Pierre Jean Brouillaud, qui a beaucoup roulé sa bosse et exercé plusieurs professions -dont celles de journaliste et de traducteur- a publié, en littérature générale, chez Calmann-Lévy, un roman (Les Aguets) et deux recueils de nouvelles d'inspiration fantastique ( La Cadrature et L'Angle droit ), avant de passer à la science-fiction. En 1975, il a fait paraître Tellur dans la collection "Ailleurs et Demain" (Robert Laffont).

En 1996, il a donné aux éditions La Geste un recueil intitulé L'Oeil de pierre (1).

Il a publié plus de 70 nouvelles dans de nombreuses revues françaises et étrangères. Ses novellas ont notamment paru dans Antarès et Miniature.

De 1987 à 1997, il a présidé INFINI, association des littératures de l'imaginaire d'expression française. Il s'est employé à développer les relations avec les littératures des autres pays d'Europe et a aussi publié, à ce titre, plusieurs traductions de l'italien, de l'espagnol et du portugais.

 

(1) Ce recueil contient : Le Secret d'Andérès, Dédale, Quand l'Heure viendra.  


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Le Robonostic

Pierre Jean Brouillaud




  «Vive la Matrie ! Honneur aux mères ! Soixante-quinzième année du règne de la Femme ! »
   Deux jours plus tôt, l'administration de la Génésie -contrôle des mâles- avait prévenu Ardent par visiophone. Il est temps de renouveler ton carnet. Tu as utilisé les 24 cases.
   D'ordinaire, elles le renouvelaient sans autre forme de procès. Elles se contentaient de porter la mention : sous réserve d'examen. À tout moment, le titulaire peut être appelé à justifier de son droit au maintien dans la présente catégorie - Article 54 du règlement applicable à la sélection des géniteurs.
   Cette fois, elles le soumettaient au contrôle préalable.
   — Nous avons pris rendez-vous pour toi. Lundi matin, huit heures. Au petit déjeuner, nous te conseillons des aliments à haute valeur énergétique sous un faible volume. Nous te rappelons que l'usage des dopants est formellement interdit. Il sera procédé à une analyse d'urine. Si elle se révélait positive, tu risquerais la suspension de ton carnet pendant six mois.
   À l'entrée du hall, il suffisait d'introduire son carnet dans le ventre de l'hôtesse automatique. Elle crachait une fiche qui donnait accès à la salle des analyses. La fiche vous offrait en prime le slogan de la semaine. Il la retourna et lut au verso cette formule sibylline : Crier n'est pas chanter. Depuis six mois, les matrones menaient une campagne pour l'éducation des mâles.
   Il s'arrêta au vestiaire, se déshabilla, posa ses vêtements sur la tablette prévue à cet effet et les vit disparaître dans la bouche d'un conduit. Il enfila un peignoir sorti de son logement.
   Une flèche s'alluma :
   Passe au banc !
   Il entra dans un couloir roulant, tube annelé qui glissait à l'intérieur d'un boyau.
   La porte s'ouvrit en diaphragme. La salle des analyses se divisait en compartiments.
   Ardent donna de l'urine puis, ôtant son peignoir, pénétra dans la cabine de gauche pour se soumettre au robonostic. Il glissa la main et l'avant-bras dans un manchon, sentit le sélecteur courir sur sa peau à la recherche de la veine qui se prêterait le mieux à la prise de sang. L'appareil le radiographia, vérifia sa tension, ses rythmes cardiaque et respiratoire, ses réflexes, le tracé de ses ondes infra et intracorticales.
   — Ouvre la bouche, étire les lèvres, dit le répétiteur automatique.
   Deux machoires de métlastique s'insérèrent sous les commissures tandis qu'une main artificielle venait tamponner les gencives d'Ardent. Le robonostic contrôlait le taux de fétidité de son haleine et l'état de sa denture.
   La voix descendue du plafond susurra :
   — Tu as omis de te faire enlever la dent de sagesse supérieure gauche qui présente une carie.
   Des doigts de la main sortit un brouillard aseptisant qui, par sa fraîcheur, agaçait les gencives. La machine n'allait tout de même pas le recaler à cause d'une dent creuse !
   Une microbande lumineuse défilait devant ses yeux. Elle se composait de motifs érotiques choisis pour retenir l'attention du candidat dont l'appareil mesurait l'acuité visuelle. Le film se résumait à quelques postures ultra classiques. De celles qu'on enseignait aux adolescents dès le début de leur initiation, avant même les travaux pratiques du premier degré. Rien de très excitant. Aucun détail. Tout en plans moyens. Une fille assez quelconque dont les seins pendouillaient.
   Une autre bande, qui diffusait une gamme de soupirs, permettait de tester l'ouie du candidat.
 
°
    À l'intérieur de la cabine la température montait.
   Lève le bras gauche.
   Une trompe terminée par un suçoir prélevait sous l'aisselle un échantillon de sueur.
   Si quelque chose n'allait pas, l'appareil vous renvoyait au centre médical. Il vous rappelait votre rôle de géniteur : tu es investi d'une responsabilité exceptionnelle. Fournir la semence dont la femme fera naître la vie. Veille à la qualité de ton produit.
   Deux coques enduites sur la face externe d'une matière à modeler vinrent s'appliquer contre les hanches d'Ardent. Elles allaient prendre les mensurations de son bassin.
   Trente secondes plus tard, un panneau s'alluma : ADMISSIBLE.
   Ardent renfila son peignoir.
   La porte s'était ouverte en iris. Un projecteur braqué sur Ardent l'éblouit. On venait de prendre sa photo.
   La pièce dégageait une forte odeur de désinfectant. Maintenant, il distinguait le laboratoire : les murs de verre à facettes qui diffusaient une lumière argentée, le tableau de bord autour et, au-dessus du lit, tout l'appareillage de contrôle. Une vitre laissait voir la cabine où opérait la technicienne. Le plafond était un miroir légèrement convexe qui, par un effet d'anamorphose, grossissait le centre de l'image : le lit articulé sous son matelas de mousse, divisé en quatre plans dont l'inclinaison était réglable.
   La contrôleuse terminait ses exercices d'assouplissement. Elle était nue. Plutôt râblée. Trente-cinq ans. Le corps criblé de taches de rousseur, le nez retroussé, l'œil marron. Pour ne pas faciliter la tâche des candidats, l'administration choisissait rarement de très jolies filles.
   Dans un instant je suis à toi, dit-elle. Relaxe-toi. Mais tu as l'habitude. Tu n'es pas comme ces mâles qui boivent ou se dopent par manque d'assurance. Bien sûr, ça ne veut pas dire que tu ne t'es pas drogué, si ton analyse est négative. Il y a des virilisants qui ne laissent pas de trace. Je sais. Tu n'as pas besoin de cet artifice. Je viens de consulter ton télé-dossier.
   Tandis qu'Ardent parlait, une lumière verte s'alluma. Dernière vérification d'identité : sa voix correspondait bien à celle de la phonofiche qui servait de témoin. Les matrones redoublaient de précautions parce que certains mâles se faisaient remplacer.
   Rien à signaler ? fit la Rouquine. Pas de troubles ? Pas de ratés ? Nous allons voir ça. Tiens ! Tu t'es fait coller deux visas bleus, ces derniers temps. En catégorie A, tu ne devrais avoir que des visas rouges. Que s'est-il passé ? Oui, je sais, ce sont les risques du métier. Il y a dans l'appréciation du plaisir une part de subjectivité, pour ne pas dire d'auto-suggestion. Tout de même, c'est fâcheux. Indépendamment de la prime qui rétribue tes services de géniteur en fonction du visa, tu as une réputation à défendre. Tu es inscrit en A depuis trois ans. Entre nous, tu as pris ton temps : 24 prestations sur 14 mois ! Ça ne fait pas lourd. Si j'étais curieuse, je te demanderais comment tu as pu vivre en travaillant si peu. Ce qui m'inquiète surtout, c'est la répartition dans le temps. Au début, la fréquence est normale. Puis elle ralentit pour osciller entre 15 et 21 jours. Tu t'économises ou quoi ?
   Je pensais être convoqué pour un contrôle d'aptitude et non pour un interrogatoire.
   Maladroit. Tu vas la braquer. Tiens ta langue.
   Elle le fixa d'un air plutôt amusé :
   Bon, tu es au courant. Tu ne dois rien garder sur toi, pas même ta plaque d'identité. Tu souhaites un fond sonore ?
   Le répertoire autorisé ?
   Oui. Rythmes adjuvants mais non excitants. Ether 4, tu connais ?
   Il fit la grimace :
   Nous nous passerons de musique.
 
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