Li–Cam,
auteure de littérature SF et Fantastique, est
née à Lyon en 1970, ville dans laquelle
elle réside toujours aujourd’hui.
Passionnée de littérature
fantastique et SF, ses écrits traduisent
ses questionnements sur la différence, la tolérance
et la quête d'identité. Elle considère
cette forme d’expression comme un pont entre
son univers intérieur et la réalité
de ce monde. Elle dit souvent que l’écriture
représente pour elle « une planche de
salut » à laquelle elle se cramponne,
un instrument de compréhension qui lui permet
de mieux appréhender les sentiments ambivalents
et les paradoxes qui l’animent.
Écrit durant l'hiver 2004,
Avis
de grand froid pour les « sardines »
réunit tous les bons ingrédients nécessaires
à un récit se déroulant presque
de nos jours. Les personnages sont attachants, le cadre social
et politique sans concession. Même si la fin laisse augurer
des jours meilleurs, Li-Cam ne donne pas pour autant dans la
démagogie ; elle a médité sur sa propre
condition et tiré les leçons de la réalité.
On l'imagine tout à fait en équilibre entre Zgié
et Oncario, et c'est fort réjouissant !
(JPP)
Le réseau principal de communication
parisien avait annoncé que la température atteindrait
les moins 15 degrés Celsius cette nuit-là. Pour
se donner bonne conscience, l’ensemble des journalistes
accrédités réseau avait passé
la journée à prononcer des discours de soutien
aux millions de sans-abri parisiens. « Tenez bon,
l’hiver est bientôt fini », avait cru
bon d’ajouter le maire de la ville, comme s’il
n’y avait rien eu d’autre à faire.
À l’annonce de la vague de
froid, Zgié qui vivait dans la rue depuis presque dix
ans, avait senti sa tête s’enfoncer dans ses épaules
dans un réflexe de lutte anticipée. « Encore
une longue nuit en perspective » pensa-t-il, mais
il chassa cette idée très vite de son esprit
en se concentrant sur son synchronisateur d’ondes magnétiques.
Comme la moitié des sans-abri, Zgié
travaillait. Il était régleur d’écran
vid, un métier à bon niveau de qualification,
qui l’obligeait à arpenter la ville de long en
large pour régler ici le contraste, ici la couleur,
là les canaux de réception appartenant aux grands
réseaux de communication. Zgié ne s’était
jamais vraiment plaint de sa situation ; il lui arrivait
comme tout le monde d’avoir des moments d’abattement,
mais il ne se laissait jamais aller à l’apitoiement.
Après tout, il mangeait à sa faim, il portait
des vêtements chauds, il possédait un petit vid
qui lui permettait de communiquer et d’acheter par le
biais des réseaux. Il disposait d’une boite postale
virtuelle, d’une tente qu’il trimbalait sur son
dos comme une tortue sa maison et d’un compte en banque
sur lequel il versait ses maigres économies –
pour, qui sait, un jour, quand il serait trop fatigué,
louer une chambre et y passer ses vieux jours. Une perspective
comme une autre. Une perspective commune à beaucoup
d’autres jeunes gens de son âge.
Zgié, du haut de ses vingt-deux ans,
n’avait jamais vraiment connu la sensation réconfortante
que procure un toit. Avant la mort de sa mère, il avait
connu les taudis minables sans eau, ni chauffage ni électricité,
les mobile-homes et les nuits fastueuses à l’hôtel
en début de mois.
Il s’était retrouvé
dans la rue à l’âge de treize ans et s’était
présenté sur les conseils de l’assistance
publique au centre d’aide pour les orphelins où
il avait trouvé une formation immédiatement.
Le Réseau Européen de Communication (R.E.C.)
recrutait des jeunes orphelins pour la maintenance des écrans
géants de Paris. Il suffisait de ne pas craindre de
travailler dehors par tous les temps et de ne pas être
sujet au vertige. Il avait passé les tests. Il avait
appris à lire, à écrire et à compter.
Après trois ans de formation, Zgié avait signé
un premier contrat de deux ans, jusqu’à sa majorité.
Son secteur d’intervention à cette époque
couvrait le 17ème, le 8ème et le 9ème
arron-dissement de Paris et représentait la maintenance
de 45 écrans géants. À dix-huit ans,
il s’était vu offrir un contrat de travail à
durée indéterminée, un compte en banque
géré par le REC et la responsabilité
de trois arrondissements supplémentaires dont le 7ème
qui abritait le plus grand écran Com d’Europe,
celui de la Tour Eiffel. Ces dimensions extraordinaires (48
mètres par 36 mètres) faisaient la fierté
des Parisiens.
Pendu
dans le vide, son harnais lui ruinant l’entrejambe,
et le vent froid lui cinglant les joues, Zgié avait
fait glisser son synchronisateur de champs magnétiques
sur toute la surface de l’écran « Eiffel
». En bas, le Champ-de-Mars commençait à
se remplir comme tous les soirs. Il baissa les yeux et sourit
en voyant les milliers de sans-abri investir la pelouse givrée
afin de planter leur tente pour la nuit. Il aurait peut-être
froid, mais il ne serait pas seul, il serait entouré
de ses amis. Il rangea son synchronisateur de champs magnétiques
et entama sa descente. La faim le taraudait et il espérait
que Manuel et sa mère lui auraient préparé
un repas chaud et bien roboratif.
O
Une
fois sur la terre ferme, Zgié se dirigea vers la petite
cabine technique, au pied de la tour Eiffel, pour y prendre
son sac à dos. Il se fraya un chemin parmi les milliers
de tentes, de mobile-homes et autres caravanes qui jonchaient
le Champ-de-Mars créant une ville improbable pour déshérités :
des milliers hommes, des femmes et des enfants dont certains
vivaient ici à demeure et d’autres comme lui
quelques jours par semaine.
Il se dirigea vers son emplacement qu’il
avait dû négocier âprement avec le conseil
d’occupation du campement, des représentants
élus par les résidants et qui étaient
chargés d’attribuer les parcelles de terrain.
Zgié, parce qu’il travaillait pour un grand groupe
et parce que son activité ne lui permettait pas de
vivre ici en permanence, n’avait pas été
considéré comme « prioritaire ».
Il ne s’était pas laissé évincer,
si bien qu’un conseil extraordinaire avait été
réuni pour l’occasion. Tous les chefs de famille
avaient été conviés et Zgié avait
dû plaider sa cause devant des centaines de personnes
plus nécessiteuses que lui. Face à tous ces
vieillards malades, il avait réalisé combien
sa requête était déplacée. Au royaume
des aveugles, les borgnes sont rois. Au Champ-de-Mars, ceux
qui travaillent, même s’ils n’ont pas de
quoi se loger, sont considérés comme des privilégiés.
Voulant à tout prix rester à proximité
du plus grand écran de Paris, et peut-être aussi
lutter contre sa solitude, il avait proposé de prendre
en charge des « sans ressources ». C’est
ainsi qu’il s’était retrouvé chef
d’une famille adoptive à seulement dix-neuf ans.
On lui avait confié Manuel, un jeune garçon
de deux ans son cadet, et Rosetta, sa mère. Quatre
jours par semaine, il venait planter sa tente sur leur vingt
mètres carrés de terrain et, en échange,
Zgié subvenait à leurs besoins. Il leur donnait
de quoi faire les courses, soit deux cent Euros par semaine.
Sur le coup, il avait regretté sa décision.
Huit cents Euros par mois, plus d’un tiers de son salaire,
c’était beaucoup pour quatre nuits par semaine.
Mais avec le temps, Manuel et Rosetta étaient devenus
sa famille. Ils se mettaient en quatre pour lui. Rosetta lui
lavait son linge, lui préparait ses repas et lui faisait
des sandwichs aux sardines en boîte pour midi. Manuel
faisait les courses, gardait ses effets personnels, s’occupait
de faire renouveler sa carte d’abonnement RER et venait
même l’aider à régler les écrans
quand sa charge de travail était trop importante.
Du coup, il passait tous ses week-ends au
Champ-de-Mars. Il y avait trouvé une famille et s’y
était construit une véritable tribu d’amis.
Il avait gagné la sympathie du conseil d’occupation
et de tous les autres chefs de famille. Et finalement, en
plus d’une simple place pour planter sa tente, il avait
trouvé sa place dans un monde hostile et sans pitié.
O
Zgié
marchait au milieu des habitations de fortune, placées
de façon anarchique et serrées les unes contre
les autres. Il devait être vigilant pour ne pas se prendre
les pieds dans les piquets et les cordes râpées
qui tendaient des tentes sales et rapiécées,
ou pour ne pas marcher par mégarde sur un sac de couchage
occupé. Il aperçut Manuel qui venait à
sa rencontre comme tous les vendredis soir, un grand sourire
aux lèvres. En le voyant approcher, le pas léger,
une fierté teintée de sérénité
le gagna et il se dit qu’un père devait ressentir
la même chose en découvrant le visage joyeux
de son fils se hâtant pour l’accueillir. Manuel
se proposa de porter son sac à dos et Zgié le
laissa faire. Cette servitude l’avait mis mal à
l’aise au début, jusqu’à ce qu’il
comprenne qu’en acceptant l’aide de Manuel, il
acceptait aussi sa reconnaissance.
– Ma mère nous a préparé
du ragoût de mouton. J’ai acheté de la
bière, lui dit Manuel.
– Ça tombe bien, j’ai
très faim. Il fait froid là-haut. Bonne idée,
la bière nous aidera à dormir.
– C’est ce que j’ai pensé.
Le REC a annoncé que ce serait la nuit la plus froide
de l’hiver.
– Alors toutes les autres nuits seront
plus chaudes que celle-ci, conclut Zgié en passant
son bras autour des épaules de son grand fils adoptif.
Rosetta les attendait devant sa tente, emmitouflée
dans une grande couverture de survie argentée. Zgié
savait qu’elle n’avait pas plus de cinquante ans,
or elle en paraissait vingt de plus, une particularité
commune à beaucoup de sans-abri. Son propre visage
était buriné alors qu’il sortait à
peine de l’enfance. Rien à voir avec les faciès
lisses et sans âge des animateurs com dont les sourires
artificiels s’affichaient à longueur de journée
sur tous les écrans de la ville. Il aimait les rides
de Rosetta , des marques laissées par la vie, qui contaient
son histoire. Les visages lisses n’ont pas d’histoire,
pensa-t-il en serrant Rosetta dans ses bras.
– J’espère que tu n’as
pas eu trop froid là-haut, murmura-t-elle en lui mettant
un bol de café bouillant dans les mains.
Zgié s’en empara et le porta
immédiatement à ses lèvres. Il avait
beaucoup de mal à lui mentir et préféra
se taire. Elle comprit et n’insista pas.
Manuel raviva le petit feu qui crépitait
dans un demi bidon, devant la tente de sa mère.
– Viens t’asseoir, lui dit Zgié
en prenant place devant le feu.
– Je boirai un coup avec toi quand
j’en aurai fini avec ta tente.
Manuel s’affaira à monter la
petite « Canadienne » en téflon
bleu foncé de son père adoptif.
Zgié le regarda faire en sirotant
son café. Le liquide chaud et réconfortant ranima
un peu son esprit fatigué. Ce monde n’a pas
de sens, pensa-t-il tout à coup. Manuel est
un garçon honnête et fort. Ne pourrait-il pas
faire autre chose que passer ses journées à
m’attendre dans l’espoir de se rendre utile ?
Qu’est ce que ce monde où les pauvres comme moi
sont encore assez riches pour acheter d’autres hommes
? Une plaisanterie de mauvais goût !
Il respira profondément pour se détendre.
La colère montait en lui sans raison, comme de plus
en plus souvent ces derniers temps. Des questions et des constats
accablants d’absurdité se faisaient plus précis
dans son esprit. Il gagnait presque 2300 € par mois,
trois fois plus que le salaire minimum social, et presque
5000 € au mois de décembre, il payait des impôts
et … ne pouvait pas se loger. Son salaire lui permettait
de nourrir deux autres personnes, mais pas d’avoir un
toit. Il avait la chance de savoir lire et écrire,
ce qui était plutôt rare désormais. Il
savait que son entreprise le garderait tant que sa santé
lui permettrait de faire son boulot. Il pouvait même
imaginer gagner de l’avan-cement et doubler ses revenus
dans les dix années à venir, MAIS IL NE GAGNERAIT
TOUJOURS PAS ASSEZ POUR SE LOGER À PARIS. Il avait
pensé quelquefois émigrer en Asie. Il avait
même appris l’anglais dans ce but. Là-bas,
il aurait pu vivre décem-ment, avoir UN chez soi, et
peut-être trouver une femme pour l’aimer. Mais
maintenant qu’il avait Manuel et Rosetta, il ne se sentait
pas de les abandonner. Les contingences de la pauvreté
et son travail lui demandant trop d’énergie,
Zgié s’était toujours arrangé pour
mettre de côté un certain nombre de questions.
Il avait toujours cantonné sa réflexion à
des terrains pratiques, notamment où passer la nuit
suivante. Or, maintenant que sa situation personnelle s’était
un peu améliorée, un malaise de plus en plus
insistant le gagnait.
Rosetta vint s’asseoir près
du feu, à ses côtés.
– Ça ne va pas ? demanda-t-elle
en le dévisageant de son regard brillant. Tu fronces
les sourcils. Tu as mal à la tête ?
– Non, je réfléchis.
Rosetta porta son attention sur Manuel qui,
armé d’un maillet, s’évertuait à
planter un piquet dans la terre gelée.
– Il est heureux de pouvoir t’aider.
Après une journée de travail, tu as besoin de
te reposer, dit-elle doucement.
– Comment se fait-il, Rosetta, qu’un
orphelin comme moi soit mieux loti que ton fils ? pensa Zgié
à voix haute.
Le cœur de Rosetta s’emballa.
Elle attendait ce jour depuis longtemps. Elle décida
d’entrer délicatement dans la brèche.
Elle nourrissait une profonde affection pour son bienfaiteur,
mais avait du mal à comprendre son apathie. Il ne se
plaignait pas, n’émettait jamais le moindre agacement.
Il semblait imperméable à la misère ambiante
et aux contradictions évidentes de sa situation.
– Les pupilles de la nation vont à
l’école et reçoivent des formations. Souvent,
je me dis que j’aurais dû abandonner Manuel. Il
aurait un métier aujourd’hui. Il travaillerait.
Il ne vivrait pas aux crochets d’un homme de son âge.
Zgié se tourna vers Rosetta, les
muscles de sa mâchoire palpitaient de colère.
– Je préférerais que
ma mère soit en vie.
Rosetta réalisa la maladresse de
son intervention. Elle ne voulait surtout pas faire de mal
à Zgié. Elle le connaissait depuis suffisamment
longtemps pour savoir qu’il n’était pas
insensible, en dépit des apparences. Il avait seulement
occulté sa colère et ses souffrances pour pouvoir
survivre dans ce monde insensé. Elle savait que l’armure
qu’il s’était forgée abritait un
écorché vif.
Cette entrée en matière était délicate,
mais c’était la seule qu’il lui ait jamais
offerte. Elle devait s’y accrocher, beaucoup de choses
en dépendaient.
– C’est ce que tu penses. J’aurais
dû abandonner Manuel, il aurait un avenir aujourd’hui.
Les mains calleuses de Zgié se mirent
à trembler.
– Parce que j’ai un avenir,
moi ! Si c’est que tu crois, tu te trompes.
Zgié avait élevé la
voix. Manuel l’avait entendu. Son maillet lui échappa
des mains. Il resta l’esprit vide pendant une bonne
minute puis se redressa discrètement. Il lança
un regard furtif vers sa mère et comprit immédiatement
que le grand jour était enfin arrivé. Il partit
en courant dans la nuit. Une angoisse sourde lui agitait les
entrailles. Ils n’avaient pas le droit à l’erreur.
– Tu as un avenir, Zgié, dit
Rosetta en regardant Manuel s’éclipser.
– Ah bon, lequel ? Je vais travailler
toute ma vie. Si j’ai de la chance, je pourrai mourir
seul dans un 8 mètres carrés sous les toits.
Quel avenir !
Rosetta sentit les larmes lui monter aux
yeux. Il fallait qu’elle tienne le coup. Elle allait
devoir insister et sans aucun doute faire du mal à
un être qui lui était cher et qui avait accepté
de les prendre en charge, elle et son fils. Cracher sur
la main qui se tend, pensa-t-elle. Zgié était
courageux. Il ne se plaignait jamais. Il avait appris très
jeune à ne pas poser certaines questions. Le malheur
et la fatalité l’avaient cassé au point
de lui ôter tout espoir. Il avait appris à survivre
dans un monde qui broie les individus jusqu’au dernier
râle. Il était fort. Il fallait qu’il ouvre
les yeux. Ils avaient besoin d’hommes comme lui.
– Tu es en colère Zgié.
Cette colère, tu la diriges contre moi, mais je n’en
suis pas l’objet. Tu es furieux parce qu’au fond
de toi, tu sais que ta mère s’est suicidée
pour te donner une chance. Seuls les orphelins peuvent prétendre
à l’aide des pouvoirs publics. Ils vivent dans
la rue comme nous tous, mais ils ont la chance de pouvoir
aller à l’école. Ils apprennent un métier.
Ta mère le savait. Elle a fait un choix courageux.
– NON ! J’étais
seul dans la rue. J’ai failli mourir. J’ai pensé
à la mort. Ma mère s’est suicidée
parce qu’elle ne supportait plus cette vie.
– Je t’aime Zgié, comme
mon propre fils. Écoute-moi ! Ce monde est hypocrite
au point d’aider les orphelins pour se donner bonne
conscience et de laisser crever tous les autres.
Le regard de Zgié se voila. Rosetta
sut à cet instant qu’elle avait élargi
la brèche de quelques coudées.
– Tu cherches à me faire du
mal ? demanda Zgié sans conviction.
– Non, Rosetta te montre la voie de
la conscience politique, dit une voix grave dans le dos de
Zgié.
Il se tourna brutalement. Son regard luisait
de colère.
Un homme de grande taille se tenait derrière
lui. Son visage était dans l’ombre. Il portait
un corbeau sur l’épaule. L’oiseau semblait
frigorifié et se tenait blotti contre son cou.
– Je ne vous connais pas, lui dit
Zgié sur un ton qui signifiait : vous n’avez
rien à faire chez moi, je ne vous ai pas invité.
L’inconnu avança et vint s’asseoir
près du feu. Sa peau pâle contrastait de façon
saisissante avec son regard perçant, animé d’une
force intérieure si vivace qu’elle en était
effrayante. Il portait des vêtements simples mais de
bonne qualité. La colère de Zgié monta
encore d’un cran. Il ne s’était jamais
senti aussi furieux de sa vie.
– On me surnomme l’Ancien, lui
dit l’homme. Manuel est venu me chercher. Je suis là
pour toi.
Zgié dévisagea Manuel qui
vint s’asseoir à son tour près du feu,
les yeux baissés.
– Je n’ai rien à te dire.
Je ne te connais pas, répondit Zgié en décapsulant
une bière avec les dents.
Il faisait très froid. Une bise glaciale
soufflait. Zgié, qui était pourtant accoutumé
à la rigueur hivernale, frissonnait alors que l’homme
en face de lui ne semblait pas être affecté.
Cette étrangeté capta son intérêt.
Il but une gorgée de bière en silence.
Rosetta sortit des assiettes et commença
à servir le ragoût de mouton qui attendait sur
le feu. Elle offrit la première part à l’Ancien,
ce qui finit d’enrager Zgié qui vida d’une
traite sa bouteille.
Il avait conscience que quelque chose se
tramait autour de ce feu. Il n’avait jamais vu Manuel
et Rosetta si sérieux. Il dévisagea à
nouveau l’Ancien qui se tenait en face de lui et qui
contemplait avec un dégoût manifeste son repas.
Les flammes généraient des ombres inquiétantes
sur sa peau blanche et fine comme du papier à cigarette.
Son visage était inexpressif. Des mèches de
cheveux noirs s’échappaient de son chapeau, soulignant
les os saillants de ses pommettes. Il clignait à peine
des paupières en dépit du vent glacial et ses
longues mains élégantes se mouvaient avec une
lenteur et une sûreté rendues suspectes par le
froid polaire de la nuit. Il paraissait âgé,
mais en le regardant mieux, Zgié réalisa qu’il
émanait de lui une jeunesse incongrue. Ce constat finit
d’aiguiser sa curiosité.
– Qui es-tu ? demanda-t-il en
enfournant une grosse pomme de terre imbibée de jus
dans sa bouche.
– Mon vrai nom ne te dirait rien de
plus sur moi. Tout le monde m’appelle l’Ancien.
– Que fais-tu ici ? Visiblement,
tu n’habites pas le Champ-de-Mars.
– Je viens souvent ici.
– Je ne t’ai jamais vu.
– Je suis un homme discret.
– Un corbeau sur l’épaule,
ce n’est pas très discret !
– Oh, lui, il s’appelle Révolution.
D’habitude, il est libre et ne fait pas grand cas de
moi. Mais cette nuit, il fait trop froid même pour un
corbeau.
– Tu connais Manuel ?
– Pas vraiment.
Zgié baissa les yeux au sol. La colère
qui l’avait saisi, com-mençait à s’apaiser.
Il ne savait pas qui était l’Ancien mais sa physionomie
lui rappelait vaguement quelque chose. Son visage était
semblable au masque sans âme des hauts dirigeants qui
s’animaient parfois sur les écrans com pour vanter
les mérites de telle ou telle option politique ou pour
adresser des messages rassurants à la population. Zgié
ne les regardait jamais vraiment car il avait qu’ils
ne s’adressaient pas à lui. Ces hommes et ces
femmes étaient d’un autre monde. Que faisait
celui-ci sur le Champ-de-Mars ?
La plupart des « Sardines »,
comme ceux de la rue les nommaient, travaillaient chez eux
et ne sortaient pour ainsi dire jamais. Ils étaient
employés par les grands réseaux de communication
ou par l’Etat et constituaient la classe dirigeante.
Ils pouvaient s’offrir tout ce dont ils rêvaient.
Certains d’entre eux possédaient des immeubles
entiers, et y faisaient construire des jardins et des lacs
pour leur plaisir personnel. Ils ne se déplaçaient
jamais – tout venait à eux. Que faisait celui-ci
sur la parcelle de Zgié par une nuit si froide ?
– J’ai mal compris toute à
l’heure. Tu as parlé de conscience politique,
dit Zgié d’un ton dédaigneux.
– Je sais ce que tu penses. Tu te
demandes ce que vient faire cette sardine parmi les miséreux
? Je ne suis pas à la recherche d’un partenaire
sexuel, rassure-toi !
Zgié ne put réprimer un sourire.
– Qu’est-ce que tu me veux,
alors ?
– Tu travailles pour le REC, n’est-ce
pas ?
– Oui, je suis chargé de la
maintenance des grands écrans commerciaux.
– Pirater le réseau, ça
te tente ?
Zgié sentit son cœur vaciller
dans sa poitrine. Il posa son assiette de ragoût sur
le sol.
– Je ne veux pas perdre mon travail.
C’est tout ce que j’ai.
– Tu ne perdras pas ton emploi, je
m’en assurerai. Voici un lecteur vid ;
tu n’auras qu’à l’installer près
de l’écran « Eiffel » et
le régler sur la même fréquence, dit l’Ancien
en sortant une petite boîte de son manteau.
– C’est quoi cette émission ?
– Un documentaire.
Zgié prit la boite dorée dans
ses mains. Il n’avait pas l’impression d’avoir
pris une décision, mais n’avait pas non plus
envie de rendre cet objet à son propriétaire.
L’idée de pirater le réseau faisait son
chemin dans sa tête. Il réalisa qu’il avait
peut-être l’opportunité de calmer un peu
la colère qui l’habitait depuis plusieurs mois.
Les mots « conscience politique » prirent
possession de son esprit. Il réalisa tout à
coup combien le monde dans lequel il vivait l’écœurait.
Il contempla la petite boîte, si inoffensive en apparence.
– Ce programme s’adresse à
tous ceux qui, comme toi, vivent dans la rue, ajouta l’Ancien.
C’est le résultat d’une enquête menée
sur plusieurs décennies. Il raconte comment depuis
les guerres pétrolières, les grands réseaux
de communication sont devenus l’unique source de profit
du système, comment les classes dirigeantes du monde
entier ont préféré laisser tomber plusieurs
milliards d’individus plutôt que d’accepter
la méta-morphose et perdre leur privilège. C’est
le témoignage d’une infamie.
Zgié fronça les sourcils et
fourra le boîtier dans son anorak.
– Pourquoi fais-tu cela ? Tu
as tout à perdre, dit Zgié en plantant un regard
interrogateur dans celui de l’Ancien.
– Tu survis dans la rue. Je me morfonds
reclus dans un bunker de luxe. Que faut-il préférer ?
Une cage aux barreaux dorés ? Une tente ?
Sarah Pertuis a dit un jour : « les opprimés
ne sont pas ceux qui crient le plus fort. » Elle
avait raison. J’en ai assez d’avoir peur de perdre
ce que j’ai, de ne pas pouvoir penser ce que je veux
et de craindre de ne plus avoir l’argent pour payer
mes traitements de Jouvence. À mon âge, je devrais
être mort. Cette vie m’offre encore assez de plaisir
pour que je m’y accroche, mais je suis rongé
par la culpabilité et l’idée de la mort
me terrifie. Ce système a fait de moi un esclave, pire,
un mort-vivant. Je veux retrouver ma liberté.
Zgié tendit la main en direction
de l’Ancien qui fit de même. Au contact des doigts
lisses et chauds, Zgié serra les dents. Ce monde
est une prison pour tous les hommes, pensa-t-il.
– Marché conclu ? lui
dit l’Ancien.
– C’est d’accord, lui
répondit Zgié.