Bruno Vitiello, l'un des jeunes auteurs les plus en vue de la SF transalpine, a été révélé par la revue FUTURO EUROPA, dont le rédacteur en chef est Claudio Del Maso. Son roman La Vénus noire a été primé dans le concours organisé auprès des lecteurs de la revue.

Napolitain d'origine, Bruno Vitiello enseigne près de Rome.

La Vénus noire a été traduite aux Etats-Unis par Joe F. Randolph qui l'a publiée en fascicules dans sa revue DIFFERENT REALITIES.

D'autres nouvelles du même auteur ont paru dans la revue MINIATURE (Combinat, et L'Habit définitif) et dans FORCES OBSCURES n°3 (Le Réparateur).

 

Adresse de l'auteur : via Romagnoli 33, 04100 Latina, Italie

Bruno Vitiello connaît le français.

 


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   Encore maintenant, alors que j'accomplis le long trajet qui me conduit au bonheur, j'ai l'impression de rêver. Il me paraît impossible que tout ça soit vrai, réel, que ma vie ait autant changé en quelques jours… J'ai presque peur de me réveiller tout à coup et de me retrouver à nouveau seul, entre les parois muettes de mon minuscule monobloc qui me rendait claustrophobe. Un homme solitaire, inutile, la larve sans avenir que je croyais être jusqu'à ce que… Jusqu'à ce qu'elle arrive…
   La policière qui règle la circulation observe avec indifférence mon utilitaire qui passe lentement, respectant tous les feux, le long des rues désertes de l'après-midi. Je conduis calmement ; je me suis ménagé une marge d'une heure pour le rendez-vous le plus important de mon existence. Reine ne supporte pas qu'on soit en retard..
   Reine… Je retourne le nom dans ma tête, ritournelle douce, mystérieuse, mélodieuse… Il m'absorbe tout entier. Moi qui, il y a quelques jours encore, ne pensais qu'à moi-même, à mon égoïsme, à ma solitude désespérée, cynique… Reine ne s'est pas contentée de se faire aimer de moi. Elle me fait aimer la vie, l'avenir, l'espérance. Elle fait que je me sens pour la première fois, partie intégrante du monde. Elle m'a recueilli, misérable déchet à la dérive, pour donner un sens à mon existence.
   Alors que la voiture traverse les longs rubans de ciment qui se déroulent entre les gratte-ciel, je me demande encore pourquoi Reine m'a choisi. Je crois que tout homme amoureux éprouve ce doute délicieux, vieux comme le monde, un étonnement ancestral devant les mécanismes secrets, incoercibles du destin… Pourquoi moi plutôt qu'un autre ?
   Dans mon cas, la question est encore plus impérieuse, l'étonnement plus grand. Je ne suis certainement pas le plus bel homme de la ville, ni le plus intelligent. Je ne suis pas riche non plus, mais ça n'a rien à voir. Reine se trouve, sur l'échelle sociale, dans une position qui lui permet de considérer l'argent avec un détachement aristocratique. Elle vit à des hauteurs telles que, de là, tout paraît petit, mesquin, relatif… Richesse, pouvoir, prestige… Autant de mots qui ne signifient rien pour elle. Ça, nous le savions tous. La femme la plus désirée de la ville ne pouvait être conquise par les armes classiques de la séduction masculine, pour lesquelles nous étions tous en concurrence, tous également dignes de son attention… Tous en mesure de susciter l'intérêt mystérieux, incompréhensible de Reine…
 
   Oui, nous le savions tous. Mais je n'en continue pas moins à trouver absurde que ce soit tombé sur moi, qu'une femme comme elle ait choisi en fin de compte, entre tous les prétendants, le plus insignifiant, le moins doué à tous les égards… Je suis devenu tout d'un coup le mâle le plus admiré, le plus envié de la ville, et je ne comprends toujours pas pourquoi… Du reste, autant me faire une raison, accepter l'amour de Reine comme on accepte les grandes fortunes inattendues, trop grandes pour qu'on puisse les appréhender.
   La petite utilitaire fait ce qu'elle doit, lente et sûre, elle m'emmène, au delà du réseau géométrique de la ville, vers l'étendue infinie, silencieuse des quartiers résidentiels. Reine habite en dehors de la ville assourdissante, suffocante, loin des foules quotidiennement affairées de la métropole. La même distance énorme, mystérieuse la sépare de ceux qui l'aiment sans espérance, rêvent d'elle, la désirent, voudraient se fondre en elle, en une étreinte unique et passionnée… parce que Reine n'est pas seulement très belle. C'est la quintessence de la féminité, de tout ce que la nature a mis à la disposition de la femme pour notre perte… On ne peut pas la voir une seule fois sans désirer, par toutes les cellules de notre corps, la pénétrer, faire passer dans son corps merveilleux notre sang, nos nerfs, notre force vitale… Un privilège qui sera le mien, seulement le mien, dans quelques instants, instants longs comme la route qui me sépare encore d'elle. Sa splendide villa de marbre blanc, au milieu des prés fleuris, est encore loin…
   Il ne faut pas y penser, il ne faut pas que je m'épuise en une excitation stérile… Viendra le moment où nous serons ensemble, elle et moi seuls, et alors je pourrai tout lui donner.
   Parce que Reine aime les enfants. Ça paraît drôle qu'une femme aussi puissante, aussi mystérieuse et inaccessible, ait trouvé dans les enfants sa raison de vivre. Sur ce point encore, elle est parfaitement femme, plus femme que toutes les autres réunies… Pour elle, donner la vie est une mission, une très douce obligation dictée par les lois de la création… Elle vit le désir d'être mère comme un fait simple, naturel, presque la justification de son existence…
   Elle n'est pas seulement femme, elle est mère, avec une farouche énergie. Tous ceux qui l'ont rencontrée ont perçu à quel point son désir de maternité est une force irrésistible, comme un appel impérieux venant des profondeurs de la terre… C'est le plus important pour moi. Quand je pense qu'elle m'a choisi comme père de ses enfants, l'effroi m'envahit…. Réaction typiquement masculine. Nous sommes trop petits, trop inadaptés pour ne pas avoir peur devant elle…
   Je t'aime, Reine. Je t'aime pour la force avec laquelle tu défends le projet de la vie contre nos faiblesses, nos lâchetés, notre irresponsabilité… Avant de te connaître, avant que tu m'aimes, j'étais un mâle d'une couardise pathétique, je me sentais étranger aux devoirs de l'existence, je gaspillais par ci par là, sans raison, ma précieuse semence… J'ai changé, Reine. Ton amour m'a changé… Maintenant, je sais que j'ai un but, une raison de vivre… Je te donnerai des enfants, mon amour. Tous ceux que tu voudras, que nous voudrons…
   Je sens une larme couler sur ma joue tandis que j'arrive en vue de la villa blanche qui brille au soleil. Dans les jardins, des milliers de fleurs remplissent l'air d'un parfum capiteux, étourdissant dans la touffeur de l'après-midi. Je me sens plus léger, comme si je volais au-dessus des nuages. C'est peut-être le parfum enivrant, presque exaltant, de certaines fleurs. Peut-être mon cœur a-t-il été soulagé d'un poids ancien. Autour de moi, c'est la paix. Seul le moteur de l'utilitaire rompt le silence.
   Je m'arrête devant la grille, descends de voiture. Les télécaméras des circuits en boucle me cadrent, un des nombreux serviteurs me reconnaît. La haute grille se referme lentement, sans bruit. Madame m'attend..
   Je parcours à pied l'allée de gravier blanc, comptant les pas qui me séparent encore d'elle, de sa chambre fraîche dans la pénombre… Une légère excitation me gagne à nouveau, le pouls s'accélère… Je dois maîtriser mes fantasmes, je dois garder toute mon énergie pour la rencontre avec Reine. Elle m'attend… Serai-je à la hauteur de son attente ? Sera-t-elle contente de moi ? Une forte anxiété me tenaille, fait que mes jambes flageolent, j'ai la gorge sèche… Il ne faut pas y penser. Je l'aime. Tout ira bien.
   À l'entrée de la villa, des serviteurs m'accueillent, souriants, détachés, me conduisent dans une salle de bain grande comme un bateau. Tout est immense, ici. Le luxe commande, souverain. Vraiment, l'habitation d'une souveraine, me dis-je, riant du jeu de mots. J'ai tout à disposition pour me préparer au mieux : bain parfumé, lampe énergisante, massage automatique… J'en profite sans réserve. Je veux être en forme parfaite. J'endosse la robe de chambre en soie la plus élégante, à mon goût, de celles qui se trouvaient dans l'armoire. Qui sait si elle lui plaira, à elle aussi…
 
   Le grand escalier de marbre ne semble pas avoir de fin, puis vient un long couloir… On m'indique une porte. Les domestiques s'esquivent, en temps voulu, discrètement. Mon cœur bat, à se rompre… Enfin, sa chambre… Enfin, elle. La main tremble d'émotion tandis que j'abaisse la poignée… Dans la pénombre de l'immense salle, je perçois son parfum unique, incomparable…
  À propos, jusqu'ici je ne vous ai rien dit sur l'aspect physique de ma Reine. J'ai évité de le faire, sans doute par pudeur… D'ailleurs, vous aurez déjà compris qu'elle est très belle. Je m'attendris presque quand je contemple le ventre immense, gonflé, palpitant de vie, qui remplit la salle. Des milliers de gracieux, de délicats orifices génitaux s'entrouvrent, tels des petites bouches roses affamées d'amour…

  C'est plus qu'un petit homme inutile ne peut en désirer.


FIN


© Bruno Vitiello. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Regina. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Ce texte est inédit dans sa version française.

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