La nouvelle



   Il se réveille. Il est debout, au milieu d'une pièce. Il ne se rappelle pas s'être endormi. Il lève les mains et voit des reliefs osseux et des rivières de veines bleues, mais il ne les reconnait pas comme les siennes. Le devrait-il ? La pièce, par contre, fait partie d'une géographie familière ; il a séjourné ici tant de fois que si on le lui demandait il pourrait nommer chaque atome par son nom. Mais, qu'elle importance a tout cela ? Il chevauche sur l'étrange sensation produite par le fait de savoir et de ne pas savoir en même temps et il ne tarde pas à découvrir qu'il a perdu des lambeaux de mémoires, décollés comme des croutes sèches, comme des flamboiements sans éclat.
   — Papa ? Tu es revenu. Tu es de nouveau à la maison, quelle joie !
   Celui qui parle est un homme jeune qui est entré dans la pièce sans faire de bruit. Il a le teint bronzé par de vrais soleils, le sourire facile et de longs cheveux blonds qui tombent en cascade sur ses épaules. Il s'approche, agrippe les mains qui sont comme des cartes avec leurs rivières de veines bleues et leurs crêtes rocheuses accidentées, et les presse avec force contre sa poitrine.
   — Nous sommes de nouveau ensemble. Ça ne te rend pas heureux ?
   Il voudrait répondre. La réponse est non. Mais la syllabe minimale, un mot à la fois catégorique et fort, n'arrive pas à quitter la bouche. Les mâchoires serrées font office de cadenas et le non se perd en une incompréhensible conjonction de vagues mimiques. Peut-être n'est-ce même pas important. Retour. Ensemble. Heureux. Ça n'a pas d'importance, non ; vraiment ça n'a pas d'importance.
   Un bruit mal dissimulé d'engrenages apporte un élément résiduel à ce qui aurait été une explication malheureuse. Mais c'est hors d'atteinte de son entendement. Un mécanisme a-t-il grincé à l'intérieur de son propre corps ? Est-ce cela ? Une seconde après, une voix symétrique dissout l'écho, et le précaire système échafaudé s'écroule.
   — Papa !
   Une femme aux traits rigides, sans joie, fait irruption dans l'espace déjà occupé par les deux autres. Elle aussi est jeune ; des cheveux rougeâtres, frisés et mal coiffés, expriment une insolente contrariété. Son corps, pâle et tremblant, informe qu'il sort d'un long enfermement et qu'il se dirige vers un autre, peut-être plus long encore.
   — J'aurais préféré…
   — Silence, chère sœur ! Ne gâche pas ce moment magique avec ton vulgaire découragement. L'homme jeune, bronzé et sûr de lui, place une des mains du vieux entre celles de la femme, qui la prend avec appréhension, presque avec dégoût. N'est-ce pas certain, papa, que tu n'es plus mort ?
   Ce n'est pas une question à laquelle on peut répondre avec des mots, dit-elle. Je ne m'attendais pas non plus à le revoir ; de toute façon, je n'ai jamais cru que cela allait… fonctionner.
   — Et ce n'est que le début, dit le frère, pourquoi n'es-tu pas contente ? Tu devrais être heureuse. Tu devrais être aussi contente que je le suis moi, et que lui l'est. Ensuite, se dirigeant vers le propriétaire des os et des veines bleues, il ajoute : ça a marché, papa. Puis, se délectant de la répétition : Tu n'es plus mort. C'est un triomphe de la science médicale !
   Mais elle crie énergiquement :
   — Si, il est mort !
   Frénétiquement elle repousse la main qu'elle tenait entre les siennes comme s'il s'agissait d'un insecte répugnant.
   — Tu ne t'en rends pas compte ? Ils ont mis une machine absurde à l'intérieur de son corps, un engin microscopique qui lui permet de se tenir debout au milieu de la pièce, nous regardant comme s'il nous connaissait, comme s'il savait que nous sommes ses enfants.
   —Tu étais d'accord, proteste le jeune au sourire facile, mais il ne sourit plus.
   —Tu m'as fait signer ces papiers, de force ; j'étais affligée, confuse, abasourdie. Il mourait, mais tu m'as harcelée jusqu'à ce que je les signe. Lui… cela…

   Maintenant il est complètement réveillé. Il reste debout au milieu de la pièce. Ceux qui gesticulent et discutent sont ses enfants ; c'est ce qu'ils affirment, et lui n'est pas en condition d'accepter ou de nier quoi que ce soit ; seuls les faits confirment un passé aussi parfait que froid. Apparemment ils ne sont pas d'accord avec quelque chose qu'ils ont fait, avec une décision qu'ils ont prise. Il ne se rappelle pas s'être endormi et l'abîme gris dans lequel loge sa mémoire ne lui offre pas de données additionnelles. Il récupère la main qui a été rejetée dans le vide et voit des reliefs d'os et des rivières de veines bleues. Il accepte que ce soit sa propre main et, sous l'effet d'une impulsion, sa bouche articule : « c'est bien ». Ce ne sont pas ses meilleures paroles, mais elles parviennent à se maintenir en l'air, comme des libellules transies.
   — Je te l'avais dit ! s'exclame le fils, rempli de joie. Il est d'accord avec ce que nous avons fait.
   — Il l'accepte, il n'a pas d'autre solution, réplique la fille.
   Ses paupières se font lourdes et la scène se trouble et se décompose. Il n'a pas été préparé à accepter sans raison quelque chose d'aussi peu naturel. Mais il sait que ce n'est pas un rêve, pas plus qu'il ne se sent la proie d'une hallucination. C'est ce qui se passe en ce moment, tout simplement.
   — Les enfants. Malena. Luis. Il a prononcé les paroles d'une voix éraillée, mais il est sûr que ce sont les rôles et les prénoms adéquats. Je me sens… bizarre ? Étrange, oui, tout cela est très étrange.
   — Ça a marché, papa ! crie Luis, euphorique. Ils l'ont dit… Les médecins, les techniciens… ils l'ont dit… et ils l'ont fait.
   — Ils ont touché une énorme somme d'argent, fustige Malena tout en reculant d'un pas. Ils ont créé un programme qui reproduit sa voix et un autre qui active ses muscles. C'est un pantin, Luis, une marionnette ; ce n'est pas notre père. Elle recule d'un autre pas, s'approche de la porte ; elle veut sortir de la pièce, mettre de la distance, même si c'est pour revenir s'enfermer dans sa prison dorée.

   Maintenant je suis sûr de ce qu'ils m'ont fait, réfléchit-il. Je cherche sans succès un nom pour mon état. Suis-je un homme ? Non, plus maintenant, parce que je suis mort. Un ressuscité, peut-être ? Non plus ; pour l'être, comme le Lazare du mythe, une volonté divine devrait avoir opéré pour me ramener à mon état antérieur. Mais ils n'ont fait que créer un programme qui reproduit ma voix et un autre qui active mes muscles. Ils m'ont aussi pourvu d'un réceptacle dans lequel s'agitent, comme des serpents, les souvenirs partagés avec Malena et Luis, quand ils étaient petits, et aussi avec Sara, la mère, ma femme durant tant d'années. Elle n'a pas eu de chance, comme moi, elle est morte avant que les génies du silicium puissent convertir son cadavre en un pantin, une marionnette électronique. Sara n'a pas eu de chance, comme lui, elle est morte avant que les génies du silicium puissent convertir son cadavre en un pantin, une marionnette électronique. La voix, rebondissant sur les miroirs, lui offrait une image déformée de lui-même.
   Il est toujours debout au milieu de la pièce, et il lui vient à l'esprit que ce ne serait pas une mauvaise idée de s'asseoir, et il s'assied. Malena revient sur ses pas et elle aussi s'assied. Maintenant les enfants ne discutent ni ne gesticulent plus. Alors Luis s'assied et ainsi disposés, autour de la table, ils pourraient passer pour trois personnes normales qui partagent une veillée familiale.
   — Tu te rends compte ? dit Luis. Il a pris l'initiative. Il sera juste question de s'habituer.
   — Quelque chose se détraquera, dit-elle, méfiante, obstinée. Un circuit grillera et nous le verrons tourner comme une toupie, rebondissant contre les murs, se pissant dessus.
   Luis a un rire crispé et fait un geste étrange, trop frivole pour l'occasion.
   — Il ne peut pas, ni cela ni le reste, idiote ! Les récupérés n'ont pas besoin de manger, de dormir ou de rêver…
   — Récupérés ? C'est le nom qu'ils leur ont donné ? Malena ferme les yeux et essaie de connecter son esprit avec celui de l'homme qui est revenu de la mort, mais elle sait que c'est là une fantaisie de simples d'esprit et la rejette.
   Néanmoins, l'homme qui est revenu de la mort pense que ce n'est pas si mal qu'ils disent qu'il a été récupéré. Il observe ses enfants et comprend que c'est aussi le bon moment pour un sourire. Il sourit. Ils ont trouvé un nom pour son état. Il n'est pas un être vivant, pas exactement un être humain, ni un ressuscité, mais ça ne le gêne pas de considérer qu'il est en convalescence de la maladie qui l'aurait confiné dans une tombe s'ils ne l'avaient pas farci de programmes. Et il restera là, pour toujours, pour l'éternité. Un programme reproduit ma voix, se rappela-t-il, un autre active mes muscles et un troisième programme permet que je sache que ces deux-là qui sont à côté de moi, les mains jointes posées sur la table, comme pour prier, sont mes enfants. Je me rappelle quand je les emmenais au parc, par exemple, et je me rappelle aussi les avoir punis quand ils m'ont désobéi. Je me rappelle d'autres faits, évidemment, mais ils ne sont pas importants. J'étais un homme sévère et je continuerai de l'être. Mais eux ne semblent pas m'en tenir rigueur.
   — Papa, est en train de dire Luis, nous ne savons pas comment gérer cela ; ils ne nous ont pas préparés à nous comporter comme il se doit. Malena est effrayée. Moi je suis déconcerté. Je ne sais pas ce que je vais dire à ma femme. Nous avons gardé le secret car…
   Ils craignaient que ça ne fonctionne pas. Je comprends. L'homme qui avait été mort essaye de résoudre un problème délicat. Doit-il faire comme s'il était vivant et se réjouir de son retour, ou bien est-il suffisant qu'il promène son imperturbable présence dans les pièces de la maison, sans s'impliquer plus dans les affaires quotidiennes ? Il sollicite timidement les composants électroniques et obtient une directive précise :
   — Les enfants ; votre père est revenu. Évitons les détails épineux et acceptons le miracle. Le programme est capable d'apprendre. Dans peu de temps je serai celui de toujours. Vous pourrez m'envoyer acheter le pain et payer les factures domestiques. J'irai chercher les enfants au collège… Où sont les enfants ? Il sent qu'il commence à dominer la situation ; chaque fois il est plus sûr de lui. Sabrina et Mateo. Je ne me suis pas trompé ? Ce sont tes enfants, non ? Ajoute-t-il en montrant Luis. C'est bon d'avoir des enfants. Pourquoi n'as-tu pas eu d'enfants, Malena ?
   — Papa, s'il te plaît ! s'inquiète Luis.
   — Non, ça va. C'est comme s'il était de la famille, dit Malena avec une ironie amère. Y a-t-il une bonne raison pour ne pas remuer le couteau dans la plaie ? Non… Elle avait failli dire "papa". Je ne peux pas avoir d'enfants ; je suis stérile. Il manque cette donnée dans ton exquise mémoire ?
   — Rien n'est définitif, dit l'homme qui est revenu de la mort. Il ne faut pas perdre espoir. La science médicale…
   — Combien de phrases toutes faites, crache Malena avec rage, sont stockées dans ton cerveau positronique ? Ou bionique ?
   — Malena, ça suffit maintenant ! Luis se secoue électriquement. Lui aussi s'assimile à une créature pathétique réanimée grâce à des techniques dignes d'un roman gothique. Mais son esprit n'est plus relié à la multitude de gestes qu'il effectue. Peut-être pense-t-il qu'il n'a pas du tout perdu la possibilité de conquérir l'affection de l'homme mort ; cela fait des décennies qu'il essaye.
   — C'est un bon cerveau, dit le récupéré sans se troubler ; sa capacité de stockage est si grande que dans peu de temps ils devront inventer un nouveau préfixe. À propos : l'un d'entre vous sait-il comment se nomme le rang supérieur à téra ?
   — De quoi parles-tu ? balbutie Malena, irritée, déchirée de l'intérieur.
   — Il parle de magnitudes, dit Luis. Il ne supporte pas la confusion mentale de sa sœur et sent qu'elle se précipite, inéluctablement, vers ses propres abîmes intérieurs.
   — Magnitudes ? Qui s'intéresse aux magnitudes ? À quoi joue-t-on, mon frère ?
   Luis adopte un ton de supériorité, l'arrogance de l'initié face au néophyte. C'est un scientifique. Tu n'as jamais pu supporter l'éclat de son esprit supérieur.
   — Ce fut un scientifique, quand il était en vie, appuie Malena. Et pour ce qui est de son esprit supérieur, c'est toi qui le dis.
   Les tables, dit le récupéré. En allant dans cette direction nous allons nous détruire. De plus, ajoute-t-il en effectuant un geste qui se veut confidentiel, c'est dangereux pour moi. Les circuits pourraient être surchargés…
   — Tu te rends compte ? se plaint Malena. Il a gardé le pire de son patrimoine : l'égoïsme. Même mort il ne se préoccupe que de lui. Les autres n'existent qu'en fonction de ses intérêts.
   — Qu'est-ce que tu dis ? Luis s'emporte. Un certain esprit de corps l'a toujours poussé à le défendre. Tu ne devrais pas lui manquer de respect. Il… il…
   — Quoi ? Parce qu'il est mort ? Ils ont extirpé les failles de sa personnalité ? Je comprends. Il n'est plus en état de m'obliger à avorter, comme il l'a fait quand j'étais adolescente, n'est-ce pas ? Les récupérés ne font pas ces choses-là, n'est-ce pas, monsieur ? Les derniers mots sont hurlés ; elle s'en fiche.
   Luis étend la main comme un oiseau furieux et gifle Malena. Il l'a déjà fait. Il le referait. La femme fait quelques pas en arrière et cherche quelque chose dans un sac. Elle la trouve et l'empoigne. C'est un petit pistolet. Sans hésiter et avec une froide détermination, mais sûre que l'homme qui est revenu de la mort ne se mettra pas sur la trajectoire de la balle, elle tire et atteint son frère entre les deux yeux. Et avant que le corps ne finisse de s'écrouler, elle fait face à ce que fut son père, et le regard plein de colère lance la phrase définitive :
   — Ils peuvent lui mettre cette jolie machine qu'ils ont inventée. Personne ne verra la différence.
   Mais l'homme qui est revenu de la mort ne paraît pas impressionné.
   —Mille gigas c'est téra. Mille téras c'est péta. Mille pétas c'est exa. Mille exas c'est zetta. Mille zettas c'est yotta. Et mille yottas, c'est quoi ? Est-ce qu'il y a un mot pour exprimer autant d'information ? Qu'en penses-tu, Malena ?


FIN


© Sergio Gaut vel Hartman, 2014. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean Claude Parat. Titre original : « El regreso del hombre muerto ».

 
 

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28/12/14