© photo S. Graul.
Elia Barceló
est née en 1957 à Alicante et enseigne la littérature espagnole à l'Université d'Innsbrück depuis 1981. Considérée comme l'un des plus grands écrivains espagnole de science-fiction, elle est également l'auteur de romans fantastiques et d'un grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse ainsi que d'un essai sur les figures de la terreur dans les romans de Julio Cortazar. Le Secret de l'orfèvre, court roman traduit dans cinq langues et publié chez Flammarion en février 2006, consacre son succès international.


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Nouvelles traduites et publiées dans la revue ANTARÈS :
– La Dame-Dragon
(La Dama Dragón), Antarès 30 (1988).
– Peau (Piel), Antarès 34 (1989).
– L'Étoile (La Estrella), Antarès 39/40.
– Folle (Loca), Antarès 47 (1996).




Le Secret de l'Orfèvre
 
 

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Vient de paraître :

Antho Rivière Blanche


   
   Quand, trois jours après, ils récupérèrent sa planche dans les falaises de la Punta de las Animas, il n’y avait aucune trace du cadavre de Ralf Starnberg. Quatre semaines plus tard il fut considéré définitivement comme disparu ; ses effets personnels, retrouvés à la pension Manolita, où il avait occupé la chambre dix-sept pendant tout le mois d’août, furent envoyés au commissariat de Munich qui avait délivré son passeport. On trouva les photos plus tard dans le laboratoire d’un photographe ami de Starnberg : quatre pellicules de vacances dans lesquelles l’Allemand avait choisi des motifs typiques du village : un figuier contre le mur d’un ermitage, le port au coucher du soleil, des pêcheurs en train de raccommoder leurs filets, des cageots de poissons à la criée, les plages de galets sous la tour carthaginoise, des stèles du cimetière, des sculptures de l’église paroissiale, un croissant de lune, symbole du village que l’on pouvait voir peint, gravé, sculpté un peu partout et, très souvent, le portrait d’une femme : Mariana Macias, apparemment amie, fiancée ou maîtresse du photographe défunt. À travers ses déclarations, corroborées par celles de Cristina Sanchez et Maria Luisa Martinez, amies des deux personnages, on sait que Starnberg avait décidé, contrairement à ses habitudes, de prolonger d’une semaine son séjour dans le village pour ne pas manquer les Fiestas Mayores , comme cela avait été le cas au cours des trois années antérieures, depuis sa première venue à Santa Rosa. Le matin du cinq septembre, plusieurs personnes ont vu Starnberg se diriger vers la plage avec sa planche à voile. Il a échangé quelques mots avec le propriétaire du kiosque sur l’avenue du port, Luis Rosales, qui lui a rappelé que la messe solennelle était à midi, et, puisqu’il était resté pour les festivités, il ne fallait pas la manquer. Starnberg a donné l’assurance qu’il serait de retour bien avant, car il voulait seulement avoir un peu la sensation de se trouver seul sur une plage où, jusqu’au trente et un août, on pouvait à peine mettre un pied sans marcher sur quelqu’un. Ce fut la dernière fois qu’on le vit vivant.
   Les obsèques de don Francisco Rios Lopez eurent lieu le dernier jour des festivités, le six septembre, à neuf heures et demie du matin, après la messe à laquelle assistèrent tous les habitants de la localité, probablement parce que Rios avait été instituteur en retraite et une véritable institution à Santa Rosa. Sa mort, à quatre-vingt quatre ans, était due à un arrêt cardiaque pendant la célébration du traditionnel « enterrement de la génisse », le soir du quatre septembre. Vu la température et le fait que Santa Rosa ne dispose pas de funérarium, l’enterrement eut lieu dès que possible. Les restes de Ralf Starnberg reposent dans une enveloppe de plastique noir vingt centimètres au-dessous du cercueil de pin du Canada qui contient le corps de Francisco Rios Lopez.

   Santa Rosa est un village côtier, hospitalier et plaisant qui vit un peu à l’écart des grands centres méditerranéens, en hiver de la pêche et en été du tourisme, un tourisme récent, familier et composé dans sa grande majorité d’étrangers – des Allemands et des Danois – qui ont découvert, en marge des agences, le petit paradis où on peut pêcher dans les rochers, s’allonger sur la plage sans avoir à payer les chaises longues et les parasols, se promener au coucher du soleil sur une allée plantée d’arbres et éclairée par des lampadaires de fer qui donnent une lumière couleur perle et fraîche, comme celle de la lune.
   Santa Rosa a de la compréhension pour ses hôtes étrangers, sachant qu’ils viennent affamés de soleil, pâles et fatigués, passer quinze jours à dormir et à bien manger. Sa devise est vivre et laisser vivre. Mais il y a une règle. Une règle tacite qui, dans la pratique, ne pose pas de problèmes : la saison finit le trente et un août. Aucune pension n’accepte de clients après cette date, on ne loue pas de logement en septembre, aucun étranger à la localité n’est invité aux fêtes patronales qui commencent le premier jour du mois par la décoration collective du village. Sa fête lui appartient. Ce n’est rien d’extraordinaire, mais elle est à lui et à personne d’autre.
   C’est pour cela que Santa Rosa est un village heureux. Parce qu’il accomplit ses rites. Parce qu’il y a une chose pour chaque temps et un temps pour chaque chose. Et si ses rues blanches et pentues se remplissent d’étrangers pendant deux mois, septembre venu Santa Rosa s’étire comme un chat au soleil qui annonce l’automne et prévient par des grognements ceux qui ne seraient pas à leur place pour les célébrations. Les plus âgés veillent à ce qu’il en soit ainsi, les jeunes apprennent et exécutent. Ils savent que s’ils ne sont pas vigilants, les temps modernes les dévoreront et en feront un village pareil à des milliers d’autres, sans culture, sans racines, sans caractère. Ils savent qu’il faut faire des concessions, et ils en font, par exemple quand, au cours des années 1940, ils ont dû changer pour la deuxième fois le nom du village – ils l’avaient déjà fait au XVIIème siècle – et l’appeler de nouveau Santa Rosa parce que quelqu’un avait informé Madrid que le nom d’Astar avait des résonances trop païennes et sanglantes pour un village catholique dans un pays catholique. Mais cela n’avait pas d’importance. Tous connaissaient son origine punique et en étaient fiers. Tous savaient que Santa Rosa était Astar, ce qui leur suffisait.
   Pour Mariana, ça n’avait pas été facile. Ralf lui avait plu dès le premier instant où, avec son espagnol balbutiant et son sourire de garnement, il était entré dans son salon de coiffure pour une coupe de vacances, un rafraîchissement qui devait respecter une mèche longue et fine sur la nuque. Il avait une abondante chevelure blonde, la peau comme tous les autres, pâlotte, un teint hivernal, les yeux d’un bleu très foncé derrière des lunettes ovales cerclées d’aluminium, les mains fines. Elle avait pensé qu’il pouvait être musicien, puis elle se rendit compte qu’il était photographe et travaillait pour une agence allemande. Elle avait pensé qu’il aimerait le contact de ses mains. Le lendemain, ils étaient allés tous deux se promener partout, une semaine plus tard, ils étaient amants.
   Ce furent trois semaines pendant lesquelles Mariana commença à découvrir chez l’homme qui s’était épris d’elle un caractère semblable à celui des habitants d’Astar, fermé, mystérieux, tribal, et lui, de son côté, pensa qu’il pourrait un jour faire partie du village, chercher du travail dans le coin ou l’épouser et l’emmener à Munich de manière à se partager durant l’année entre les deux pays. Il devint l’ami de tout le monde, commença à prendre l’accent de habitants de Santa Rosa qui les faisait ressembler à des Basques émigrés, il apprit à jouer au mus* avec Paco, le bijoutier et Tony, le photographe, il alla à la pêche dans la barque de Santi, le frère de Mariana, revint à Noël et aida à installer la crèche géante de la paroisse ; ils l’habillèrent en membre de la confrérie du Sacré Cœur. Il vint tous les étés et, la troisième année, décida de changer la date de son séjour, d’en parler à la patronne de la pension et de rester pour les fêtes.
   Il fut surpris quand Manolita lui dit oui d’emblée. Il savait que Santa Rosa ne tolérait pas d’étranger lors de ses Fiestas Mayores, mais il le prit ensuite comme un honneur. Maintenant, il n’était plus un étranger, il avait été accepté, il aiderait à décorer les rues, courrait dans les rues poursuivi par le taurillon, participerait à la procession jusqu’à la mer, et le cinq septembre au soir, il demanderait à Mariana d’être sa femme. Il y a une photo sur laquelle on voit Mariana regarder le lit, la tête penchée, un doigt replié sur les lèvres, comme si elle voulait dire quelque chose qu’en définitive elle ne dirait pas. Ses yeux ont une expression ambiguë : on y voit, en même temps, de la crainte, de la méfiance peut-être, de l’amour, ou du désir, un peu de désespoir. Ralf l’observa longuement en développant le cliché, essayant de comprendre le message, de savoir s’il y avait un avertissement dans les yeux sombres qui le regardaient depuis le bac, dans la pénombre rouge du logement de Tony. Il avait fait cette photo lorsqu’il lui avait dit qu’il restait pour les fêtes. Elle était nue, assise sur le lit, la tête appuyée contre le mur, les yeux clos, un sourire naissant sur le visage. Il avait pris l’appareil et, à travers celui-ci, avait commencé à lui parler, à évoquer Munich, ses cours d’espagnol, les tristes hivers de l’Europe centrale, tandis qu’il pressait le déclencheur, essayant de capter ses sourires, la lumière dans ses yeux, le vrai visage qu’il connaissait et dont il avait tellement la nostalgie durant l’hiver, le visage qu’aucune photo n’avait réussi à saisir.
   Il lui dit qu’il restait, sans insister, comme par jeu, que Manolita lui avait fait une grâce, que, pour la première fois depuis trois ans, il ouvrirait les yeux, un premier septembre, à Santa Rosa qui, vide de touristes, serait là pour lui. Elle ne répondit pas. Elle resta un moment ainsi, le doigt sur les lèvres, le regard douloureux, un moment d’éternité. Puis elle rampa sur le lit jusqu’à l’endroit où il se trouvait, lui prit l’appareil photo des mains, et ils firent l’amour furieusement, avec une passion inconnue qui pouvait être un témoignage de gratitude ou du désespoir ou un abandon. Ou une chose qui, comme tant d’autres, n’existait qu’à Santa Rosa, quelque chose à quoi Ralf ne pouvait donner de nom.
   Quand Mariana sortit de la chambre, elle sentit la peur qui la gagnait. Au début, elle avait pensé que cela finirait par arriver, mais, les derniers temps, elle avait commencé à espérer. Ralf était accepté. Et, surtout, il n’était pas possible que ça se produise si tôt. Tous avaient la certitude que, cette fois, ce serait le gros Hollandais, ce casse-pieds qui, depuis des années embêtait Rosa, celle de l’hôtel, pour qu’elle lui loue une chambre. Ça n’était pas possible. Ralf ne pouvait pas rester. Elle sentait comme un liquide glacé qui la brûlait en dedans, qui battait au rythme du chronomètre mis en marche à l’intérieur de son corps. Ce jour-là elle rata deux permanentes et dépassa le temps prévu pour une teinture. Le lendemain, elle ferma et, sachant qu’il n’y avait rien à faire, alla parler avec Manolita.


*mus : jeu de cartes.

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