Jonathan Harker, est né le 30 juillet 1923 à Galway (République d'Irlande). Sourd-muet de naissance, il est d'abord surveillant en 1945 dans une école spécialisée : le Tulip Home, puis y devient enseignant et finit par en prendre la direction en 1958. Ayant pris sa retraite, Jonathan Harker est venu vivre en Bourgogne à partir de 1987. Il écrit depuis l'âge de vingt-cinq ans, mais n'a jamais été publié dans son pays, sans doute à cause de l'audace de certains de ses ouvrages. En effet, il a appris à considérer Dieu comme « une réalité en-dehors de toute forme de superstition, dégagée du merveilleux comme du mensonge ». C'est pourquoi ses sujets, romanesques et philosophiques à la fois, ainsi que la vision de l'au-delà qu'il présente dans l'une de ses meilleures nouvelles : le Rivage Noir (The Shore In The Darkness), que vous pouvez lire ici, peuvent être considérés comme de passionnantes curiosités littéraires.
Jonathan Harker est décédé le 6 août 2001.

TEXTES ET OUVRAGES PARUS
 
Nouvelles :
- le Rivage noir (The Shore In The Darkness) publié dans la Nouvelle Plume n° 9
- l'Héritage ancestral (The Ancestors' Legacy) publié dans COUP DE PLUME "spécial vampires" n°18
 
OUVRAGES À PARAÎTRE
 
Romans :
- Yechoua, l'enfant miracle (Yeshuah Wonder Child)
- Viens, Emmanuel (Emmanuel, Reach For Us)
- la République de la Croix (The Holy Cross Power)
 
Essais : - Tant de silences à écouter (Listening To So Much Silences)


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   Évidemment, l’ouvrage avait été bâclé, pour ne pas dire saboté. C’était toujours la même chose avec les novices. Il fallait constamment que le chef se déplace pour vérifier, puis qu’il rende compte à la Scoutmaîtrise. Et le chef, c’était lui, Philip. Bien des fois, il l’avait regretté. Cela n’en faisait jamais qu’une de plus.
  Sur un coup de fil de Derrick, le Scoutmestre, Philip avait donc sacrifié sa journée de repos pour monter jusqu’à Deer Crossing, juste au-dessus du village de F***. Il fallait qu’il aille voir pourquoi Alan, le « cul de pat’ » s’était cassé une jambe rien qu’en marchant sur le tablier d’un pont qui avait été bâti par la Troupe, la semaine précédente. Philip n’était pas parmi eux, ce jour-là. Il avait purement et simplement laissé tomber sa patrouille, les Chouettes, pour ne pas manquer son entraînement de rugby. À présent, il s’en mordait les doigts. Outre que ça ne se fait pas chez les scouts irlandais, il était obligé, maintenant, de réparer la faute qu’il avait commise, par simple négligence, en allant enquêter sur le lieu de l’accident. S’il avait été là pour les encadrer, les Chouettes n’auraient pas eu de blessure à déplorer. Derrick avait été très clair et très ferme sur ce point.
   Tout en marchant, les mains enfoncées dans les poches de son short, Philip avait ruminé sa rage. Après tout, était-ce sa faute si l’une des planches du tablier avait cédé ? C’est qu’on l’avait mal clouée, voilà tout. Les scouts se doivent de savoir faire des ponts. Et l’ouvrage avait été bâclé, il n’en démordait pas. Sa colère rentrée lui interdisait d’admettre que s’il n’avait pas failli à sa tâche de CP, les choses auraient pu évoluer tout autrement...
   Philip parvient enfin au but : un magnifique pont de bois de hêtre qui enjambait la chute d’eau dans laquelle se précipitait le torrent. Aujourd'hui, il y avait beaucoup d’eau car la Compagnie d’Électricité avait ouvert le trop-plein du barrage, là-haut. En bas de la chute, le bassin débordait presque. Les rochers sur lesquels les trombes d’eau venaient habituellement se briser, au bas de la chute, n’étaient presque plus visibles, engloutis par les mètres cubes récemment lâchés.
   Le CP s’engagea sur le pont. Il repéra tout de suite l’endroit où l’une des planches du tablier avait cédé. Une moitié était restée accrochée. S’agenouillant, Philip l’examina. Il eut un ricanement : bien sûr que cette planche ne pouvait que se casser, puisqu’elle avait un nœud en plein milieu ! Quel sombre idiot avait bien pu l’utiliser et la placer ici, en plein milieu du pont ?
   Par acquit de conscience, il examina les planches voisines. Il étouffa un juron : certaines étaient si mal clouées que ce satané pont devenait vraiment dangereux. Ah ! vraiment, une belle bande de crétins ! Il n’avait pas tort, tout à l’heure, en pensant que le boulot avait été saboté. Ah ! les...
   Un fort craquement interrompit sa diatribe silencieuse : la violence de ses sentiments l’avait fait frapper du pied l’endroit où il se tenait, et les planches protestaient d’une façon inquiétante...
   Soudain, l’une d’elles se brisa net sous son pied droit.
   Instinctivement, Philip se rejeta en arrière. Mais il glissa et ses quatre-vingts kilos s’effondrèrent sur les planches voisines, qui cédèrent ensemble. De ce qui s’ensuivit, Philip ne devait conserver que le souvenir d’une chute qui lui parut très longue, bien qu’elle n’excédât pas 25 pieds, et d’un choc formidable à la poitrine. Puis, des limbes brumeux et opaques se refermèrent sur lui.

 *

   De cette brume, il n’émergea vraiment que lorsqu’il se rendit compte qu’il marchait, d’un pas assuré, sur une pénéplaine d’herbe tendre.
   Il regarda autour de lui, puis au-dessus de lui. La pénéplaine s’étendait à perte de vue, sans un seul arbre, partout couverte de cette herbe courte, mais aussi douce qu’une moquette. Cela ne ressemblait nullement aux paysages de la région de Limerick, où il était né. Le soleil n’était visible que sous la forme d’un disque voilé par des tulles nébuleux. Il brillait ainsi sans chaleur excessive, et sa lumière ne créait aucune ombre.
   Philip notait tous ces détails sans arrêter un instant sa marche. Il lui semblait que sa volonté était soumise à une autre, mystérieuse, invisible, qui commandait à ses jambes. En vérité, il ne pensait plus à son accident, ni au pont, ni à sa récente colère. Ni à qui ou à quoi que ce fût d’autre, d’ailleurs. Il allait, droit devant lui. Cette volonté étrangère, qui s’était substituée à la sienne, guidait même le fonctionnement de son esprit.
   Après une marche dont il ne pouvait estimer la durée, les aiguilles de sa montre étant fixées sur 15h20, il parvint au rivage d’un grand lac.
   Il ne voyait de la rive opposée qu’une mince bande très sombre, aussi voilée que le soleil. La volonté inconnue l’avait guidé vers cet endroit, sans qu’il cherchât à lutter contre elle car il éprouvait lui-même l’envie de s’y rendre : un étrange appel de trompe l’y avait guidé.
   Maintenant qu’il était là, l’appel se renouvelait. Il sortait d’une sorte de sirène, pour l’instant actionnée par un homme vêtu et équipé comme un brasseur d’affaires : costume trois pièces et cravate, mallette à la main, téléphone portable à la ceinture. Frénétiquement, il pressait sur le bouton, faisant ululer la sirène d’une façon éprouvante pour les nerfs. Lui-même semblait à bout de patience :
   — Alors, tu vas arriver, oui, satané bac de malheur ! criait-il.
   Philip sentit que, brusquement, il s’éveillait d’un rêve. Se précipitant vers l’homme, il l’aborda en esquissant un rapide salut scout, puis demanda à brûle-pourpoint :
   — Je peux vous emprunter votre portable, Monsieur ?
   L’homme, abandonnant le bouton d’appel, se retourna et lui sourit d’un air sarcastique :
   — Si vous voulez, jeune homme. Mais je vous préviens : pas moyen d’appeler qui que ce soit dans ce foutu pays !
   En même temps, il tendait l’appareil. Philip s’en saisit et tenta de former le numéro du local de la Troupe. Rien. Il essaya alors d’appeler chez ses parents. Rien. Il forma d’autres numéros : celui de Derrick, celui de l’aumônier, ceux de sa patrouille... Toujours rien. Doté d’une excellente mémoire, surtout pour les chiffres, Philip était certain de ne pas s’être trompé. D’ailleurs, même dans ce cas, quelqu’un aurait sans doute répondu. Mais non, rien. Pas même de tonalité.
   — Je vous l’avais dit ! fit l’homme d’affaires en reprenant son bien. Pas moyen d’avoir une seule communication. Pourtant, il faut que j’appelle des tas de gens, à commencer par ma banque. Mais rien à faire !
   — Mais... où sommes-nous donc ?
   Philip se rendit compte alors que sa voix, ainsi que celle de l’homme, avaient une curieuse résonance, comme si l’air ambiant étouffait leur son.
   — Dans un foutu pays, je vous dis ! Pas civilisé pour un sou ! Et dire qu’il va falloir y passer je ne sais combien de temps !
   Cette dernière phrase intrigua Philip, mais il n’eut pas le temps de poser une autre question :
   — Commençons par nous présenter, dit l’homme en tendant la main. Amos Cooghan, de la SODETEC Ltd. Vous en avez sûrement entendu parler : c’est la société qui fabrique ce portable, tenez ! J’aurai deux mots à dire à certains techniciens, quand je les retrouverai !
   — Philip Minton, CP des Chouettes.
   Il remarqua que Cooghan lui avait serré la main gauche, que Philip lui avait tendue par automatisme. L’homme sourit :
   — J’ai été scout, moi aussi, dans ma jeunesse... Je vous ai repéré de loin, avec votre uniforme, vous savez ! Vous êtes presque un Compagnon. Je me suis dit : tant mieux ! Les scouts savent faire tellement de choses ! Moi, j’ai quitté trop tôt... Le goût des affaires, que voulez-vous ! Mais, tout de même, je doute que vous puissiez nous tirer de cette situation, nous et les autres...
   Du geste, il désignait vaguement un groupe, sur sa gauche. Alors seulement, Philip se rendit compte que Cooghan et lui-même n’étaient pas seuls.
   Un jeune homme bien bâti comme lui ne pouvait pourtant pas manquer de remarquer une jeune fille à peine plus âgée que lui, vêtue d’une robe bleue très courte et portant ses cheveux très longs, qu’elle laissait pendre dans son dos. Elle aurait pu être ravissante si son expression n’avait pas été aussi triste, au point qu’elle en paraissait hagarde ; la pâleur de son visage agrandissait encore ses yeux noirs qui semblait fixer un point inconnu, perdu dans l’infini, semblait-il.
    — Celle-là, c’est une traînée, commenta Cooghan qui avait suivi le regard intéressé de Philip. Elle s’est sauvée de chez ses parents trois mois avant ses dix-huit ans, pour se mettre à la colle avec une espèce de vaurien qui vit de petits boulots plus ou moins réguliers, par-ci par-là... Oh ! pas un vrai vaurien, certes, comme ce galvaudeux, là-bas... »
    Le « galvaudeux » en question se tenait trop loin pour que Philip pût distinguer ses traits, d’autant plus qu’il avait à demi tourné le dos aux autres. Il était vêtu d’un vieux chandail troué et d’un vieux jean rapiécé, ce qui lui donnait l’allure d’un clochard.
    — Une petite frappe, mais de la pire espèce, expliqua Cooghan. Personnellement, je suis content qu’un jeune costaud comme vous soit arrivé : je me sens plus en sécurité dans le voisinage de ce voyou, maintenant que vous êtes avec moi... Parce que, vous vous doutez bien que ce n’est pas ce petit curé qui va me protéger : il a l’air tout juste assez résistant pour marmotter ses patenôtres... Non, mais, regardez-le : il ne fait même pas attention à nous !


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