Ugo Malaguti est né à Bologne en 1945. Romancier, critique, analyste, c'est une personnalité bien connue dans le monde de la SF. Il dirige les éditions ELARA, spécialisées dans la littérature de l’imaginaire, et la revue FUTURO EUROPA qui, comme son nom l’indique, publie un grand choix d’auteurs européens.


 


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   Il s’était déjà trouvé là. Un endroit vert, agréable. Il avait entendu le chant des grillons la nuit et, le jour, celui des cigales ; il avait contemplé ces étoiles, les mêmes étoiles, et les rayons de la lune. L’hiver, les glaçons entre les arbres décomposaient les couleurs pâles qui venaient du ciel. Il n’avait jamais été seul en cet endroit. Ses souvenirs lui avaient toujours tenu compagnie.
  La porte, elle aussi. Toujours la même porte hospitalière derrière laquelle il y avait des voix chères, du vin, de la gaieté. Mais aujourd’hui il ne voulait pas l’ouvrir, parce que là, derrière, il n’y avait plus les sourires joyeux des femmes, le vin était aigre et la gaieté avait disparu sous la poussière. Le chasseur avait reposé son fusil, ce qui avait été n’était plus.
  Sans regret, il contempla le ciel étoilé. Les constellations étaient comme elles devaient être en ce lieu : froides et sereines, reposantes et calmes, amicales et sages. Beaucoup plus sages que lui, sans doute.
  Ici bas, il y avait eu dans le temps des lumières froides, signaux placés sur la route la plus difficile qu’il ait eu à parcourir. Trop tard, désormais. Ces signaux s’étaient éteints, la lumière qu’il voyait appartenait au passé ; il n’y avait pas eu de vie sur ces mondes là-haut, quand la lumière en était partie. Il le savait bien.
  Pourquoi lui avaient-ils mis le cœur d’un autre ? Il ne l’avait pas demandé, mais pour eux, les hommes en blanc, médecins parfumés de désinfectants, à la curiosité scientifique efficace et froide, c’était l’occasion à saisir. Lui, c’était le meilleur, le meilleur de tous. Lui, le héros, le surhomme sélectionné, si brave, si adroit, qui avait réussi à s’en tirer après avoir été précipité dans le cœur d’un météore. Il n’avait pas demandé à survivre à ce moment-là, il n’aurait pas pu demander quoi que ce soit, il ne se souvenait de rien… ou peut-être si, c’était son cœur qui se rappelait, ou son cerveau, ou quoi d’autre ?
  Ils avaient récupéré la capsule, d’après ce qu’ils lui avaient dit. Cent, mille hélicoptères, un vol d’oiseaux de métal au-dessus de la mer. Les dispositifs de sécurité avaient fonctionné. Oui, ils avaient fonctionné. Personne ne lui avait montré les images. Peut-être ce que les oiseaux d’argent avaient récupéré démentait-il les orgueilleuses affirmations des responsables.
  S’ils ne l’avaient pas opéré… et qu’est-ce qu’il en savait, lui, de ce qui serait arrivé ? Le Président lui avait serré la main au départ, lui avait rappelé que l’avenir était entre les mains de Dieu, de ce Dieu auquel la Nation croyait, un Dieu très partial, comme tous les dieux de toutes les nations. Dieu comme un habit pour un régime, pas un prêt à porter, mais fait sur mesure par un bon tailleur, comme au bon vieux temps. Dieu en tweed ?
  La maison était devant lui, sa maison, dans son cadre de verdure, les étoiles au-dessus. Combien de temps était-elle restée déserte ? Un, deux, trois, quatre ans ? Claudine était partie. Oh ! oui, ils l’avaient en grande hâte récupérée à Hawaï, l’avaient tirée du lit où elle se donnait du bon temps avec le dernier en date de ses amants, ils l’avaient embarquée dans un hélicoptère direction l’hôpital, afin que l’épouse du héros soit présente, au grand moment. Il l’avait embrassée, aussi, du moins d’après son souvenir. Un baiser rapide, humide, souriant. Puis elle avait regagné Hawaï, et lui s’était engagé à ne rien révéler tout en parlant beaucoup, énormément, pendant la conférence de presse.
  Ils lui avaient donné le cœur d’un autre, l’avaient recousu, lui avaient changé le sang - et le cerveau ? Il n’en savait rien. Il regardait la porte et la maison, les arbres et les étoiles. Tu trouveras tout comme tu l’as laissé, lui avaient-ils dit. Mais où étaient les rires et l’allégresse ? Le vin était fatalement aigre ; il n’avait pas vu mais il savait. Seules les étoiles restaient les mêmes, mais lointaines, et il ne voulait pas retourner là-haut. Parce qu’il n’y avait rien parmi les étoiles.
  Ils lui avaient donné le cœur d’un autre, puis ils lui avaient dit, après bien des sourires et bien des discours, qu’il pouvait rentrer chez lui. Un autre… Qui ? Avait-il éprouvé les mêmes sentiments que ceux qu’il éprouvait maintenant à regarder cet endroit ? Et quelles étaient ces étranges visions d’espaces obscurs et d’étoiles lumineuses dont il ne se souvenait pas et dont il ne voulait pas se souvenir ?
  Comme Mars était rouge dans le ciel. Dans l’espace il avait une couleur différente, orange, une couleur opaque, terne. Mais ces espaces noirs n’étaient pas ceux du long voyage en apesanteur. C’étaient d’autres espaces plus grands, plus froids, plus silencieux, plus solitaires.
  Tout sera comme avant, lui avaient-ils dit. Mais lui, il n’était plus comme avant. Les autres n’avaient guère eu le temps de s’en apercevoir, ils tenaient sa gratitude pour acquise, puisqu’ils lui avaient sauvé la vie, l’avaient tiré du sépulcre blanc sans même prononcer son nom. Lazare . Lazare, lève-toi ! Et Lazare s’était levé comme un zombie - sans embrasser Jésus. Tout au moins, il ne lui semblait pas se rappeler que les choses se soient passées ainsi. Et pourquoi aurait-il dû l’embrasser ? Quand ils te réveillent brusquement d’un beau rêve, tu râles, tu es bouleversé, étourdi, mais tu n’as pas envie de remercier qui que ce soit. Lazare, lève-toi ! Ils avaient prodigué bistouris scintillants, silicone en pâte, tic-tac et jappement des ordinateurs, tous les appareils de mesure qui faisaient bip bip bip. Lazare est vivant même s’il est mort, lui ne sait pas qu’il est vivant, nous l’en convaincrons. Lui avait eu tout le temps de sentir et de comprendre. Dans sa poitrine battait quelque chose qui ne lui appartenait pas. Ça faisait bip, bip, bip, nous sommes deux. Et le troisième, où est-il ? S’il avait été un et trois, il aurait fondé une secte et il aurait gagné des milliards. Peut-être les aurait-il gagnés de toute façon. Il y avait eu des milliers de lettres de fanatiques qui voulaient le voir, le toucher, l’adorer. Deux mille ans après, un autre est descendu du ciel a péri dans le feu et est ressuscité le troisième jour. Trois jours de salle d’opération. Peut-être réussirait-il à monter au ciel s’il se concentrait profondément.
  À qui ? À qui ? La question angoissante, accablante, ne cessait de tourner dans sa tête. Un homme mort dans un accident ? Un donneur ? Un cœur solide. Mais était-il vraiment mort ? Ou l’avaient-ils tué pour lui ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! Il ne pouvait pas supporter une chose pareille. Il ne pouvait penser que quelqu’un avait été tué à cause de lui. Il y était allé seul, il avait pris seul ses risques. Il était mort seul, avec une seule pensée : sauver la capsule pour que les enregistrements, les données, les échantillons parviennent aux scientifiques. Quand il avait perdu connaissance, il savait qu’il ne mourait pas pour rien. Celui qui mourait était un héros, il allait passer directement dans les livres d’Histoire ; les amants de Claudine sentiraient vibrer leur fibre patriotique : ça n’est pas tous les jours que l’on couche avec la veuve d’un héros national. De cela aussi on l’en avait frustré. Le survivant, le miracle de la science. Tout ce qu’il avait fait, lui, passait au second plan, le plus important c’était ce qu’eux, ils lui avaient fait. Bon Dieu, ils ne l’avaient même pas laissé mourir.
  Et il était mort, ensuite ? Où était l’âme ? Dans le cerveau, dans le foie, dans le sexe ? Immobile devant la porte, il contemplait les étoiles sans sortir sa clé et il sentait cogner comme un fou son cœur, non, pas le sien, ce cœur-là qui battait follement dans sa poitrine ; il pouvait en sentir les battements et il savait que ce n’étaient pas les siens.
  Qui était cet homme ? Encore un miracle, lui avait-on dit. Le héros de l’espace entre la vie et la mort : les médecins cherchent un donneur pour une ultime tentative de transplantation. Et le donneur était arrivé, à ce moment précis, à cet endroit précis, dans ce secteur, à la dernière seconde avant qu’il soit trop tard. Il avait pu lire les journaux fascinés par le symbole et par le mystère de ces événements dans le cosmos à la fin du second millénaire. Ils l’avaient trouvé mort, en bordure d’une aire de service, mais sans qu’il y ait près de lui, sur lui ou en lui des débris de machine, rien que l’herbe et une tache de sang. Pas trace de projectiles. Aucun signe de violence. Rien qu’un crâne défoncé. Un miracle, avait dit le médecin-chef. Un donneur idoine, dans des conditions idoines, au moment idoine.
  Il en avait été de même quand il avait rencontré les diables rouges, eux aussi tuaient sans laisser de trace ; cette fois encore, ce qu’il fallait s’était produit quand il fallait, comme il fallait. Mais qui étaient les diables rouges et qu’est-ce qu’il en savait, lui ? Il contempla les étoiles et se posa encore une fois la question, se demandant s’il n’était pas devenu fou sous le choc et du fait qu’il était un homme recomposé, restructuré, comme la vieille maison de campagne en ruine que Claudine et lui avaient achetée et remise à neuf quand il y avait encore des illusions. Un homme restructuré.
  Il s’assit dans l’herbe, sans se soucier de l’humidité laissée par la rosée. C’était à cet endroit, devant la maison, une fois rentré chez lui qu’il convenait de mourir. Mais il n’était pas en train de mourir, il était vivant, le cœur battait, les yeux voyaient, le cerveau pensait. Et pourtant il était en train de mourir. Il l’avait toujours su, il l’avait dit aux médecins qui avaient ri et secoué la tête, il avait dit qu’il était mort. Le cœur qui battait dans son corps n’était pas le sien, la peau qui le recouvrait n’était pas la sienne ; le cerveau qui se souvenait de cet endroit, était-il le sien ? Et de quoi se souvenait-il en réalité ?
  Étranger, plus étranger qu’on ne pourrait l’imaginer. Étranger dans l’obscurité, sous les étoiles, dans son corps, devant sa maison. Le cœur, le sien, était bon ; un cœur solide. Mais qui était cet homme ? Pourquoi était-il apparu en ce lieu, à ce moment-là ? D’où venait-il ? Était-il, lui aussi, tombé du ciel, de ces étoiles qui lui semblaient si proches et si familières, pour quoi ? Il ne s’en était même pas approché. Il était allé faire un tour dans le vide à bord d’une coque de métal, en compagnie de signaux électroniques et de stupides calculateurs, mais il n’avait pas touché les étoiles, il n’en avait pas été plus près qu’il ne l’était quand, dans son enfance, il sortait sur la terrasse par les nuits de beau temps.
  Il s’allongea plus doucement dans l’herbe, dans l’herbe humide, dans cette herbe de cimetière. Il n’avait pas trouvé la réponse. Il mourait et il était vivant. Seul ?
  Non, jamais, répondait son cœur. Tu ne seras jamais seul, plus jamais seul. Je serai avec toi toujours, toujours, jusqu’à la fin, parce que nous avons vu les étoiles, nous avons ressenti le gel de l’infini, nous avons péri et avons ressuscité, et nous avons un travail à accomplir.
  Mourant, il se leva, s’approcha de la porte. Il trouva la force de l’ouvrir, d’entrer dans la maison, d’allumer les lumières. Il se laissa tomber sur le fauteuil et vit qu’on avait vraiment fait un bon travail : tout était propre, en ordre, beau comme s’il avait quitté cette maison la veille.
  Il regarda autour de lui et pensa qu’il était l’homme le plus célèbre au monde. Il se reposerait, puis il retournerait en ville. Il devait démissionner du Corps des astronautes et commencer une carrière politique. Sénateur, ministre et puis… Président ? Un Président qui avait vu les espaces inconnus, avait volé dans le cosmos jusqu’à Mars, était mort et ressuscité, vivait avec le cœur d’un autre, avait dans les yeux le regard de celui qui a vu les étoiles de près, même s’il ne les avait pas touchées… mais lui, il les avait touchés, ces espaces immenses, il les avait sillonnés et connus, non pas dans son vaisseau de métal, mais en vol libre, de comète en comète, d’astéroïde en astéroïde, découvrant l’immensité froide et poudreuse qui sépare les galaxies…
  Le cœur, le sien, était bon, solide, c'était un cœur qui avait résisté aux assauts des diables rouges, qui avait échappé aux cyclones sidéraux, avait survécu au choc d’un monde étranger et si facile à connaître, à comprendre. Dehors, il y avait les étoiles qui étaient très, trop loin pour les habitants de ce monde. Pourquoi m’avoir choisi ? demanda l’esprit, effrayé. Parce que tu es seul, que tu as beaucoup voyagé et qu’ils t’ont fait quelque chose qu’ils n’auraient pas dû te faire. Et la question qui suivait était aussi logique et sereine : Si tu as pu mourir, si tu as voulu mourir, c’était pour entrer en moi, pour être moi ? Il n’y avait pas besoin de répondre. Il n’y avait pas besoin de savoir. Il n’y avait pas besoin de réfléchir.
  La ville était proche. Demain était proche. Les étoiles brillaient là-haut, mais elles étaient loin. Non, ce monde ne serait pas difficile à conquérir.

FIN

© Ugo Malaguti. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française. Titre italien : Ritorno a casa.

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26/05/07