Gediminas Kulikauskas
est né en 1976 à Jurbarkas, Lituanie. Il a étudié l’Histoire à l’Université de Vilnius. Membre du club de SF de Vilnius DORADO et du Club allemand de SF. Membre de l’équipe de rédaction de la revue DORADO REGANOS d’où est extrait le récit
LES SAISONS. Gediminas publie dans différentes revues et collections de fantastique et de SF. Il a obtenu le premier prix du concours THE BEST OF LITHUANIAN SF AND FANTASY en 2001.





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   Elle jeta un regard furieux à sir Lancelot IV, dans l’attente de ce qu’il allait dire. La fleur d’églantier, d’un rouge et vert éclatants, glissée dans sa chevelure blonde, dégageait un parfum vivifiant de printemps. Si c’est le printemps quelque part en Europe… il vient de cette rose.
   – Je ne permettrai pas…, répéta-t-elle, car elle jugeait manifestement que le silence n’avait que trop duré.
   Sir Ray McDonald Lancelot IV se contenta de hausser les épaules, affectant l’indifférence.
   — Vous n’y pouvez rien, dit-il ensuite, comme pour s’excuser. Selon les plans du Conseil, l’automne va arriver ici. Un automne de jungle tropicale. Chute des feuilles, ramollissement des lianes, fruits trop mûrs qui jonchent le sol, marécages et vase, pluie fine et… Il se tut ; il se souvenait, mais trop tard : les fonctionnaires du Service climatologique n’ont absolument pas le droit d’exprimer leur préférence pour telle ou telle saison.
   L’air sombre, la jeune femme demanda :
   — Ray, dans quelle région est-ce l’automne en ce moment ?
  — Eh bien, regardez la carte, fit Lancelot IV, peu coopératif. L’Europe, de l’Oural à Paris, excepté l’Italie, l’Union des Hellènes, les Pictes et les royaumes des Varangiens.
   — Alors pourquoi avez-vous besoin du désert des Pyramides ?
   Ray leva les yeux au ciel :
   — Quelle curieuse question ! Vous connaissez déjà la réponse. Le désert. Voilà. Il y a longtemps que la résolution a été votée. Le Nevada, le Karakorum, le Kalahari et le Gobi, les sables du Texas et de l’Australie ainsi que la plus grande partie du Sahara…. Dans toutes ces régions ont été créées des zones climatiques, avec plus ou moins de succès. Seuls les cas du Grand Empire Cin et de ce terrain stérile, les Pyramides, n’ont pas été réglés. Nous ne pouvons pas toucher aux Cins pour des raisons politiques, mais, ma chère, votre Memphis…
   Il eut un geste d’impuissance. Mais son œil brillait comme celui d’un chat content de lui tandis qu’il poursuivait :
   — Ce sera l’automne à Memphis. L’automne perpétuel avec une transition aussi rapide que l’éclair, en l’affaire de trois jours, tous les trois mois. Hiver, printemps et été passeront en l’espace de trois jours, à Memphis. Que dire d’autre ? Regrettons simplement que l’accélérateur créé par cet imbécile de Schtein n’ait d’effet que sur les saisons. Et, en définitive, Madeleine, pourquoi m’avez-vous fait venir ici ? Croyez-vous que je n’ai jamais vu de désert ? Si je reste une demi-heure de plus sous ce soleil, ma peau va commencer à peler.
   Madeleine, confuse, balaya le paysage du regard puis se tourna vers McDonald :
   — Mais, monsieur… Ne regretterez-vous pas tout ça ? C’est le seul endroit naturel…
   Elle s’interrompit en entendant un léger crissement. L’inspecteur du Service climatologique se retourna lentement et fronça les sourcils à la vue d’un chameau qui, droit devant lui, à une dizaine de mètres, ouvrait tranquillement la bouche. L’animal remua les lèvres et envoya un jet de salive au pied de l’inspecteur. Un homme à la peau foncée qui chevauchait cette monture sauta à terre et s’approcha.
   — Inspecteur Lancelot IV ? Heureux de faire votre connaissance. Je suis Kharay, de chez les Jorjins. Président de la Chambre des Communes de Memphis.
   Le noir souriait. L’inspecteur lui répondit par un sourire crispé et serra la main qui lui était offerte. Il ignorait qu’il y avait des habitants à Memphis. Zut ! Il lui faudrait consulter une carte.
   — Et alors… de quoi s’agit-il, monsieur Kharay ?
   Le visage de l’homme s’assombrit :
   — De quoi il s’agit ? Eh bien, je voudrais savoir si le Conseil respecte toujours les règles de la démocratie.
   — Oui, bien sûr, bredouilla Ray. Zut ! Il ne devrait pas y avoir d’habitants à Memphis, à en croire l’informatique. Il y a que le vent autour des pyramides. Il lui faudra signaler tout ça, à son retour.
   — Alors, espèce de salopard, comment osez-vous changer notre climat sans nous demander notre avis ? Nous voulons que vous laissiez tout comme avant : le climat naturel avec les tempêtes de sable, le soleil qui vous cuit à petit feu et…
   — Je vous l’avais dit, inspecteur, fit doucement Madeleine, il faut qu’il reste sur la Terre un coin où la nature est inchangée. Y compris le climat. C’est si difficile de vous convaincre. Vous et votre goût pour l’automne…
  — Euh ! Euh ! fit aussitôt sir Lancelot IV, déconcerté. Il n’était absolument pas prêt à affronter un indigène. Vous pouvez dès à présent considérer que le projet n’aura pas de suite. Personnellement, je ferai tout… Au fait, où se trouve votre capitale ?
   — À trente kilomètres au sud d’ici, répondit le petit homme sans sourciller.
   — Je ne manquerai pas de m’y rendre un de ces jours, dit alors l’inspecteur. Et maintenant, il est temps que nous… N’est-ce pas, Madeleine ?
   Il regarda en direction du vaisseau aérien qui planait dans les parages.
   — Je vous rejoins dès que j’aurai dit quelques mots au chef, fit Madeleine.
   Elle alla vers l’homme noir après s’être assurée que McDonald ne pouvait pas entendre :
   — Eh bien ? Où en sommes-nous ? Tout est-il prêt ?
   — Oui. Vous pouvez les survoler. On croirait vraiment une capitale. Est-ce que mes gens seront payés ?
   — Je tiendrai toutes mes promesses. Quand l’affaire sera terminée, les vaisseaux dont je dispose emmèneront tout le monde dans l’Antarctique. À mon retour, je ferai courir le bruit que le vieux Ray a été victime d’une insolation. Ça nous permettra de gagner du temps. Ensuite… elle se tut, contempla le désert et, d’un geste machinal, remit la rose en bonne place dans ses cheveux. Je ferai en sorte que tout le monde en soit convaincu : pour ici, la meilleure solution, c’est le printemps.


FIN



© Gedimidas Kulikauskas. Traduit de la version anglaise par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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15/10/07