José Vicente Ortuño
est né en 1958 et vit dans la région de Valence (Espagne) ; c'est un lecteur " compulsif " de science-fiction, d'imagination et de terreur. Il a toujours aimé inventer des histoires pour s’endormir, au lieu de compter les moutons, ce qui l’ennuyait.
Il est membre de la
TerVa (Tertulia Valenciana), une des associations littéraires les plus actives d’Espagne. Il collabore à la publication Fabricantes de sueños, anthologie qu’édite annuellement l’Asociación Española de Fantasía, Ciencia Ficción y Terror.

Ses parutions

Récits publiés dans Axxón : Frankenstein 2004 (145), La Responsabilité (152), Putréfaction (154), Terre calcinée (155), Par amour (158).




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   Il pleuvait sur Venise en ce jour de début avril. La place Saint-Marc, recouverte par l’acqua alta, reflétait la Basilique, le Campanile et la Tour de l’horloge. Les touristes déambulaient, en bottes de caoutchouc, captant avec leurs appareils les images d’une Venise triste et belle, malgré tout.
   Alvaro passa devant les arcades du Palais ducal. Le long des embarcadères, les gondoles se berçaient, pareilles à d’étranges animaux aquatiques. Au fond, l’île de San Giorgio Magggiore, au campanile caractéristique, se découpait sur un ciel gris.
   
Il la rencontra sur le Ponte de la Paglia, curieusement vide de touristes. Elle portait un grand manteau de cuir noir dont elle avait relevé le col, et des bottes, comme tout le monde. L’air humide de l’Adriatique qui ébouriffait sa crinière noire lui cachait le visage. Mains dans les poches, elle observait le Pont des Soupirs. Des siècles plus tôt, les condamnés le franchissaient pour atteindre les Plombs, cachots dont ils ne sortiraient pas vivants.
   La femme descendit lentement les larges escaliers du pont et suivit du même pas le quai inondé, s’éloignant de la place Saint-Marc. Elle entra dans la rue Albanesi et s’engagea dans le dédale des rues et canaux de la ville. Alvaro la suivit à distance. De temps à autre, elle s’arrêtait pour observer un canal, une gondole qui passait, un pigeon qui tournoyait. Elle passait, curieuse. Elle se distrayait en regardant les vitrines remplies de sujets en verre de Murano et d’élégantes dentelles de Burano. Mais sans rien toucher, sans rien acheter.
   Une heure après, elle monta le pont du Rialto et passa entre les étalages pleins à craquer de masques aux couleurs vives et de marionnettes en bois.
   L’écho d’une chanson résonna au-dessus du vacarme du bazar et, se frayant un passage dans la foule qui circulait sur le pont, elle s’approcha du Grand Canal. Cinq gondoles pleines de touristes formaient un cercle. Dans l’une d’elles deux couples de jeunes mariés rougissants observaient un chanteur qui interprétait Arrivederci Roma au son d’un accordéon. Alvaro profita de l’occasion pour s’approcher de la femme, mais il distinguait à peine son visage caché entre la chevelure et le col du manteau. Il ne perçut qu’un regard triste.
   Une fois finie la chanson, les gondoles repartirent sous les cris des gondoliers qui plaisantaient entre eux et se moquaient peut-être des touristes qu’ils transportaient. La femme reprit son itinéraire, en apparence aléatoire. Elle descendit du pont du Rialto et s’engagea dans des ruelles toujours plus étroites. Il la vit tourner encore un angle.
   Quand Alvaro entra dans l’obscure calle, la femme n’était plus visible. Les bâtiments étaient moisis comme le reste de la ville. Craignant l’avoir perdue, il inspecta la ruelle. Une des portes était ouverte et, sur les quatre marches usées qui menaient à l’intérieur, il y avait des traces récentes de pas.
   L’obscurité régnait à l’intérieur, mais on pouvait distinguer le début d’un escalier. Il commença à monter en prenant garde à ne pas faire de bruit, mais ses semelles humides crissaient à chaque pas. Il parvint au premier étage et fit halte sur le palier. Une autre porte entrebâillée. Par la fente filtrait une mince bande de lumière orangée. Il jeta un regard par la fente, puis il ouvrit lentement. Seules les charnières émirent un léger murmure.
   Cela sentait les vieux meubles. Une lumière terne provenait d’une porte située au fond d’un couloir peu profond. Il avança. Le plancher craqua. Il s’arrêta avant d’entrer et observa les lieux. Un candélabre à sept branches, placé sur une table de chêne, éclairait un salon décoré dans le style chargé qui est typique de Venise : rideaux rouges de brocart avec cordons et bordures dorées. Chaises et fauteuils en tapisserie assortie.
   Dans la salle trônait une cheminée de marbre blanc sculptée de motifs mythologiques. Au-dessus était accroché le portrait à l’huile d’une dame vêtue de rouge. Elle avait les mains croisées dans son giron et les cheveux coiffés en une tresse qui tombait sur l’une des épaules. Les yeux, grands et noirs, impressionnèrent Alvaro. Le peintre avait traduit la profondeur du regard et la tendresse du personnage. La femme au manteau noir se tenait debout devant la cheminée. Elle regardait le tableau. Elle avait ouvert son manteau mais gardait le col levé. Lentement, elle se retourna. Des yeux noirs, tristes mais calmes, le contemplèrent pendant un moment qui lui parut une éternité. La ressemblance avec la dame du portrait était plus qu’ évidente.
   — Ça va faire mal ? demanda-t-elle tout à coup.
   Alvaro ne s’attendait pas à ce qu’elle parle, mais il comprit sur le champ pourquoi elle paraissait être là, à l’attendre.
   — Je ne sais pas, peut-être, répondit-il, indifférent.
   — Faites vite, je vous en prie, ajouta-t-elle. La douleur et le désespoir s’exprimaient maintenant dans ses yeux qui brillaient à la lumière des bougies.
   C’était la première fois qu’une victime s’adressait à lui de cette façon. D’habitude, ils criaient et essayaient de fuir ou de lutter, désespérés devant la mort qui les attendait. Alvaro ne s’interrogeait jamais sur les mobiles de ceux qui le payaient pour ces exécutions, mais cette fois il ressentit une pointe de curiosité.
   — Pourquoi voulez-vous mourir ?
   — Je me sens très seule, répondit-elle en exhalant un souffle qui ressemblait à un dernier soupir.
   Sans plus attendre, il s’approcha de la femme et mit ses mains autour de son cou. Elle eut un léger frisson, mais aucun geste pour fuir. Il décida de presser les carotides au lieu de l’étouffer ; comme ça elle perdrait connaissance, et il lui éviterait de souffrir. Mais qu’est ce que ça pouvait lui faire que la femme souffre ou non ? Ce n’était qu’une victime de plus. On le payait pour la tuer… non, là il se trompait, il y avait une grande différence. C’était elle qui le payait pour qu’il la tue ! Et, à sa connaissance, c’était la première fois qu’une chose pareille se produisait. Pourquoi ne s’était-elle pas suicidée en prenant un flacon de barbituriques ou en se coupant les veines dans son bain, à la lumière des bougies ? Il écarta de son esprit les spéculations qui avaient pour seul effet de le distraire de son travail et il revint à la réalité du moment.
   Il perçut l’odeur de femme, une odeur pure, sans parfum qui le masque. Il reçut en plein visage son souffle chaud qu’il aspira avec plaisir, comme s’il aspirait sa vie. Dans ses mains il sentait le battement précipité de son cœur et la douceur de sa peau qui, toutefois, était froide. Elle était attirante malgré son apparence triste. Il ressentit pour elle de la compassion, quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti pour aucun de ceux qu’il assassinait. Qu’il n’avait jamais éprouvé pour personne, excepté, peut-être pour lui-même. Lui aussi était un être solitaire. Il comprenait ce que c’était de n’avoir personne qui vous attende, qui éprouve un sentiment pour vous.
   Ça ne l’avait jamais intéressé de savoir si les individus qu’il tuait méritaient la mort ou s’ils étaient seulement la cible de la haine, de la vengeance ou de l’envie de quelqu’un. Lui, il enviait et haïssait le reste de l’humanité qui l’avait maltraité et méritait un châtiment. Il prenait sa revanche en exécutant des êtres anonymes pour se venger de sa propre solitude.
   Il porta à nouveau son attention sur la femme. Quand il tuait face à face il avait plaisir à regarder les yeux de sa victime et à contempler la terreur qu’elle éprouvait à voir s’approcher la mort. Mais cette fois, sans savoir pourquoi, il n’osa pas.
   Alvaro observa d’autres traits du visage. Il ne remarqua ni parfum, ni maquillage, ni rouge à lèvres. Elle ne semblait pas en avoir besoin. Sa peau ne montrait aucune imperfection. Ses lèvres restaient fermes et n’exprimaient ni peur ni nervosité. Comment était-ce possible quand, d’une simple pression de ses mains, il allait mettre fin à sa vie ?
   Enfin, il se décida à regarder ses yeux. Ils étaient d’un noir intense et ne reflétaient pas son propre regard. À travers les pupilles dilatées, il vit luire une petite étincelle, un léger éclat bleuté à l’intérieur de chaque œil. Comme la lumière au bout d’un très long tunnel. Il se sentit attiré par ce rai de lumière froide et se coula dans des profondeurs obscures, insondables. Il éprouva un vif attrait pour l’inconnue et fut saisi d’un violent désir sexuel. Il rougit comme un adolescent à son premier baiser, surpris par cette réaction de son corps, si déplacée. Soudain, il céda au vertige, à un sentiment d’apesanteur, comme s’il tombait dans un abîme, et il eut l’impression que l’air lui manquait. Effrayé, il voulut fuir et se séparer de cette femme étrange, mais au même moment, le temps se figea. Il demeura dans cet intervalle, à la fois imperceptible et infini, qui suit chaque seconde et précède la suivante. Un instant bref, éternel, hors de l’espace et du temps, au cours duquel Alvaro ne pouvait ni broncher ni respirer. L’air semblait s’être raréfié autour de lui. Rien ne bougeait. On n’entendait rien, ni la respiration de la femme ni le crépitement des bougies, ni le clapotis omniprésent de l’eau dans les canaux de Venise. Mais la voix de la femme, un murmure, résonna au fond de son cerveau :
   — Cher Alvaro, tu ne sais pas depuis combien de temps j’attends cette minute.
   Surpris qu’elle connaisse son nom et terrifié par cette situation inusitée, il voulut lui serrer le cou, en finir une fois pour toutes avec le travail qui était le sien, mais il ne pouvait faire le moindre mouvement.
   — Qui es-tu ? Comment sais-tu mon nom ? pensa-t-il alors. Nous nous connaissons ?
   — Tu ne me reconnais pas ? Je devrais me sentir offensée, dit-elle d’un ton triste. J’ai été à ton côté chaque fois que tu mettais fin à la vie de quelqu’un.
   — Mais il n’y avait personne, à part…
   — Si, Alvaro, nous étions toujours tous les trois, toi, la victime et moi qui faisais également mon travail.
   — Alors il faut que tu sois… Alvaro prit peur, et sa voix se serait brisée s’il avait pu articuler la moindre parole.
   — Oui, je suis celle que tu penses.
   — Maintenant, tu viens pour moi, confirma Alvaro saisi de panique.
   De nouveau il voulut fuir, tout abandonner, s’éloigner de Venise et de… cette… Mais il restait paralysé. Il la tenait par le cou, mais c’était lui qui était piégé. Il imagina que tous deux étaient des figures enfermées dans un bloc de résine et représentant une scène de mort pour toute l’éternité.
   — Pourquoi as-tu peur de moi, Alvaro ? demanda la voix veloutée dans la tête de l’assassin.
   Il ne savait quoi répondre. Il était plus désarmé que n’importe laquelle de ses victimes. En fin de compte, celles-ci se trouvaient devant un mortel, lui était devant la Mort en personne.
   — Allons, le moment est venu, dit-elle et elle ajouta sur un ton de plaisanterie : Ne crains rien, ça ne fait pas mal.
   L’univers se remit à bouger autour de lui. Les rumeurs de la nuit vénitienne semblaient assourdissantes dans le profond silence. Les mains d’Alvaro, n’ayant plus de force, retombèrent et pendirent, inertes. Son regard restait prisonnier au fond de ces yeux, et il sentit son corps détendu, endormi.
   Elle le prit par la main et, avec douceur mais fermeté, le guida vers la porte. Avant de sortir, ayant à peu près retrouvé la maîtrise de soi, Alvaro s’arrêta et jeta un regard en arrière. Sur le sol, au pied de la cheminée, il vit son propre corps inerte, le visage pâle et le regard perdu dans le vide.
   — Mourir, c’est toujours comme ça ? demanda-t-il, et sa voix sonna étrangement à ses propres oreilles.
   — Non, tu as pour moi une place à part et tu mérites un traitement plus personnel, répondit-elle et elle ajouta, d’une voix sensuelle : Allons, mon amour, désormais aucun de nous deux ne se sentira seul.

   Ils marchèrent main dans la main par les ruelles de Venise. Personne n’aurait pu les distinguer des autres couples d’amoureux. Parvenus à un embarcadère, ils montèrent à bord d’une gondole à l’aspect austère. Le gondolier portait un grand imperméable noir et dissimulait son visage sous une capuche. La femme lui lança une pièce de monnaie en or qu’il attrapa en l’air d’une main osseuse et pâle. Une fois que les deux passagers se furent assis, le gondolier appuya la rame sur la forcola et fit partir l’embarcation qui glissa en silence le long du canal.
   La femme posa la tête sur l’épaule d’Alvaro. Celui-ci respira l’odeur de la chevelure et entoura de ses bras les épaules de sa compagne. Tous deux sourirent quand ils se trouvèrent près d’un autre couple d’amoureux qui, assis dans leur propre gondole, écoutaient un chanteur interpréter Arriverci Roma accompagné par un accordéon.
   Les nuages s’ouvrirent, et la pleine lune brilla sur la cité lacustre. La lumière argentée effaça les ténèbres dans les canaux et les rues où grouillaient les passants. Mais personne ne vit comment une certaine gondole sortit du Grand Canal, s’éloigna dans la lagune, puis disparut dans le néant. Personne ne pouvait la voir parce c’est seulement à la fin de la vie que l’on peut voir la Mort.


FIN


© José Vicente Ortuño. Titre original : Encuentro en Venecia. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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26/02/07