Bernard Mathon

J'avais entendu parler de Bernard Mathon dans les années 70. Il publiait alors des nouvelles dans le magazine Fiction ainsi que dans certaines anthologies (voir Bibliographie, page suivante). Des textes choc, satiriques, souvent dickiens. Et puis plus rien... Avait-il cessé d'écrire ? C'est seulement l'an dernier que son nom est réapparu : un polar SF au titre énigmatique (OTMPH) était prévu au Fleuve Noir sous sa signature. Il faut dire que j'en ai attendu la parution avec impatience. Rien ! Ce roman n'est pas paru, changement de directeur de collection oblige. Mais vous savez quoi ? J'ai tout de même fini par le lire, ce p... de bon roman qui contient des phrases entières en... créole ! C'est Bernard Mathon lui-même qui m'a contacté (quand un dickien rencontre un autre dickien sur Internet...). Figurez-vous qu'il a vécu en Guadeloupe entre 76 et 80 et qu'il est marié avec une fille d'ici. Il parle créole couramment, et « ne pense pas qu'il existe un autre roman de SF spéculative qui mêle, dans son déroulement, autant les Antilles et plus particulièrement les Guadeloupéens que OTMPH. »

Depuis mars 96, il est installé en Guyane définitivement et travaille comme monteur video à RFO Guyane. Rigolo, non ?

J-P Planque

 Plus tard...
Rendez-vous était pris pour les fêtes de Noël 2000. J'allais ( enfin ! ) rencontrer Bernard en Guyane, voir sa maison, son bureau, son piano et sa nouvelle compagne. Le temps passe... Mon ordinateur tombe en panne, le sien aussi. Voici les premiers jours de décembre. Le 14, j'apprends la mort de Bernard Mathon. De retour de la base de Kourou où il réalisait un reportage, il s'est tué en voiture le 22 novembre 2000. Là, c'était nettement moins rigolo.
 




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Rentrons chez nous, masculamour

Bernard Mathon




  Je suis un ascenseur GUEUBELCE & BERGIAIS type M02CANJ, numéro de série 947583, en service depuis 1291 jours terrestres standard.
  J'établis ce rapport à la demande de la Coordinatrice de présence magnétique AAB 57322. Il concerne l'activité, dans le champ de mes perceptions (Escalier J de la tour 094 de l'Ensemble Dormitoire Bêta Un Cinq), du mascul de présence magnétique RTW 20268, ainsi que celle des fémines et masculs qu'il a rencontrés le 1279 jour après ma mise en service.
  J'utilise pour ce faire les enregistreurs audio et vidéo que je possède à chaque niveau de l'escalier de référence, couplés au maître circuit AEE (Appréciation Éthique et/ou Esthétique) qui me permet d'énoncer des jugements normalisés et conformes aux lois de l'Humanité, à ce jour.

  NIVEAU 115

 Je détecte la présence magnétique de référence à 0706. Le mascul sort du conapt 1158 et pénètre dans le champ de mes équipements vidéo. Il est grand et beau, au moins autant qu'un mascul peut l'être. Ses cheveux bruns et courts laissent voir des oreilles de proportions admirables, Son nez est droit et puissant, ses yeux marron clair. Il tient une petite mallette de la main gauche et claque la porte du conapt. Il s'arrête devant ma porte et commande : « Descente au niveau zéro ! »
  Deux dixièmes de seconde plus tard, je détecte une panne dans les circuits de temporisation d'arrêt à chaque niveau. C'est un accident majeur, classe B2, qui me met dans l'obligation de refuser tous les ordres que je pourrais recevoir, sauf s'ils émanent d'une Coordinatrice porteuse d'un code de priorité.
  — Je te prie de m'excuser, mascul, mais il ne m'est pas possible de satisfaire ta demande pour le moment.
  J'entends la porte du conapt 1158 s'ouvrir de nouveau et détecte une présence magnétique BA 79264. C'est donc une fémine. Elle entre à son tour dans le champ vidéo et je peux l'identifier comme celle qui vit en couple hétérosexuel – pardonnez-moi cette obscénité – avec le mascul de référence. Elle est petite et tassée sur elle-même, son visage est gris et terne. Elle porte une robe de chambre sale et élimée, que j'identifie avec peine comme du polex isotherme décoré de fleurs rouges et jaunes, presque complètement dissimulées par une crasse beige-marron. Ses cheveux châtains pendent, par mèches collées, de chaque côté de sa tête. Elle se dirige vers le mascul.
  « Ne pars pas ! Je t'en supplie, ne pars pas ! »
  Ses tempos cardiaques et respiratoires sont anormalement élevés. Le mascul ne se détourne pas et s'adresse à moi comme s'il ne l'avait pas entendue :
  — Encore une panne, ascenseur ? Tu exagères... Durée probable de la réparation ?
  — Indéterminée. Données encore insuffisantes. Je te présente mes excuses, mascul...
  La fémine arrive tout près du mascul, le touche craintivement.

  — Tu ne peux pas partir... Qu'est ce que je vais devenir, sans toi ?
  Il se détourne d'un bloc. Les plis de sa tunique en listex blanc accompagnent son mouvement et en soulignent l'élégance. La fémine recule avec un mouvement de bête battue.
  — Tu peux devenir ce que tu veux. En ce qui me concerne, je m'en fous !
  — Masculamour ! Non !
  — Regarde-toi... mais regarde-toi, regarde un peu ce que tu es devenue... Quand je t'ai connue, tu étais mince et belle, tu étais désirable... Tu comprends encore ça :
désirable ? .. Et ce n'est pas faute de t'avoir dit et répété que tu te laissais aller... Évidemment, les femmes qui acceptent de vivre en couple hétéro sont rares de nos jours, et tu pensais que quoiqu'il arrive, je ne partirais jamais... Eh bien, tu avais tort : aujourd'hui, je m'en vais !
  — Tu sais... Tu sais bien que les fémines hétéro n'ont pas droit aux soins physiques, et que le maquillage leur est interdit... Nous le savions... tous les deux... Nous disions que notre amour ignorerait toujours ce genre de détails...
  — Notre amour ? Où ça, notre amour ?
  — Tu te rends compte que tu donnes raison à la propagande des Coordinatrices et que...

  — C'est de ta faute, fémine, je t'ai assez prévenue.
  — Si tu pars, je vais tomber entre leurs mains, et je serai soignée, c'est-à-dire détruite, tu le sais bien... Regarde l'ascenseur est en panne, c'est bien un signe... Avant tu étais sensible à ces... Tu te souviens ?... Ces clins d'œil du Destin... Attends au moins qu'il soit réparé pour...
  — Non, fémine. Je pars, et tout de suite. L'ascenseur est en panne ? J'irai à pied... »
  Il empoigne la rampe et commence à descendre l'escalier. La fémine entame un mouvement pour le suivre, s'arrête, retourne dans le conapt 1158, en ressort presque aussitôt et se lance à son tour vers les marches.  
  — Masculamour ! Attends-moi ! Laisse-moi au moins t'accompagner...

  Mais il a pris de l'avance. Il descend souplement, trois marches par trois marches, au rythme des mouvements alternés de ses épaules. Je le détecte toutes les quinze secondes un niveau plus bas. Aux virages de chaque palier et de chaque demi-palier, le mascul saisit la rampe de la main gauche et laisse la mallette qu'il tient dans la droite s'élever légèrement pour faire contrepoids à son mouvement tournant. C'est une démonstration parfaite de l'adéquation qui peut parfois exister entre un escalier et un mascul. Derrière lui, la fémine ne peut rien faire pour empêcher l'écart entre eux d'augmenter. Elle descend péniblement, embarrassée par sa robe de chambre mal ajustée et par ses pantoufles avachies qui la déséquilibrent à chaque virage.

  NIVEAU 100

 Le mascul s'arrête à 0802 sur l'aire de repos. Je rappelle, pour mémoire, que l'escalier J de la tour 094 est doté, aux niveaux dont les références chiffrées sont des multiples de 25, d'aires de repos équipées de deux sortes de distributeurs automatiques, gratuits pour les boissons alcoolisées et le tabac synthétique, payants pour les jus de fruits et les euphorisants naturels. Le mascul s'assied dans un relaxeur, après avoir commandé un double bourbon sans glace et une nicocig. L'usage de ses produits, vivement déconseillé par nos lois, est probablement pour lui une manière de prouver sa pseudo-virilité. Il déguste lentement ces excitants de synthèse, un peu de sueur mouille peu à peu son front. Il vide son verre et en commande un second. Ses rythmes vitaux redeviennent normaux. La fémine parvient à ce niveau à 0807. Elle a l'air peu marqué par l'effort physique qu'elle vient de fournir. Le mascul lui adresse un sourire méprisant pendant qu'elle va chercher un jus d'orange et un tube d'herbrêve aux distributeurs payants. Il fronce le sourcil droit.
  — Tu avais de l'argent dans ta robe de chambre ?
  — Je suis retournée en chercher, quand je t'ai vu prendre l'escalier... Tu veux quelque chose de payant ?
  — Tu aimerais bien, hein ? Ca te ferait plaisir de me voir profiter de ton sale argent ?
  — Masculamour, tu ne...
  — Tu ne quoi ? Tu ne manques jamais l'occasion de me faire remarquer que tu gagnes plus d'argent que moi. Tu crois que c'est supportable ? Que ça me donne envie de rester ?
  La fémine ouvre la bouche, la referme et baisse la tête. Ils fument et boivent en silence pendant quatre minutes et dix-sept secondes. Le visage de la fémine, tandis que la fumée d'herbrêve pénètre dans ses poumons, se fige dans une expression douce. À 0812, elle parle. Sa voix est lointaine :
  — Nous avons eu de bons moments ensemble, tout de même...
  Le mascul ricane et lève son verre vers elle :
  — À nos bons moments ! Je ne dis pas le contraire : nous en avons eu...
  — Tu vois ! Reconnais que tu t'énerves pour rien...
  Il se met debout, fait un pas vers elle, crie :
  — MAIS NOUS N'EN AVONS PLUS ! C'est précisément pour ça que je pars : pour en avoir d'autres, de bons moments...
  Il vide son verre, se dirige vers le bar, commande une troisième fois. La fémine le suit des yeux…
  — Tu veux dire... avec une autre fémine ?
  Il se retourne, sourit.
  — Pas avec un chimpanzé, naturellement...
  La fémine le regarde, songeuse, passe sa main sur ses yeux. Il poursuit, triomphant :
  — Mais qu'est ce que tu croyais ? Que tu étais la dernière hétéro ?
  — Je... Je ne sais pas.
  — Je vais te le dire : vous êtes abruties par la propagande des Coordinatrices, mais vous l'êtes, toutes, fondamentalement, hétéro. Dans la Fosse où je travaille, il est arrivé, il y a quelque temps, une jeune directrice stagiaire. Naturellement, la patronne s'est jetée sur elle. Un jour d'inspection, elle est descendue dans la Fosse, et j'ai pu lui parler : l'effet a dépassé mes espérances. En cinq minutes, je l'ai convaincue de l'absurdité de son existence. Nous avons décidé de vivre ensemble, à partir d'aujourd'hui. Elle m'attend au pied de la tour, et dans un sportranscar mauve, si le détail t'intéresse...
 Il boit lentement, en regardant la fémine qui reste silencieuse, les yeux fixés sur le sol.
  — Nous prouverons aux Coordinatrices qu'un couple hétéro peut fonctionner, même si nous devons être le dernier.
  Il jette son verre vide vers la corbeille-reservée-à-cet-usage et la manque de peu. La fémine se lève lentement, murmure comme pour elle-même :
  — Les Coordinatrices ne disent pas qu'un couple hétéro ne peut pas fonctionner, elles disent qu'il est un obstacle à l'épanouissement d'un des deux partenaires, la fémine, en général...
  — Eh bien, réjouis-toi : tu vas pouvoir t'épanouir.

  Il écrase par terre sa nicocig, saisit la mallette, et se dirige à grands pas vers l'escalier. Son temps de passage à chaque niveau s'allonge sensiblement, d'abord à huit secondes, jusqu'au niveau 94, puis vingt secondes, et enfin trente, valeur à laquelle il se stabilise à partir du niveau 79. La chaleur dans l'escalier se fait plus forte. Les pannes de climatisation sont fréquentes dans les niveaux inférieurs et l'entretien des murs et des marches laisse souvent à désirer. Le mascul poursuit sa descente et, aux niveaux 74, 71 et 69, marque un temps d'arrêt et porte la main gauche à son front. Au niveau 65, il manque la dernière marche avant d'arriver au palier et se rattrape de justesse : il s'arrête pendant onze secondes. Je détecte pour la première fois des taches de sueur sous ses aisselles. Deux niveaux plus bas, le mascul les remarque aussi et fait une grimace. Le retard de la fémine varie entre quatre et six niveaux. Elle a toujours le tube d'herbrêve aux lèvres. Sa démarche est régulière et tranquille, son visage calme et serein. Au niveau 66, où elle passe quatre minutes après le mascul, elle sort un peigne de la poche droite de sa robe de chambre et, tout en descendant, commence à arranger ses cheveux.

   NIVEAU 60

  Le mascul arrive sur le palier de ce niveau à 0832. Quand il met la main sur la rampe pour prendre le virage, je constate une brusque élévation de la différence de potentiel entre le sol et la rampe. Le résultat pour le mascul doit être un contact désagréable avec la main courante, d'autant plus que la paume de sa main gauche est mouillée de sueur. Il lâche la rampe alors qu'il est en plein virage. Il pousse un petit cri. Son corps a déjà amorcé le mouvement pour pivoter ; il se trouve déséquilibré, son pied gauche rate la première marche. Son coude droit heurte le mur. Le choc le renvoie sur la cloison centrale de l'escalier. Il dresse son bras gauche pour amortir le coup, il glisse, son corps part en avant, ses pieds passent par-dessus sa tête, il roule jusqu'au demi-palier, où il s'immobilise brutalement sur le genou gauche. Sa mallette s'est ouverte et le contenu s'est répandu sur les marches. Il s'adosse au mur en grimaçant. Ses rythmes vitaux s'accélèrent, probablement à cause du looping qu'il vient de faire et du bourbon qui parcourt son système circulatoire. Il constate que son pantalon est déchiré au genou gauche et qu'il s'est fait une petite blessure au front. La fémine arrive au niveau 60 à 0838, toujours du même pas tranquille, le voit, pousse un cri, se précipite sur lui.
  — Masculamour, qu'est-ce que tu as fait ?
  — Fous-moi la paix !
  — Tu t'es fait mal ? Laisse-moi te regarder.
  — Ne me touche pas ! Qu'est ce que tu dirais si une Coordinatrice te voyait en ce moment ? Tu es en train d'éprouver des sentiments quasi-maternels envers un mascul ! Tu aggraves ton cas... Aide-moi plutôt à ramasser mes affaires...
 C'est ce qu'elle fait, et, pendant toute l'opération, un sourire étrange flotte sur son visage. Dès que la mallette est remplie et refermée, le mascul la lui arrache des mains et reprend sa descente en boitillant. Elle le suit sans ajouter un mot et, par contraste avec la démarche heurtée du mascul, semble légère. Son visage semble plus jeune qu'au niveau 115 et sa silhouette plus fine. Le mascul passe de temps à autre sa main gauche sur son genou blessé. Le sang perle de son écorchure au front et coule le long de l'arête de son nez. Au niveau 56, il l'essuie d'un geste rageur et tache la manche de sa tunique.

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01/09/2000