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Jean-Pierre Planque n'est pas un nouveau venu dans la SF, ses textes ayant paru depuis une dizaine d'années dans de nombreux supports français tant professionnels que semi-professionnels et faniques. Dans Rezo Barjo, il imagine un procédé combinant les avantages du minitel rose et des jeux de rôles. Mais est-il vraiment recommandable ?

(Jean-Pierre Moumon in ANTARES n°34, 2e Trimestre 1989)




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Rezo Barjo


Jean-Pierre Planque



  
Jasper retrouva Isbel sur le chemin. Il l’avait reconnue de loin, entre chien et loup, dans la clarté diffuse du jour finissant, et aurait juré qu’elle dansait tant son allure était légère. Isbel a la grâce de l’oiseau, pensa-t-il, un oiseau parfumé aux plumes de nuit et de lumière.
  Elle lui souriait de son sourire de chat, à une portée de flèche, autant dire à une cinquantaine de pas, pleine de cette sérénité tranquille qu’il aimait tant. Isbel la Guerrière, Isbel le Lion, Isbel le Sage, Isbel partout, toujours. Depuis combien de temps, depuis combien de jours, de mois, d’années ? La source de leur histoire jaillissait à l’Aube, cette aube lointaine et profonde bien avant les Ténèbres, bien avant que le monde devienne tel que vous le connaissez : une cage, un cercle, une prison. Oui, c’était avant, bien avant qu’on fabrique des enfants-robots, des images obéissantes et conformes au modèle, des briques pour le Mur.
  Isbel et Jasper ne transmettront vie à aucun enfant tant que le monde persistera à être une prison. La force de leur amour donnera forme à des enfants-ailleurs, des enfants-demain, de ces êtres libres dont le nom n’est inscrit que dans les arbres, au fond de la rivière près du moulin, dans les étoiles de sable au bord des vagues, dans le chant des rossignols et la vibration dorée des grillons.

  Jasper arrêta son pas, lança les bras au ciel et éclata d’un rire sonore tandis qu’Isbel franchissait lentement les derniers pas qui les séparaient encore pour venir se blottir contre lui. Le frère et la sœur à nouveau réunis resplendirent au cœur de la nuit. S’éveillèrent alors malgré eux leurs peaux, comme toujours désireuses de ne former qu’un corps. Un seul corps, une seule vibration, une onde rivière qui les emporterait à travers champs, à travers ciel, hors l’espace et le temps ordinaires, par les contrées inexplorées de la Terre vraie.
  Les hirondelles les guidèrent jusqu’à la maison, frôlant les buissons, éparpillant dans l’air encore chaud leurs petits cris joyeux. Fil chantant dans les dédales d’un labyrinthe de rues et d’avenues bordées de veules façades où il se serait à coup sûr perdu, elles avaient accompagné Jasper depuis la porte du Peyrou. Mais la fée Isbel était l’amie des oiseaux. Elle avait appris à leur parler, ainsi qu’aux bleuets, aux coquelicots, aux arbres, aux hérissons et à tout ce qui vit, et c’était toujours le même mot : « Amour, amour, amour ! »

  Isbel posa un doigt sur ses lèvres chéries et installa le silence autour des bâtiments au cœur desquels hommes et bêtes dormaient paisiblement. Car le sommeil est chose sacrée ; rompre le repos, c’est peut-être briser un rêve et renvoyer dans les ténèbres un univers entier qui lentement prenait forme et vie… Et que dirait Pierre-Emmanuel s’il les surprenait ensemble, que deviendrait son monde à lui ? Dans son monde à lui, Isbel a reçu le prénom de Marie ; elle est sa femme, elle est aussi la mère de ses enfants. Il l’aime à sa manière et ne tolère pas de double vie. Dans sa tête à lui tout est clair, simple, carré, évident et construit : d’un côté la réalité bien concrète et de l’autre le rêve avec lequel il peut jouer. Hors cette évidence, point de salut ; croire et prétendre vivre autre chose est utopie. Pire encore, c’est être fou, c’est lui en vouloir, c’est le nier, c’est tout faire pour le rendre malade et malheureux…

FINIE LA TRISTESSE — À BAS LA SOLITUDE !
REZO BARJO VOUS AIME
INVENTEZ ET VIVEZ AVEC REZO BARJO !


  Isbel et Jasper pénétrèrent sans bruit à l’intérieur du principal bâtiment. Passé la porte, c’est plus qu’une succession de chambres qu’on peut louer à l’année, c’est un temple sacré dans les couloirs duquel on avance à pas feutrés vers le cœur, vers le centre, sans peur, sans joie, porté par la seule force de son amour. La Joie bien après est donnée au voyageur avec la Connaissance, et Jasper le sait bien tandis qu’Isbel murmure à son oreille : « Plus profond, plus encore, jusqu’à la pierre inexorable au fond…1 » et que sa voix complète la phrase sublime du Maître : « Et frappe à la porte sans clé.»
  Ils ont encore appris ils ont encore creusé, éloignés l’un de l’autre, si loin qu’ils se touchaient, qu’ils ne cessaient de s’épouser, de découvrir, de transformer. Et chaque rencontre sur le chemin contient toutes les rencontres, et chaque fois c’est la même porte. Seul change le regard d’Isbel et de Jasper.
  Un jour, ils seront réunis, inséparables. Peut-être le sont-ils déjà quelque part et partout, derrière cette porte ultime, cette porte sans clé qu’il suffit de pousser…
  Cette fois peut-être ?
  Ou hier ? Ou demain ?

  — Tu passes trop de temps dans ta bulle, dit Jazer, c’est tout juste si j’existe…
  Sisera se sentit comme une petite fille prise en faute, elle ébouriffa sa noire crinière et se laissa tomber au creux du lit de plumes syntoniques. Puis elle croisa ses jambes nues et Jazer put admirer à loisir les courbes idéales de son jeune corps. C’était une stratégie toute féminine, facile, mais qui donnait encore d’excellents résultats. Même entre mari et femme…
  — Quel culot, protesta-t-elle. Sur la dernière facture, ta consommation était astronomique, alors que la mienne… Non, à mon avis, ce n’est pas ce qui te gêne.
  Jazer bondit :
  — Et puis-je savoir ce qui me gêne ?
  Sisera se massa la cheville, fit cliqueter ses bracelets et prit son air le plus mutin pour répondre :
  — Va savoir ? Peut-être es-tu jaloux. La dernière étude du Bureau des Relations Transpersonnelles évoque des signes alarmants de suspicion, de jalousie, voire de crise entre époux dues aux bulles et à Rezo Barjo.
  — Hum ! Je ne pense pas être jaloux. Je t’ai tirée d’affaire plus d’une fois quand tu manquais d’inspiration, non ? Souviens-toi les rezoparts avec lesquels je t’ai connectée, c’était pas triste ! Depuis quelque temps, tu sembles complètement partie… (sa voix se fit plus tendre.) Raconte-moi, ma chérie.
  Jazer caressa les seins de Sisera à travers le mince tissus de sa robe.
  — Je te vois venir. (Elle le repoussa mollement.) Comme tu dis : les autres fois, c’est toi qui choisissais, qui orientais et dirigeais les scénario à ma place. Cette fois, c’est différent : j’ai choisi seule mon rezopart et ça dure, notre histoire tient la route et c’est ce qui t’ennuie. Si tu pouvais trouver une faille et te brancher pour tout faire capoter…
  Jazer abandonna la partie. Il ne pouvait rien tirer de Sisera. L’autre solution semblait plus risquée, mais il n’avait pas le choix
  — Dis-toi bien que ce n’est qu’un jeu, hasarda-t-il, et qu’il a ses limites. Moi, quand je sens que ça va trop loin, je casse. Tu sais, la touche INTERRUPT.
  La jeune femme étouffa un bâillement et pianota sur la console de lit. La lumière se fit plus douce tandis que les premières notes de la sophrocomposition inondaient la pièce de vibrations tamasiques.


  La chambre de la Reine avait été investie, pillée et profanée par Collector, autre aspect de Pierre-Emmanuel. Il avait dû faire appel à tout son ténébreux génie pour empiler là, autour du lit, brique après brique, livre après livre, revue après revue, patiemment, des tonnes de rêves, de cauchemars, d'aventures et d'illusions. Le branlant édifice prenait des allures de mâchoire prête à mordre les corps de Jasper et d'Isbel, à répandre sur eux le sang, la violence et les plus sournoises maladies. Dans la faible lueur de la bougie flottaient des spectres glauques et malsains qui disputaient l'espace à des cohortes d'araignées, à des sous-hommes tordus comme leurs pensées, à des sous-femmes bancales et mal rêvées. L'odieuse machinerie se nourrissait elle-même des produits qu'elle fabriquait. Sans relâche, sans repos, comme une usine, elle avalait ses enfants morts-nés, les recyclait, les recrachait pour les ré-engloutir de plus belle dans un soupir d'autosatisfaction. Un serpent se mordant la queue, tel était le piège arrogant et stupide qu'avait tendu Collector autour du lit des deux amants. Une trappe que Jasper et Isbel désamorcèrent d'un baiser, d'une caresse. Et tout redevint lumineux, clair, véritable au soleil de leur amour ; ils se dépouillèrent des derniers voiles qui encombraient encore leurs peaux et les laissèrent dériver loin dans un grand éclat de rire.
  Deux enfants. Ils étaient deux enfants sur une île déserte, nus et innocents, beaux et légers, si légers qu'ils s'embrassèrent sans se toucher. L'air vibra autour d'eux, ce fut comme si tout à coup plus rien n'existait. Sous un ciel étoilé, ils s'ébrouaient dans l'eau verte de la rivière, en bas, en même temps qu'ils couraient, main dans la main, le long d'une plage de sable blond. Mais ils étaient aussi, par un après-midi torride, dans une chambre d'hôtel ouverte à tous vents, brûlants et assoiffés, avides d'aller plus loin, toujours plus loin, au bord de l'épuisement et exultant encore. Deux fauves traquant l'amour et le plaisir dans leurs moindres recoins et inondant leur couche royale de jouissance et de sang. Et toujours se poursuivaient de siècle en siècle, se retrouvaient, s'aimaient, se perdaient à nouveau. Jasper sentait encore les lèvres d'Isbel frôlant les siennes par un soir d'été. Elle l'avait reconnu et pourtant il partait, plein de tous les instants qu'il venait de vivre, de presque voler là. Mais quelle importance ? Il reviendrait. Son corps avait enregistré l'appel et sa peau, elle, savait. Isbel l'avait sentie frissonner, vibrer à son contact, comme si elle lui criait :
  « C'est moi, c'est bien moi ! »
  Oh, depuis cet instant, ils s'étaient revus, retrouvés, aimés, fêtés, à Camaysar, à Phaldor, à Razanil, à Salilus, au creux de vaisseaux magiques toujours en partance vers plus de clarté. Jasper l'Alchimiste et Isbel la Fée polissaient en silence leur amour, le sculptaient, le purifiaient jour après jour, nuit après nuit, toujours à l'unisson l'un de l'autre, quelle que fût la distance jetée entre leurs corps. Et plus leur amour étincelait, plus la distance s'affinait et plus leurs âmes étaient sur le point de se toucher. Viendrait un jour où leur amour ne serait plus leur amour mais l'Amour. Alors ils pourraient quitter ces corps devenus inutiles pour partir, rejoindre le corps unique et immortel qui les attendait.
  Leur vaisseau favori était pourtant ici, dans ce coin de terre et d'arbres que les gardiens de la prison avaient mystérieusement épargné. Il y avait bien cette borne romaine plantée là, contre le mur de la maison, et sur laquelle quelque savant de la Faculté s'était doctement penché. Mais qui voudrait voir dans ce lieu autre chose qu'un endroit agréable où passer des vacances, où faire construire sa villa-cage, où installer sa mort ?
  « L'Empire n'a jamais pris fin
3 », avait écrit le Maître. Mais les murs de la forteresse craquaient de toutes parts.

  C'était là, sur l'ancienne voie romaine, qu'Isbel sacrifiait à la vie ordinaire depuis des années. C'était là, dans cette cour-jardin envahie d'herbes hautes, que, dans une autre peau, elle étendait le linge. C'était ici, sous le parasol rouge flambant neuf, qu'elle prenait parfois, dans un autre corps, ses repas avec Pierre-Emmanuel et Sylvain, leur turbulent enfant. Ou encore là, dans ce deux pièces-cuisine grand comme une maison de poupée, que sa mémoire obéissante lui dictait sans faillir les tâches à accomplir, les gestes à faire et les paroles à dire ; et puis les livres à lire, la musique à écouter, les pensées…
  Non, pour les pensées, c'était un peu différent. Elle allait s'asseoir sur la murette aux pierres entiédies de soleil et retrouvait la présence de Jasper. Une présence parfois troublée par les échos d’existences alentour qu’il lui fallait abstraire ou accepter bon gré mal gré. Pas toujours facile d’atteindre cet état de conscience où la voix de Jasper parlait en elle, source claire quand le printemps renaît. Quand par bonheur elle allait y parvenir, c’était comme s’il voyait par ses yeux les cerisiers en fleurs en contrebas, ou les chevaux assemblés pour boire, le vol fragile d’un papillon, comme s’il sentait tous les parfums de la nature qu’elle respirait à perdre souffle pour eux, pour lui, jusqu’au vertige. Sa peau, son corps tout entier s’offraient aux caresses du vent, à la tendre étreinte du soleil, aux froids baisers de la pluie.


PARTOUT — TOUJOURS
REZO BARJO VOUS BRANCHE AVEC LE REZOPART DE VOS RÊVES
ENTREZ VOS DONNÉES PSYCHO-BIO-PHYSIQUES
TOUCHE PROFIL

  Ainsi Jasper partageait-il avec elle le miracle de toutes les saisons, les yeux ouverts, présent au monde, à tous les mondes qui se dévoilent sans cesse pour offrir leurs cadeaux. Et c’était bien ainsi. Elle pouvait ensuite s’en retourner vers la maison ; rien n’était triste et tout était à sa place ; et tout avait une égale importance…

  Il avait fallu que Jazer se sente directement menacé dans son intégrité pour qu’il en vienne peu à peu à douter des vertus du système Rézo Barjo. C’était un système qui fonctionnait à la perfection. Une mémoire centrale collectait des milliers de profils psycho-bio-physiques à la seconde ainsi que les synopsis formés dans les bulles et ses unités de liaison connectaient, en fonction de l’offre et de la demande, les rezoparts correspondants. Chaque bulle était équipée d’un synthétiseur image-son couplé avec une mémoire périphérique où étaient stockés des milliers de films, de personnages, de décors. Le sourire d’Ava Gardner, la voix inimitable d’Arletty, la silhouette sensuelle de Natasja Kinski, le village de La Foire des ténèbres, les décors de Stars War ou de Paris Texas. Le choix était illimité. On pouvait allègrement puiser dans les mélos, les polars, le gore, faire dans le registre sentimental, passionné, comique ou érotique, violent ou romantique… On pouvait jouer à deux, trois, quatre ou plus. Et il n’était pas rare de voir ainsi se créer de véritables chefs-d’œuvre cinématographiques ensuite produits, primés et distribués dans les anciennes chaînes de cinéma qui, il faut bien le dire, ne faisaient plus recette. Mais la plupart du temps défilaient dans les bulles des histoires à rallonge où se côtoyaient le sexe et la violence, chacun de défoulant de ses fantasmes dans l’anonymat garanti par Rezo Barjo. On effaçait les profils au fur et à mesure des « décrochages ».
  Rezo Barjo, pieuvre gigantesque, couvrait la planète entière ; ses millions de bulles privées ressemblaient à des œufs au sein desquels bouillonnaient les images les plus folles, les histoires les plus délirantes. Jazer n’avait pas été surpris d’apprendre (Sisera était une lectrice assidue des rapports fournis par le Bureau des Relations Transpersonnelles) que les gens ne sortaient plus que pour accomplir les tâches les plus ordinaires. Tous se réfugiaient dans cette illusion de vie faite de rêve et de jeu où les relations directes devenaient rarissimes.
  Sisera semblait avoir rencontré le partenaire idéal. Elle s’enfermait pendant des heures dans sa bulle pour construire avec lui cette folle histoire d’amour. Jazer avait longtemps rusé avant de pouvoir brancher son capteur-espion chez Sisera (il n’existe pas de violation de secret entre époux). Il avait d’abord prétexté le manque de place chez lui pour entreposer, à proximité de la bulle, la dernière livraison de cubes mémoriels. Maintenant, il savait. Il savait l’existence de ce frère idéal, de cet amant fantôme avec lequel Sisera partageait une histoire parallèle.
  C’était étrange d’imaginer cet homme à l’autre bout du monde, peut-être marié lui aussi, pourquoi pas père d’un enfant, menant une vie ordinaire et nourrissant en lui cet amour décalé.
  Jazer oubliait parfois qu’Isbel, le personnage de l’histoire, était Sisera ; il s’était même surpris à s’identifier avec Jasper et avait rêvé des deux amants la nuit dernière. Ce n’était pas un cauchemar ; c’était doux, très doux, et plein de couleurs, plein de gaieté et de soleil.
  Au réveil, il s’était raisonné : les archétypes de l’inconscient collectif n’appartiennent à personne en particulier, mais nous les travestissons chacun à notre manière, nous leur mettons des masques pour les neutraliser et nous les approprier. C’est peut-être cela l’illusion : croire que tout est construit selon nos désirs, tricher, mentir…
  « Nous cherchons tous l’inspiration, se dit-il. Nous sommes comme des forçats enchaînés à leurs bulles qui rêvent frénétiquement de retrouver la liberté, le paradis perdu où tout était possible. Mais nous prenons tous la ressemblance pour l’image et ne créons rien de nouveau ! »
  Rezo Barjo, grand pourvoyeur de ressemblances devant l’Eternel, permettait à celui qui ne succombait pas à la fascination de se dépasser, de se transcender.
  On pouvait faire éclater la bulle.
  C’était génial !
  Jazer tenait enfin la clé du processus général de l’inspiration : faire coïncider l’image intacte avec la ressemblance déchue pour se libérer des chaînes de l’illusion.
  Une idée lentement prenait forme tandis qu’il visionnait la suite du rezofilm.


  — Je ne peux pour le moment que te donner mon corps, avait dit la Reine au Magicien. C’est tout.
  Oui, c’était tout. Pour Jasper le corps d’Isbel était TOUT. Et il était chaque fois nouveau, plus pur, plus riche, plus lumineux. Et puis un corps, c’est quoi ? Qui pourrait croire que c’est une simple enveloppe que chacun peut modeler à sa guise ? Le corps d’Isbel était un paysage qui s’animait aux caresses de Jasper et frissonnait et s’extasiait à chacun de ses baisers. Comme la nature tout entière qui reprend vie aux premiers rayons du soleil et fait jaillir ses sources, éclater ses bourgeons, et transmet joie, bonheur, amour aux plantes, aux insectes, aux oiseaux. Et c’est beau ! Comme c’est beau, une symphonie qui coule et fait vibrer ses couleurs partout. Du bleu, du vert, du mauve…
  La chambre de la Reine s’illuminait ainsi de leurs étreintes jusqu’au matin et Jasper explosait au cœur d’Isbel, raz-de-marée gigantesque qui emportait tout dans un cri de bonheur comblé :
  — Toi, toi… Toi partout, toi toujours dans l’Univers entier et dans tout ce qui vit…
  Ensemble ils mouraient, réunis ils renaissaient, et c’est le monde entier qui tout à coup découvre autre chose, comme une nouvelle dimension où rien n’empêche rien, où tout se touche, communie, fusionne. Plus de temps, plus de peur, plus de mort. De l’amour, rien que de l’amour. Libre, léger. À perte de vue, d’immenses espaces d’amour doré, des plaines de liberté, et une joie, une joie de vivre inépuisable…
  — Marie ! Marie !
  Pierre-Emmanuel est dehors qui appelle et s’impatiente. Marie, Marie, où es-tu donc ? Est-ce bien toi qui dérives entre deux mondes, entre deux peaux ? Et d’où vient cette force qui te prend, qui te chavire et te bouscule ? Ils sont des milliards dans tes cellules, des milliards de Pierre-Emmanuel qui t’appellent et t’alourdissent et te tirent en arrière. Tu te sens comme arrachée, comme coupée de ton jardin, et tu regardes Jasper endormi là, au milieu de sa chevelure dorée.
  — Marie !
  Marie n’a aucune peine à imaginer celui qui l’appelle : habillé, sanglé, rasé de près et propre comme il faut pour entamer une nouvelle journée. Tous les matins sont identiques dans la tête de Pierre-Emmanuel : grisâtres, inquiets. Tous les matins… Non, car ce n’est pas si simple. Il s’occupe beaucoup des enfants et leur donne de son temps sans compter. C’est un père en même temps qu’un ami merveilleux qui travaille lui aussi sur lui-même et sur ses convictions. Et puis l’Ange est partout, n’est-ce pas ?
Marie frissonne, tâtonne à la recherche d’hypothétiques vêtements que sa peau n’accepte qu’avec méfiance. Autant de pièges, autant de cages pour Isbel qui, elle, ne peut vivre que nue. Isbel ? Mais quelle Isbel ? Vite ! La montre, où est la montre ?
  — Marie ! Qu’est-ce que tu fous ? On va être en retard…
  Cette fois Marie est prête. Elle se refait un visage acceptable dans le reflet d’un miroir, caresse une épaule d’ange endormi, sème une dernière pensée comme un baiser : « Je reviens… » et ouvre la porte sur le monde ordinaire.

1- Sri Aurobindo
2- ibid.
3- Philip K. Dick.

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Première publication : ANTARES Vol. 34 (2e Trimestre. 1989).

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Katia

Konrad et Karina

22/06/06