Pierre Jean Brouillaud, qui a beaucoup roulé sa bosse et exercé plusieurs professions -dont celles de journaliste et de traducteur- a publié, en littérature générale, chez Calmann-Lévy, un roman (Les Aguets) et deux recueils de nouvelles d'inspiration fantastique (La Cadrature et L'Angle droit), avant de passer à la science-fiction. En 1975, il a fait paraître Tellur dans la collection "Ailleurs et Demain" (Robert Laffont).

En 1996, il a donné aux éditions La Geste un recueil intitulé L'Oeil de pierre (1).

Il a publié plus de 70 nouvelles dans de nombreuses revues françaises et étrangères. Ses novellas ont notamment paru dans Antarès et Miniature.

De 1987 à 1997, il a présidé INFINI, association des littératures de l'imaginaire d'expression française. Il s'est employé à développer les relations avec les littératures des autres pays d'Europe et a aussi publié, à ce titre, plusieurs traductions de l'italien, de l'espagnol et du portugais.

 

(1) Ce recueil contient : Le Secret d'Andérès, Dédale, Quand l'Heure viendra.  

 

 

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Retour à Las Arenas
(Suite ou double ?)

Pierre Jean Brouillaud


   « Quelle année choisissez-vous ?
   — 1927.
   Au chronodrome, où Yag et moi étions revenus, la fille de l'agence INTERTEMPO fit la grimace :
   — Vous savez, les Années folles ça ne se vend plus. On a laissé tomber. Une sortie dans le futur, plutôt, ça ne vous tenterait pas ?
   — Bof ! L'avenir, au train où ça va...
   — Si vous tenez au 20ème siècle, il y a plus palpitant. Les deux grandes boucheries, par exemple. Celle de 14-18, huit millions de morts. On peut vous donner un avant ou un arrière-goût. Chair à canon. Charge à la baïonnette. Nettoyage des tranchées. Festin des rats. Essayez, ça n'engage à rien. Mais je vous préviens, il faut s'accrocher... Maintenant, on fait plutôt les Années 40,
   — ...
   — Ça ne vous dit rien non plus... ? reprend la fille devant notre silence. Cinquante millions de morts. C'est vrai, on a vu mieux depuis, mais en moins croustillant. Et trop rapide. On n'a pas eu le temps d'apprécier. Tandis que les Années 40... La grande déculottée. Le Vieux Monde sous la botte. Le vrai face à face avec la réalité. Comment sauver sa peau ? Entre les vivants et les morts ? Entre les morts vivants ? Où trouver à bouffer tous les jours ? Chaque jour faire un choix dont dépend votre vie sans avoir les moyens de juger. Une fois sur deux, se tromper. Une fois sur cent, creuser sa tombe. Une fois sur cent mille, finir en héros. Du risque. De l'aventure. Et la gloire à la clé.
   — Merci du renseignement. Mais pour nous, c'est Las Arenas 1927 ou rien.
   La fille s'excitait :
   — Las Arenas ! Alors excusez ! Un truc pourri !
   — À qui le dites-vous !
   — Vous comptez y rester longtemps ?
   — Non, un aller et retour. On y a oublié quelque chose.
   Nouvel air dégoûté :
   — Je ne vois plus qu'une agence qui puisse offrir encore cette destination. Mais elle n'est pas homologuée. Elle prépare des voyages "personnalisés". Ce qui justifie ses tarifs. Si vous avez les moyens, essayez. Mais je ne vous garantis rien. Ne vous recommandez pas de nous. Et assurez-vous du retour, bien que ce ne soit pas dans les pratiques réglementaires.
 
   Pas très encourageant, tout ça. Une dernière fois, j'essayai de détourner Yag de son projet. Mais rien à faire.
   — On n'aurait pas dû ! rabâchait-il.
   — Oh, Arrête !
   — On n'aurait pas dû laisser Dud dans les sables.
   — Luis ! Souviens-toi, Yag, à Las Arenas, tout le monde avait changé de nom pour faire couleur locale. Moi, Rip, je m'appelais Ramon, et toi, José. Notre copain s'appelait Luis... Ne pas le laisser ? Mais que voulais-tu qu'on en fasse ? Il était mort, desséché. Tu n'as pas le droit de trimbaler un cadavre. Dans aucun pays civilisé.
   Yag éructa :
   — Las Arenas, un pays civilisé !
   — Oui, enfin, on n'a pas le droit. Pas plus en 1927 que de nos jours. Ou alors il faut demander une autorisation. Tu vois d'ici les emmerdements. Et peut-être qu'en plus on n'a pas le droit de les changer d'époque. Tu imagines quand ils te demanderont la destination et que tu devras répondre : l'an 2091. Ils nous prendront pour des cinglés. Et les cinglés, à cette époque-là, ils les bouclaient derrière des barreaux.
   — Mais puisque ça se passait dans le désert...
   — Oui, Los Huesos. Les Os. Le bien nommé.
   — Personne ne s'en serait aperçu.
   — Mais tu voulais l'emmener jusqu'à Las Arenas. Dans la torpédo.
   — Là, au moins, il aurait eu un bel enterrement, dans un corbillard avec des plumets d'argent, comme sur les gravures, et un cheval sous une housse noire.
 
   Pauvre Yag ! Depuis notre retour de Las Arenas, ça le minait. Alors que faire ? Il allait dans le même sens. Il creusait son idée. Et pourtant quelle expédition, Las Arenas ! On y allait pour se refaire. On a bu. On a joué. On a tout perdu au Paradiso. Avant de se faire éjecter sur le terrain vague, au milieu des ordures. Si on n'avait pas dessoûlé à temps, on finissait broyés avec les charognes et transformés en engrais. Même qu'il a fallu travailler à la fabrique pour se refaire un pécule et reprendre la navette à la première occasion. Heureux qu'il devrait être, notre ami Yag. Heureux de s'en être tiré vivant. Sans trop de séquelles. Il faut savoir comment ils les fabriquaient, leurs engrais. Imaginez qu'on ait rapporté de cette usine à moudre les carcasses une variété particulièrement coriace d'asticots, que ces bestioles, trouvant le 21ème siècle à leur goût, se soient mises à proliférer, ou, pire, à muter tous les quatre matins. On voit des trucs comme ça. Des transpos qui ramènent de sales maladies d'un voyage dans les temps barbares.
 
   — Après tout, me dit Yag un matin, rien ne nous empêche de planifier le voyage de façon à débarquer avant...
   — Je ne te suis pas.
   — Avant la mort de Dud.
   — Luis ! À Las Arenas, on l'appelait Luis... Je vois, on le récupère tout frétillant et on se reprend la navette aussi sec.
 
   Je ne pouvais pas toujours dire non.
   Yag m'a traîné dans cette officine poussiéreuse aux slogans idiots du genre "Votre temps est le nôtre" ; "Tous nos temps sont vôtres.", etc., etc.
   Mais le service "personnalisé", ça se paie !
   Je leur explique :
   — On a laissé quelqu'un là-bas. On veut le récupérer à l'arrivée.
   La fille met tout ça dans le programmateur. On attend. Elle a l'air de se mélanger les circuits. Je demande :
   — À quelle heure on arrive ?
   — Huit heures, heure locale.
   — C'est trop tard ! On sera parti. Je veux dire : le copain sera parti.
   — Alors il vaudrait mieux vous ménager une marge. Je peux vous offrir la semaine précédente.
   — Rien qui soit plus proche de son heure de départ ?
   — Malheureusement non.
   — Qu'est-ce qu'on fera dans ce bled pendant une semaine ? C'est risquer de se dessécher à notre tour ou de tout faire capoter. Bon. Faudra bien en passer par là. D'accord, on arrive le jour même à huit heures. Le temps de se débrouiller... On trouvera mieux que la torpéd .
   — Sans peine ! fait Yag entre ses dents.
 
   Une de ces pagaïes à l'arrivée. C'est vrai qu'ils n'avaient pas inventé l'informatique.
   Il ne restait plus qu'une moto. Une Harley-Davidson. Paraît que c'était ce qu'il y avait de mieux à l'époque. Mais celle-là avait sûrement vu des jours meilleurs.
   Cette fois, on a pas lésiné sur la boisson. On a lesté l'engin de bidons contenant une eau saumâtre. À vous ronger les tripes. Mais Yag et moi n'étions plus à un risque près.
 
   Heureusement, il y avait les grosses lunettes. On roulait dans une tempête de sable. Je n'y voyais rien. Bon, comme il n'existait pas de piste, ça n'était pas tellement gênant. Mais pour retrouver les traces de la torpédo, on ne pouvait deviner qu'aux endroits où elle s'était enlisée. On allait de trou en trou.
   Et la Harley-Davidson avait des ratés. Avec le sable, forcément. Tous les six kilomètres, il fallait nettoyer le gicleur.
   Après 50 kilomètres de tôle ondulée, un nuage à l'horizon.
   José a eu cette curieuse expression :
   — Mets la gomme !
   Il avait dû entendre ça au premier voyage. Je n'ai pas bien compris,mais j'ai donné pleins gaz.
   — C'est eux ! s'écrie José.
   On se rapproche.
   Coup de feu. Un panache de fumée sort de la voiture.
   — Ils nous tirent dessus ! aboie Yag. Ils nous prennent pour des flics.
   — Tu as vu ? C'est toi qui a tiré.
   — Tu crois ?
   — Oui, souviens-toi, Yag, enfin, José, c'est toi qui avais la pétoire et qui visais les vautours.
   — Tu es sûr que ça n'est pas Luis ?
   — Alors il y aurait une erreur de programmation quelque part.
   Deux coups de feu claquent.
   — Un revolver à barillet, si je me souviens bien. Bon. Il ne te reste plus que trois coups.
   — Je tire en l'air, ou quoi ?
   — Tu devrais le savoir.
   — Plus rien. Il... j'aurai vidé le chargeur.
   — Ils nous ont reconnus.
   — Ils nous feraient signe.
   La moto bascule. Heureusement, j'avais ralenti.
   — Merde ! On a un pneu crevé !
   — Les salauds ! Ils vont nous laisser cuire dans le désert !
 
   Une chance ! La torpédo s'arrête. En panne. Yag ne tient plus en place :
   — Le carburateur. Tu te rappelles ?
 
   Les trois autres, enfin oui, ils nous regardent sous le nez.
   — À quoi on joue ?
   Je ré-explique :
   — C'est nous. Enfin, c'est vous. On est venus vous rejoindre.  

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