Encore maintenant, alors que
j'accomplis le long trajet qui me conduit au bonheur, j'ai l'impression
de rêver. Il me paraît impossible que tout ça
soit vrai, réel, que ma vie ait autant changé
en quelques jours… J'ai presque peur de me réveiller
tout à coup et de me retrouver à nouveau seul,
entre les parois muettes de mon minuscule monobloc qui me rendait
claustrophobe. Un homme solitaire, inutile, la larve sans avenir
que je croyais être jusqu'à ce que… Jusqu'à
ce qu'elle arrive…
La policière
qui règle la circulation observe avec indifférence
mon utilitaire qui passe lentement, respectant tous les feux,
le long des rues désertes de l'après-midi. Je
conduis calmement ; je me suis ménagé une marge
d'une heure pour le rendez-vous le plus important de mon existence.
Reine ne supporte pas qu'on soit en retard..
Reine… Je retourne le nom dans ma tête, ritournelle
douce, mystérieuse, mélodieuse… Il m'absorbe
tout entier. Moi qui, il y a quelques jours encore, ne pensais
qu'à moi-même, à mon égoïsme,
à ma solitude désespérée, cynique…
Reine ne s'est pas contentée de se faire aimer de moi.
Elle me fait aimer la vie, l'avenir, l'espérance. Elle
fait que je me sens pour la première fois, partie intégrante
du monde. Elle m'a recueilli, misérable déchet
à la dérive, pour donner un sens à mon
existence.
Alors que la voiture
traverse les longs rubans de ciment qui se déroulent
entre les gratte-ciel, je me demande encore pourquoi Reine
m'a choisi. Je crois que tout homme amoureux éprouve
ce doute délicieux, vieux comme le monde, un étonnement
ancestral devant les mécanismes secrets, incoercibles
du destin… Pourquoi moi plutôt qu'un autre ?
Dans mon cas, la
question est encore plus impérieuse, l'étonnement
plus grand. Je ne suis certainement pas le plus bel homme
de la ville, ni le plus intelligent. Je ne suis pas riche
non plus, mais ça n'a rien à voir. Reine se
trouve, sur l'échelle sociale, dans une position qui
lui permet de considérer l'argent avec un détachement
aristocratique. Elle vit à des hauteurs telles que,
de là, tout paraît petit, mesquin, relatif… Richesse,
pouvoir, prestige… Autant de mots qui ne signifient rien pour
elle. Ça, nous le savions tous. La femme la plus désirée
de la ville ne pouvait être conquise par les armes classiques
de la séduction masculine, pour lesquelles nous étions
tous en concurrence, tous également dignes de son attention…
Tous en mesure de susciter l'intérêt mystérieux,
incompréhensible de Reine…
Oui, nous le savions
tous. Mais je n'en continue pas moins à trouver absurde
que ce soit tombé sur moi, qu'une femme comme elle
ait choisi en fin de compte, entre tous les prétendants,
le plus insignifiant, le moins doué à tous les
égards… Je suis devenu tout d'un coup le mâle
le plus admiré, le plus envié de la ville, et
je ne comprends toujours pas pourquoi… Du reste, autant me
faire une raison, accepter l'amour de Reine comme on accepte
les grandes fortunes inattendues, trop grandes pour qu'on
puisse les appréhender.
La petite utilitaire
fait ce qu'elle doit, lente et sûre, elle m'emmène,
au delà du réseau géométrique
de la ville, vers l'étendue infinie, silencieuse des
quartiers résidentiels. Reine habite en dehors de la
ville assourdissante, suffocante, loin des foules quotidiennement
affairées de la métropole. La même distance
énorme, mystérieuse la sépare de ceux
qui l'aiment sans espérance, rêvent d'elle, la
désirent, voudraient se fondre en elle, en une étreinte
unique et passionnée… parce que Reine n'est pas seulement
très belle. C'est la quintessence de la féminité,
de tout ce que la nature a mis à la disposition de
la femme pour notre perte… On ne peut pas la voir une seule
fois sans désirer, par toutes les cellules de notre
corps, la pénétrer, faire passer dans son corps
merveilleux notre sang, nos nerfs, notre force vitale… Un
privilège qui sera le mien, seulement le mien, dans
quelques instants, instants longs comme la route qui me sépare
encore d'elle. Sa splendide villa de marbre blanc, au milieu
des prés fleuris, est encore loin…
Il ne faut pas y
penser, il ne faut pas que je m'épuise en une excitation
stérile… Viendra le moment où nous serons ensemble,
elle et moi seuls, et alors je pourrai tout lui donner.
Parce que Reine
aime les enfants. Ça paraît drôle qu'une
femme aussi puissante, aussi mystérieuse et inaccessible,
ait trouvé dans les enfants sa raison de vivre. Sur
ce point encore, elle est parfaitement femme, plus femme que toutes les
autres réunies… Pour elle, donner la vie est une mission,
une très douce obligation dictée par les lois
de la création… Elle vit le désir d'être
mère comme un fait simple, naturel, presque la justification
de son existence…
Elle n'est pas seulement
femme, elle est mère, avec une farouche
énergie. Tous ceux qui l'ont rencontrée ont perçu
à quel point son désir de maternité est
une force irrésistible, comme un appel impérieux
venant des profondeurs de la terre… C'est le plus important
pour moi. Quand je pense qu'elle m'a choisi comme père
de ses enfants, l'effroi m'envahit…. Réaction typiquement
masculine. Nous sommes trop petits, trop inadaptés pour
ne pas avoir peur devant elle…
Je t'aime, Reine.
Je t'aime pour la force avec laquelle tu défends le projet
de la vie contre nos faiblesses, nos lâchetés,
notre irresponsabilité… Avant de te connaître,
avant que tu m'aimes, j'étais un mâle d'une couardise
pathétique, je me sentais étranger aux devoirs
de l'existence, je gaspillais par ci par là, sans raison,
ma précieuse semence… J'ai changé, Reine. Ton
amour m'a changé… Maintenant, je sais que j'ai un but,
une raison de vivre… Je te donnerai des enfants, mon amour.
Tous ceux que tu voudras, que nous voudrons…
Je sens une larme
couler sur ma joue tandis que j'arrive en vue de la villa
blanche qui brille au soleil. Dans les jardins, des milliers
de fleurs remplissent l'air d'un parfum capiteux, étourdissant
dans la touffeur de l'après-midi. Je me sens plus léger,
comme si je volais au-dessus des nuages. C'est peut-être
le parfum enivrant, presque exaltant, de certaines fleurs.
Peut-être mon cœur a-t-il été soulagé
d'un poids ancien. Autour de moi, c'est la paix. Seul le moteur
de l'utilitaire rompt le silence.
Je m'arrête
devant la grille, descends de voiture. Les télécaméras
des circuits en boucle me cadrent, un des nombreux serviteurs
me reconnaît. La haute grille se referme lentement,
sans bruit. Madame m'attend..
Je parcours à
pied l'allée de gravier blanc, comptant les pas qui
me séparent encore d'elle, de sa chambre fraîche
dans la pénombre… Une légère excitation
me gagne à nouveau, le pouls s'accélère…
Je dois maîtriser mes fantasmes, je dois garder toute
mon énergie pour la rencontre avec Reine. Elle m'attend…
Serai-je à la hauteur de son attente ? Sera-t-elle
contente de moi ? Une forte anxiété me tenaille,
fait que mes jambes flageolent, j'ai la gorge sèche…
Il ne faut pas y penser. Je l'aime. Tout ira bien.
À l'entrée de la villa, des
serviteurs m'accueillent, souriants, détachés,
me conduisent dans une salle de bain grande comme un bateau.
Tout est immense, ici. Le luxe commande, souverain. Vraiment,
l'habitation d'une souveraine, me dis-je, riant
du jeu de mots. J'ai tout à disposition pour me préparer
au mieux : bain parfumé, lampe énergisante,
massage automatique… J'en profite sans réserve. Je
veux être en forme parfaite. J'endosse la robe de chambre
en soie la plus élégante, à mon goût,
de celles qui se trouvaient dans l'armoire. Qui sait si elle
lui plaira, à elle aussi…
Le grand escalier
de marbre ne semble pas avoir de fin, puis vient un long couloir…
On m'indique une porte. Les domestiques s'esquivent, en temps
voulu, discrètement. Mon cœur bat, à se rompre…
Enfin, sa chambre… Enfin, elle. La main tremble d'émotion
tandis que j'abaisse la poignée… Dans la pénombre
de l'immense salle, je perçois son parfum unique, incomparable…
À propos, jusqu'ici je ne vous ai
rien dit sur l'aspect physique de ma Reine. J'ai évité
de le faire, sans doute par pudeur… D'ailleurs, vous aurez
déjà compris qu'elle est très belle.
Je m'attendris presque quand je contemple le ventre immense,
gonflé, palpitant de vie, qui remplit la salle. Des
milliers de gracieux, de délicats orifices génitaux
s'entrouvrent, tels des petites bouches roses affamées
d'amour…
C'est plus qu'un
petit homme inutile ne peut en désirer.
-
© Bruno Vitiello. Reproduit
avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Titre original : Regina.
Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.
- Ce texte est inédit dans sa version
française.
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- 11/02/03
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