourcils. Par amour, par nécessité, par résignation ? Comment avez-vous pu commettre cet acte ?
   — Pourquoi cette question ? s'indigna la jeune femme. Je croyais que nous devions travailler sur le fait…
   — Excusez-moi, Virginia. Continuons, si vous le voulez bien. Il reste peu de temps !
   — Le temps ! Le libre-arbitre, l'instant du choix ultime. Voilà ce qui l'obsédait. Et aussi comment décider seul et cependant confier sa vie à celle que l'on aime et mourir de sa propre main.
   — De sa main ! Vous avez bien dit de sa main ! Cela confirmerait que son choix était de mourir de la main de celle qu'il aimait à la folie, c'est ça ? Mais quelle arme ? Quelle arme ? Tentez de faire le vide, Virginia. Essayez. Encore une fois.
   — Il m'avoua, un jour où il avait bu jusqu'à plus soif, qu'il ne parvenait pas à concilier liberté en tant que libre choix et assistanat par un tiers. Il aurait fallu que ma main soit la sienne, que mon corps soit le sien ! Vous comprenez, docteur, le dilemme infernal dans lequel il était plongé. C'est vrai, Arthur devait être bien pervers ! Il rêvait de quelque chose de plus simple, qui allierait le libre-arbitre et la communion des… Âmes, avec un grand A.
   — Quelle solution a-t-il choisie ? Strangulation, empoisonnement, défenestration. Je sais que c'est difficile, mais faîtes le vide, Virginia. Imaginez ses mains, les vôtres, imaginez son corps inerte. »
   Le psychanalyste eut alors la conviction qu'elle disait vrai, qu'elle ne jouait pas. Il s'était pris au jeu, mais à présent, il pressentait que le jeu finirait par un drame s'il ne l'aidait pas à remonter son passé, à toucher du doigt le nœud enfoui dans les méandres de son esprit tourmenté. Il rentra en lui-même. Un silence pesant envahit la pièce plongée dans une semi-obscurité. Les deux esprits, à quelques mètres l'un de l'autre, semblaient sonder un abîme sans fond. Puis Virginia articula faiblement :
   « Au bas de l'escalier, il y a des… »
   Elle se tut.
   Le psy ne broncha pas.
   « des cailloux, de l'or pâle, des sortes de coquillages. Et l'océan, zébré de rayures sépia, non, rouge écarlate. On dirait du sang. »
   Cette fois-ci, il la pria d'éclaircir sa pensée.
   « Allez plus loin, Virginia, descendez encore une marche. Et regardez autour de vous, tout autour. Essayez de scruter les moindres détails.
   — … douleur, gémit-elle. Soleil. Un soleil argenté. Tranchant. Et des bris de verres partout. Oui, et le visage de mon époux est là ! Présent. » Elle marqua une pause puis enchaîna : « Brûlure, une brûlure douce qui court sur le visage, sur le corps, partout ! Les yeux d'Arthur sont comme des planètes, des étoiles. »
   Elle se mit à suffoquer.
   « Mes mains sont tachées de sang, docteur. Du verre, des fragments d'éclats de verre, ou des lames. Je ne comprends pas. Il est là en moi. Il m'aime et je le… »
   Elle s'arrêta, inspira profondément, puis porta ses mains à son visage. Un sourire alluma ses yeux. Une lueur d'extase.
   « Je vois, articula le psy. L'Amour, la Mort… L'amour à mort. C'est assez banal, mais pourquoi pas ? Je crois qu'à sa place, j'aurais opté pour la même solution. »
   Une nouvelle fois, le psychanalyste se dirigea vers son bureau, passablement excité par les révélations de sa patiente. Elle semblait endormie à présent, mais il savait qu'il n'en était rien. Il caressa la lame avec amour. Elle était froide mais étincelait de toute sa lumière diurne.
   Il s'approcha d'elle à la toucher. Elle sursauta quand il plaça la lame sur sa cuisse, remonta jusqu'à l'aune de son sexe, et entailla superficiellement la gorge de sa patiente.
   — Qu'est-ce qui vous prend ? Vous êtes complètement fou. Vous n'aviez pas le droit, ce n'était pas convenu ainsi. Nous n'avons pas terminé. Arrêtez, ou je me mets à crier. »
   Il la saisit par la taille. Violemment. Elle était frêle et nerveuse, mais il ne sentit pas la résistance escomptée.
   « Taisez-vous, hurla-t-il en la plaquant contre lui. Taisez-vous. Il est trop tard à présent. Vous ne voyez pas que vous êtes guérie ? Vous avez trouvé comment Arthur a mis fin à ses jours… Vous vous êtes ressouvenue. Le passé, ma jeune amie, a refait surface. Mission accomplie. C'est merveilleux, Virginia. Je vous ai guidée là où personne n'a jamais été, au plus profond de vous-même.
   — C'est faux, je n'ai rien trouvé du tout, Marc.
   — Cessez de jouer à présent, Virginia. Il est difficile de sonder l'abîme de notre psyché. Difficile d'atteindre ce qui forme comme un noyau virtuel, et qui créé des liens complexes entre chacun de nos vécus. Et cependant, je suis certain que nous avons réussi. Tous les deux… Mais cessez donc de me dévisager de la sorte. Vous me feriez presque peur. »
   Le visage de l'homme rayonnait de bonheur, mais ses mains tremblaient. Anormalement. Virginia eut alors un sourire étrange. Des petites flammes d'incompréhension s'allumèrent dans ses yeux, puis une lueur de bonheur illumina ses pupilles.
   — Ainsi c'était ça ! finit-elle par balbutier. Il est l'heure. La séance est terminée. »
   De sa démarche féline, libérée du poids du souvenir, elle avança sans dire un mot. Ses pieds ne semblaient plus toucher terre. Elle contempla la baie, l'océan d'un bleu émeraude. À perte de vue. Et là, une pièce privée de clarté, avec juste quelques rais de lumière filtrant à travers une lucarne semblable à un œil mort. Elle contourna le bureau, lança un clin d'œil à Marc et ouvrit le premier tiroir. Toute la panoplie du boucher sophistiqué y figurait : hachoirs, couteaux fins, lames, poignards. Elle choisit trois lames ciselées, en lissa les pointes l'une après l'autre du bout de la langue.
   Le psychanalyste s'était figé dans son fauteuil, l'air abruti. Perdu. Bientôt, lui aussi se souviendrait. Elle en était sûre.
   Elle se dénuda lentement, s'agenouilla devant lui qui commençait à trembler pour de bon.
   « Bientôt tu te souviendras… » émirent ses lèvres, solennellement.
   Alors, pour commencer, elle entailla doucement le psy au creux des paumes, puis le long des bras, posa la bouche sur ses blessures et humecta ses lèvres du sang qui s'écoulait des plaies. Elle s'assit ensuite à califourchon sur ses cuisses, pressa sa poitrine contre son torse et fit glisser les trois lames entre leurs chairs jointes.
   « C'est terminé, Arthur ! annonça-t-elle d'une voix triomphale. La boucle est bouclée. Tu as trouvé la solution. Nous avons trouvé la solution, mon amour. Toi et moi. Tous les deux. »
   Arthur ferma un instant les yeux mais les rouvrit immédiatement. La douleur lui cisailla la peau, le cou, le sexe, tandis qu'il pénétrait une dernière fois la femme qu'il aimait comme jamais il n'avait aimé personne sur terre.
   Ils s'épousèrent de longues minutes, tandis que des larmes mêlées de sang, de jouissance et de douleur perlaient sur le sol.
   Un cri confondu transperça la pièce et s'éteignit d'un coup lorsque les yeux d'Arthur se fermèrent.

   Marc-Arthur Friedman fut retrouvé, le corps tailladé, un sourire béat illuminant son visage, au quatrième étage, couloir B, de la petite clinique du comté surplombant une mer étale. Infinie.
   Ses yeux étaient grands ouverts et ses traits mystérieusement avaient quelque chose d'angélique. Un sourire androgyne…

FIN


©  Patrick Raveau. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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07/10/08