Eduardo J. Carletti

Eduardo Julio Carletti est né à Buenos Aires, Argentine, le 17 avril 1951. Il habite Ituzaingo, province de Buenos Aires. Il est ingénieur en électronique. Eduardo Carletti a publié un roman, Instante de Maximo Quebranto et deux recueils de nouvelles, Por media eternidad cayendo et Un largo camino. Il a créé et dirige depuis 1989 la revue
qui est notre correspondante en Argentine.

 

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    Sans Nom

Eduardo Julio Carletti


    Sans Nom va en silence, par une nuit de brume acide, entre les relents de misère et la déglingue.
   Sans Nom fait partie de tous ceux qui survivent à grand-peine dans ce monde abandonné, parmi l’ordure, la mort et la solitude.
   Sans Nom n’est pas une invention. Ça n’est pas un étranger.
   Sans Nom existe. C’est toi.

   Sois sur tes gardes, reste calme, marche en silence. Le quai est vieux, le ciment est délabré, le carrelage a disparu depuis longtemps, morceau par morceau, et aujourd’hui tu peux voir le squelette de fer de cette gigantesque construction qui, en d’autres temps, fut grandiose. Ça ne veut pas dire qu’elle va s’écrouler à tes pieds, non, il s’en faut encore de beaucoup. Je veux dire qu’il faut se méfier des apparences. Si tu regardes bien, tu verras que, au fond de quelque entaille ou crevasse, il existe une zone de métal brillant ou de plastique limpide qui ne cadre pas avec l’ensemble.
   Non, ne t’y trompe pas, il n’y a rien de faux dans ce quai. Il est vraiment vieux. Il n’y a pas non plus de signe indiquant qu’on aurait eu l’intention de reconstruire ou de rénover quoi que ce soit. Ça n’intéresse personne. Ce que tu verrais – si tu observais – ce sont des créations presque invisibles, les produits pratiquement incompréhensibles d’une technologie étrangère qui sont ici pour nous espionner. Des yeux, des oreilles, des capteurs.
   Et pas de confusion : par là je ne prétends pas te faire croire que ce qui nous arrive les intéresse. Mais, de toute évidence, ils nous surveillent, disons : par souci de sécurité, mais pas tout le temps. Les yeux sont presque toujours aveugles, et, en général, les oreilles ne prêtent attention à rien. Mais, quand il le faudra, ils te verront, ils seront derrière toi et sauront ce que tu fais.
   Alors fais gaffe. Non, pas à la rouille et aux gravats. Attention à ne pas déclencher les capteurs, à ne pas éveiller des soupçons, à ne pas attirer l’attention, à ne pas les inquiéter. Ils sont habitués à nous voir traîner. Alors, traîne.
   Comment t’appelles-tu ? Juan ? José ? Pedro ? Daniel ?
   Tu n’as pas de nom. Il est contre-indiqué d’avoir un nom à notre époque et, donc, tu n’en as pas. Disons que tu es le passant anonyme du port, l’ombre qui avance dans la nuit brumeuse, tapie entre rouille et déchets, masquée et gantée, vêtue d’obscurité sur chair et métal, à la recherche, au milieu du naufrage, d’un salut possible, d’un bout de planche qui te permettra d’émerger d’un centimètre au-dessus de la merde, avant d’être étouffé par la merde.
   Je sais que tu détestes les métaphores. Je sais que tu détesterais ces descriptions. En fait, elles ne sont pas pour toi. Tu es un homme d’action, tu es un homme vivant, ce qui revient au même, et jamais tu ne t’arrêterais à lire deux phrases qui se suivent. Mais tout ceci s’adresse à d’autres, à ceux, peu nombreux, qui - je crois - lisent encore, ou, tout au moins, sont en mesure de le faire. Peut-être ceux-ci - si je réussis à les toucher - pourront faire quelque chose pour dévier – si c’est possible – cette navigation suicidaire .
   Oui, de nouveau une métaphore. Mais ne me hais pas. Ne hais pas celui qui ne fait pas comme toi. Je ne suis pas ton ennemi. Je sais beaucoup de choses à ton sujet, parce tu fais partie, comme moi, des condamnés. Je sais que tu hais la mort, je sais que tu hais la mort incessante de ceux qui t’entourent, de ceux que tu aimes, de tes amis, de tes connaissances, de tes voisins… Et même, tu hais la mort de tes ennemis proches – non pas, pour sûr, celle des autres, de ceux qui sont loin – parce que ces morts sont pareilles à ce que tu imagines pour toi. La mort est une. Il n’y a pas de différences dans la mort. Et la mort tourne autour de toi.   
   Sans un nom pour t’identifier, tu avances vers l’hécatombe. L’obscurité est totale, celle d’une nuit sans lune, sans étoiles, sans lumières. Tu as tes yeux auxiliaires, d’occasion, des Croock-1.5+ que n’importe qui t’envierait. Tu te les ais procurés une nuit semblable à celle-ci, là-bas, dans l’abîme du temps, quand tu étais encore presque un enfant et, pour les avoir, tu as tué plusieurs mecs. Grâce à eux, tu vois dans l’obscurité, juste ce qu’il faut. Tes yeux de plastique ne sont pas de bonne qualité, du moins pas aussi bons qu’ils le seraient s’ils n’étaient pas tombés en panne là-bas, dans l’autre monde, et s’ils n’avaient pas été mis au rancart pour faire ensuite partie d’un envoi à destination du énième monde, de celui qui ne possède pas et ne peut pas payer – et ne peut même rêver de payer – des bio-implants d’une technologie nouvelle.
   Peut-être ces yeux ont-ils coûté une tonne de blé (deux ? trois ?) ou vingt barils de pétrole ? Personne ne le sait, parce qu’il est impossible de savoir ce qui se négocie entre ce monde et l’autre, combien valent les choses. On ne sait pas, parce que ça ne servirait à rien de savoir. Ces choses ne peuvent pas s’acheter. On ne peut que les voler.
   Et c’est pour ça que tu es ici.
   Tu vas en silence, sachant qu’il en aura d’autres, que tu ne seras pas le seul par cette nuit de pirates, que tu devras lutter pour l’instant magique, celui de l’hécatombe, qui te fournira un engin inconnu, une pièce usagée, mise au rebut, grâce à laquelle tu seras plus compétitif, mieux armé pour survivre.
   Le vaisseau – ça n’est pas un bateau, ce n’est pas quelque chose qu’on pourrait qualifier de bateau – flotte tranquillement, deux mètres au-dessus de l’eau sale, sur la merde. Son métal impeccable brille à tes yeux de plastique, brille odieusement. Il n’y a rien d’autre qui brille dans ton monde. Le brillant vient de l’extérieur. Il vient, fait la nique et s’en va. Tu détestes aussi tout ce qui brille. Et la propreté. Et le vrombissement qui émane du vaisseau. Tu as la haine. La haine pure.
   Les nombreux fantasmes obscurs surgis de cette nuit et de la brume acide qui couvre les étoiles se déplacent selon des lignes convergentes, vers un centre d’attraction. Les machines muettes qui accomplissent le travail savent que tous les pirates silencieux de l’ombre sont là et se rapprochent, mais elles ne se troublent pas. Leurs mouvements souples et précis traduisent un mépris tranquille. Ça ne laisse pas prévoir pour autant ce qu’elles sont capables de faire si on les irrite. Les machines réagissent, comme le savent ceux qui ont assisté à un folle tentative de ce genre et y ont survécu pour la raconter. Elles le feront si on franchit les limites programmées, si ces créatures insignifiantes qui grouillent par là osent venir assez près pour acquérir une existence, trouver une place, devenir un numéro inscrit dans leurs programmes.
   Mais nous parlons de leurs machines, et aucune créature ne s’approcherait de leurs machines. Les créatures, et toi parmi elles, attendent.
   Sans Nom attend dans l’obscurité. Les conteneurs sont déchargés méticuleusement et restent là, sur le ciment et le cambouis, alignés au millimètre près, selon un schéma obsessionnel, par les bras gigantesques du vaisseau. Sans Nom tâte ses poches qui contiennent six grenades Kenyat-Koomey, seules capables de faire éclater les parois des conteneurs. La technologie des uns contre celle des autres. Aucune autre combinaison n’est possible. Pas même en rêve.

   En principe, son idée, son plan, c’est de ne pas les utiliser. Il va attendre qu’un autre gaspille les siennes. Bien entendu, il n’est pas assez naïf, assez stupide pour ignorer que les autres préparent le même coup. Une ambiance insupportable, comme un arc gigantesque, tendu à se rompre, et la flèche sera lancée au dernier moment possible, par celui dont la tension nerveuse aura basculé d’une fraction infinitésimale.
   Sans Nom est tendu, mais il parvient à dominer autant que faire se peut sa nervosité. C’est difficile quand la survie exige que tu te procures avant les autres l’instrument qui augmentera suffisamment tes capacités physiques - et mentales - pour que tu l’emportes sur tes concurrents la prochaine fois. Son corps en fournit le meilleur exemple : son bras droit est un implant récupéré il y deux ans, dans une bagarre, un membre à la main maladroite et tremblante pour toutes les tâches délicates, mais très bonne, performante, quand il s’agit de manier des armes. Son bras gauche a tué en diverses circonstances plus de six cents hommes, tous pourvus, eux aussi, de divers types de bio-implants. Chaque fois, quelle que soit l’arme qu’il empoignait, il a pu vaincre grâce à la rapidité impressionnante des servomécanismes de ses implants. Mais les avantages, dans ce monde de mort, de souffrance et de merde, ne durent pas éternellement . S’il s’endort une seule fois, rien qu’une seconde, s’il cède un pouce dans sa carrière de pirate, si, une seule fois, il est dépassé par un autre ou par d’autres, ceux-ci auront des implants semblables ou supérieurs aux siens, et il ne pourra pas lutter. Ça n’est pas un fantasme. Il le sait. C’est arrivé à d’autres ; ils sont morts.
   En plus – détail qui a son importance – il y aura la police.
   Tu sais que les flics ont de meilleurs implants que toi. La question est simple : les Messieurs d’ici, les vrais destinataires de ces conteneurs qui arrivent périodiquement, les seuls qui peuvent payer – parce qu’ils paient, avec le seul argent valable pour ceux de l’autre monde, les seules ressources naturelles qui subsistent dans cet enfer et cette désolation – se répartiront ce qu’il y a de mieux entre eux et leurs familles, mais n’oublieront jamais leurs sbires, leurs armées personnelles, car ces Messieurs, qui sont dans le même bourbier que toi – bien qu’ils habitent évidemment le meilleur quartier – ont les mêmes contraintes pour survivre. Alors il leur faut pourvoir aux besoins de ceux qui font le sale boulot.
   Je sais que tu ne te préoccupes pas beaucoup de ces détails. Et toi, tu sais que les flics ont un handicap par rapport à des types comme toi, par rapport aux pirates. Ils vivent bien.
   Mais le désespoir est toujours plus fort que le pouvoir. Le pouvoir, c’est eux qui le détiennent. Les flics ont les meilleures armes, mais ils font un travail. Quand ils l’ont fait, quel que soit le résultat – s’ils ne crèvent pas au combat, bien entendu – ils reviennent dans leurs maisons luxueuses et bien défendues, vers leurs femmes opulentes, leurs repas plantureux, jusqu’au moment où il leur faut affronter la prochaine urgence. Bien entendu, s’ils se battent bien, s’ils s’exposent trop, les desperados, qui sont nombreux, auront une meilleure chance de viser juste et de les tuer. Les flics n’agiront, et tu le sais bien, qu’à la façon d’un couloir de contention. Il leur suffira d’atteindre deux objectifs : faire en sorte que les pirates emportent le moins possible de la cargaison et s’en sortir vivants. Ça ne sera donc pas eux les vrais ennemis. Les ennemis dangereux, c’est tes pareils.
   Ceux qui, comme toi, n’ont pas de nom.

   Les engins achèvent le déchargement, se replient sur les hublots qui brillent, et le vaisseau vrombit fortement. Les policiers forment une haie d’honneur, saluent le vaisseau de l’autre monde tout en maintenant une file tournée dans l’autre direction, en vue de l’attaque qu’ils savent imminente. Il y a deux rangées sombres d’uniformes, l’une face au vaisseau qui s’en va, l’autre face à la nuit, à l’enfer, épaule contre épaule, dans la tension, dans l’attente des engins automatiques qui transporteront ce chargement entre les extrêmes (ordure d’un côté/trésor de l’autre), et de la déflagration imminente.
   Le vaisseau émet un sifflement qui s’accélère et croît jusqu’à dépasser le seuil au delà duquel il cesse d’être audible. Comme par moquerie, par une odieuse moquerie, se déploient sur chaque côté des sortes de grandes bannières. Des centaines de mètres de rouge, de blanc et de bleu impeccables. Si c’est possible, si cela a un sens, tu hais les couleurs. Pas de place pour le rouge, le bleu ou le blanc. Les bannières flambent dans leur superbe égoïsme. Tu détestes aussi ces étoiles qui apparaissent là-bas.
   Le vaisseau est parti. Un transport terrestre qui attendait à une centaine de mètres, selon la procédure qui régit les importations, roule vers les lieux où, pour le moment, rien ne bouge. Les policiers attendent, figés sur place, que les ombres se jettent sur eux. Ils ont confiance en leur force, dans ces mécanismes de mort et de puissance multipliés par dix dont chacun d’eux dispose, mais, au fond d’eux-mêmes, s’ils gardent quelque chose d’humain, ils ont sûrement peur. Peut-être pensent-ils que, cette fois, l’attaque n’aura pas lieu, mais, ils le savent bien, c’est pure chimère. Peut-être ne pensent-ils rien.
   Alors, à l’instant où le transport déploie ses griffes d’acier vers le premier conteneur, la bataille s’engage. Pour l’heure, la police n’est pas la cible. On entrevoit une silhouette noire qui surgit des ténèbres, une silhouette aux mouvements fugaces qui se glisse au bord du quai et qu’on parvient difficilement à distinguer – même à l’aide de l’électronique - étant donné la rapidité des implants qui lui servent de jambes.
   La silhouette file comme un trait devant les conteneurs, lance quelque chose. Un éclair. Et voici que d’autres ombres se mettent en mouvement.
   Tout s’accélère, fuse en une séquence atroce d’images fulgurantes. Et l’attaque se traduit déjà par un conteneur forcé. Les flics et leurs armes forment une trame de fils lumineux qui protège la partie du chargement restée intacte. La silhouette qui a ouvert le tir flambe et devient fumée. Touché, abattu. D’autres silhouettes arrivent, gesticulent, courent. Encore deux, trois, cinq nuages de fumée.
   Tu te lances en avant. Les flics gardent le bras robot du transport qui introduit conteneur après conteneur dans son ventre. Le conteneur forcé, abandonné sans défense, est au centre des attaques. Les silhouettes sautent, bondissent, rampent, glissent, courent, passent par l’ouverture, gesticulent, puis tentent d’échapper. Beaucoup d’entre elles tombent. Nuages de fumée et odeur de chair cramée. Quelques-uns s’échappent.
   Tu le sais, il n’y a pas de temps à perdre. Logiquement, le plus précieux se trouve au cœur du conteneur, et les mains rapaces se rapprochent déjà du trésor. Tu sautes – tes jambes F-Jumpy ne t’ont jamais manqué – tandis que tu lances ta grenade. L’astuce, c’est que personne n’attend l’explosion d’une grenade à cet instant précis, quand le conteneur éventré offre ses plus précieux trésors à qui veut se servir.
   Cependant, tu ne les surprendras pas tout à fait. Un flic surveille. Un rayon de lumière violente jaillit de sa silhouette et frappe ton bras gauche qu’il met en pièces. Mais c’est déjà tard. La grenade se prend dans la jambe d’un policier. L’homme tend la main et tente de l’arracher. Le levier s’est fortement accroché et, en se dégageant, emporte de l’étoffe et des pièces de métal. Le masque inexpressif du policier ne laisse filtrer aucun son. La mort elle-même ne suffit pas à les troubler. Ont-ils quelque chose d’humain ? Tu te le demandes.

   L’explosion est beaucoup plus violente que d’habitude, car, cette fois-ci, il n’y a pas de paroi capable de résister à l’impact et de l’absorber. La plupart des flics volent en éclats, et quelques-uns, ceux qui avaient le plus bénéficié de renforcements artificiels, volent, en entier, comme des mannequins de chiffon, vers la rivière et vers les ténèbres de la zone portuaire. Diverses sont les ombres, divers sont les Sans nom qui tombent ou sont réduits en miettes.
   Ce combat n’oppose pas des factions. Chacun est une armée en soi, un ennemi de plus.
   Tu te lèves de son poste, derrière le conteneur ouvert, tu pivotes, élargis la brèche avec ta main d’acier et tu commences à choisir tranquillement. Le robot transporteur, indifférent à ce qui se passe, continue à charger des conteneurs intacts. Tu distingues des ombres qui attendent toujours, calmement, que tu aies fini de sélectionner. Il n’existe pas de loi entre les desperados sans nom, mais un pirate qui tient la zone de pillage au point de pouvoir se servir tranquillement mérite le respect. Quand tu t’en iras, la bagarre reprendra. Pas avant.
   Tu prélèves des paquets divers, tous emballés dans ces papiers brillants à rayures rouges, blanches et bleues ou bleues à étoiles blanches - les couleurs et les formes que tu hais. Tu les enfournes rapidement dans ton sac de pirate. Des centaines d’yeux attendent. Tu ne sais pas de quoi ils seront capables. Quand tu ne peux plus ajouter une épingle au contenu de son sac, tu t’arrêtes. Tu penses que ça suffit. Tu déclenches la vitesse supérieure, et grâce aux implants dont tu disposes, tu quittes les lieux à deux cent cinquante kilomètres à l’heure, tiré par un exosquelette presque immatériel, déplié sous tes frusques,
   Le système n’est pas parfait. Les batteries lâchent au bout de trois ou quatre secondes, deux ou trois blocs d’immeubles plus loin. Tu te jettes sur le sol, entre les ombres, entre les ruines, et tu observes autour de toi. Personne.
   Tu rampes parmi les détritus, t’éloignant de la bagarre qui reprend là-bas, derrière toi, avec les explosions et les ombres qui courent à toute allure.
   Tu t’en es sorti. Et tu as gagné.

   Ton refuge. Tu allumes une faible lumière. Tu enlèves ton masque. Tu soignes les plaies qu’ont laissées sur tes joues l’acidité de l’atmosphère et le frottement de ce masque qui t’a permis de respirer.
   Tu regardes le moins possible ton visage dévasté. Sur un rayonnage de ta caverne, tu gardes une trousse avec un visage nouveau que tu peux t’implanter, un merveilleux visage imputrescible aux traits parfaits. Mais tu ne peux pas l’utiliser. Tu le hais. C’est la figure de l’un d’entre eux, d’un de ces hommes de l’autre monde que tu as aperçu une fois dans un hublot et qui te regardait de haut, depuis son impressionnant vaisseau. Yeux clairs, peau blanche, nez droit, bouche fine, cheveux fins et incroyablement brillants, comme de l’or.
   Un instant, tu regardes ton visage détruit, la moitié de nez, les lèvres déchirées en morceaux irréconciliables. Mais tu détournes ton regard du miroir. Tu ne veux pas en savoir davantage. C’est ton visage, ton visage de toujours, celui que tu te rappelles, celui qui convient, le seul que tu puisses accepter. Tu ne pourrais pas porter le visage d’un étranger. Le visage de ta haine.
   En silence, comme si c’était une nuit de fête, tu passes en revue tes paquets. Tandis que le feu brûle déjà les papiers d’emballage, tu lis les prospectus et fais l’inventaire de tes nouvelles possibilités. Tu constates que le résultat n’est pas parfait. Il n’y a rien pour remplacer ton bras gauche détruit. Mais, après tout, ça n’a pas tellement d’importance. Tu t’en procureras bien un.
   La première chose que tu essaies, en souriant, c’est une paire d’yeux Lynx Mark-XIII, la merveilleuse dernière invention du mois, à en croire le prospectus. Tu mets les anciens dans l’étui des nouveaux, au cas où… puisque l’étiquette destinée à l’exportation ne contient pour toute explication que le mot : INTERMITTENT.
   Suivent d’autres pièces détachées, chacune meilleure, plus perfectionnée, plus précise et plus puissante que celle dont tu disposais. Tu n’a pas besoin de chirurgie : ton corps de chair est resté dans la poubelle de divers chirurgiens pirates.
   Les implants s’insèrent exactement à leur place. Ici un membre, plus haut un capteur, plus bas une plaque pectorale, un module d’énergie dans ce côté-ci.
   Tu essaies soigneusement chacun d’eux pour voir si ces modèles, bien qu’ils soient nouveaux, ont des défauts qui rendraient le changement injustifié. Mais la science de l’autre monde est admirable. Chaque pièce se révèle inévitablement meilleure que la précédente.
   Une fois que tu t’es reconstruit, tu mets de côté les pièces qui restent. Tu feras en sorte de les échanger – si tu trouves quelqu’un – contre quelque chose de plus intéressant. Un nouveau bras gauche, une paire d’yeux qui ne seraient pas intermittents, peut-être une fille pour passer un bon moment.
   Tu te recouches sur le ciment pour reposer ce reste de corps qui est là, sous le plastique et le métal et qui subit encore des sursauts de tension. Avec la relaxation vient le malheur. La réalité qui mord et déchire. Le cri de haine de la vérité.
   Tu es un rat, une larve, une vermine de la pire espèce. Tu viens de t’offrir une orgie de bassesse et de saleté, tu as joui en te roulant dans l’ordure. Tu bois dans les chiottes de tes ennemis. À l’autre bout du conduit qui évacue leurs cloaques, tu attends qu’ils t’envoient leurs excréments pour te nourrir.
   L’image est si douloureuse que tu serres violemment les dents, mastiquant la haine et la honte. Tu ne peux pas en supporter davantage. Tu fermes le poing, presse le micro-piston dans la paume de ta main. Une seconde plus tard coule dans tes veines le plax chaud, doux, agréable, délicieux.
   Tu ne sauras jamais, Sans Nom, si ce produit a toujours fait partie de l’implant ou s’ils l’y ont mis pour toi, pour le rat. Tu sais qu’eux, ça n’a jamais été des « gens bien » qu’ils se sont toujours camés. Mais tu soupçonnes qu’ils mettent maintenant du plax dans tous les implants qu’ils envoient, de manière à tenir les rats tranquilles, paisibles, satisfaits.
   Tu fermes les yeux pour pleurer, mais les larmes ne viennent pas. Tu maudis en silence, de toute la force de ton cerveau. Mais tu n’arrives à rien. Il n’y a pas de soulagement possible. L’univers continue. Sale, misérable.
   Tandis que la somnolence due à la drogue s’empare de tes restes de chair et que tu te relaxes, tu en reviens à la réalité et tu penses à toi, à ce qui t’attend demain. Tu dois partir en chasse, tuer quelqu’un et lui arracher le bras avant qu’un danger ne fasse de toi une victime handicapée par ce bras en moins.
   Ton moi revient à la surface, une ébauche de moi qui émerge de la stupeur chimique, se contorsionne furieusement en toi, repousse cette idée.
   Puis la drogue progresse, et maintenant oui, solitaire sombrant dans l’inconscience, tu planifies tes prochains mouvements de chasseur.


FIN



© Eduardo Julio Carletti. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.  

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21/12/04