Question :

  Un petit commentaire de « Pierre & Marie », comme promis... ? Eh bien, je crois que je peux le résumer par la phrase que tu mets dans la bouche du journaliste-visiteur : J'aime parce qu'on doute...
  Superbe hommage au genre et au style de Dick, le même effet schyzo qui justifie parfaitement la construction "décalée" de chaque partie ; c'est même la force du texte qui reste cohérent en voyageant...
  Une continuité temporelle avec un décalage... dickien. Difficile de mieux commenter ; l'important est, pour moi, d'avoir éprouvé les mêmes sensations qu’à la lecture de Dick. J'estime donc ton pari réussi.
  Personnellement, j'apprécie beaucoup ce genre de texte qui, comme « Vie et mort des cigales », amène le lecteur à réfléchir ou à douter, enfin… à s'interroger. Je crains hélas qu'il n'y ait pas en la matière un public très large, mais moi je souscris.
  Je suis impatient de te relire bien vite ; tu es un des auteurs du panorama français qui reste un peu trop dans l'ombre à mon goût, surtout après des œuvres de cette qualité. Je sais, tu as déjà 50 publications de nouvelles à ton compteur (à moins que tu sévisses aussi sous un pseudo que j'ignore...), mais quand même...
  Le traditionnel manque de support adapté, de "ton" avec les dirlits ? Je ne sais pas pourquoi. Ce n'est quand même pas la timidité ?
  Enfin... tu vas nous changer ça, j'en suis convaincu.

  Réponse :

  Bonjour,
  Hier soir, en revoyant Sous le sable, film de François Ozon, à la télé, je me demandais si l'image ne permettait pas plus de liberté que l'écrit, plus de souplesse, plus de hardiesse dans l'innovation... Je suis un grand cinéphile pour qui les films sont une grande source d'inspiration : scénario, découpage, personnages...
  Vos commentaires de « Pierre et Marie » (titre qu'il serait peut-être judicieux de changer ?) me touchent beaucoup. Pour faire le lien entre le cinéma et la littérature, j'ai le sentiment que ces deux arts se nourrissent l'un l'autre et que l'existence d'un "background" culturel autorise des facilités qui permettent – même si ce n’est pas le but – de rendre le propos plus léger, d'expérimenter d'autres pistes. Cesser de vouloir tout expliquer libère de l'énergie pour aller à l'essentiel. C'est très périlleux, mais quand ça marche, quel bonheur !
  Je reprends Sous le sable de Ozon (j'espère que vous l'avez revu). En vacances dans les Landes, un couple marié d'un certain âge (Jean et Marie) se rend sur une plage "sauvage" pour l'après-midi. La femme est allongée sur une serviette et lit un livre. Elle tourne le dos à la mer. L'homme, en slip de bain, se dirige vers les vagues. Il semble rêveur, méditatif. Un moment plus tard, la femme se retourne, ses yeux cherchent l'homme. Il a disparu ! Inquiétude, recherches. Rien. Le corps de Jean reste introuvable. Plus tard, rentrée à Paris, elle continue sa vie comme avant. Pour elle, Jean ne s'est pas noyé, il n'a pas fait une fugue, et est encore moins mort. Le spectateur (et l'entourage de Marie -amis, relations de travail) échafaude mille théories. Pour Marie tout est simple : elle continue de vivre avec lui, elle le voit, elle lui parle. Si elle continue de penser à lui, de l'aimer, il continuera d'exister, d'être là, à ses côtés, dans la maison. Schizophrénie ? Elle n'a pas du tout l'air d'une folle. On la trouve équilibrée en surface. Oui, c'est ça, en surface... Faut surtout pas creuser ! D'où le titre : Sous le sable.
  Pour Pierre et Marie, ce serait : Sous la neige, ou encore Dans le blanc. Méditation sur la lumière, le blanc qui contient toutes les couleurs... Oui, c'est ça : tous les possibles, tous les mondes.
  Dick est là. Méditation, c'est le mot. Vous dites : réfléchir, douter, s'interroger. C'est ce qui m'attire avant tout dans une œuvre, pas la distraction. Je me suis beaucoup construit grâce à des rencontres avec des films ou des écrits. L'alchimie de la maturation est lente, tant pour le lecteur que pour l'écrivain. C'est peut-être pourquoi j'écris et publie peu, comme vous l'avez remarqué. Il faut trouver le temps de rencontrer (au vrai sens du mot rencontre) son public.
  Ainsi s'explique en partie mon peu d'audience : j'écris peu, reste des mois, voire des années sans rien produire. Je vis, médite, aime, fais un tas d'autres choses, et j'ai manqué (pourquoi ne pas l'avouer ?) quelques grandes occasions éditoriales (certaines anthos sont incontournables pour qui espère faire connaître ses écrits). Mais je m'en moque un peu...

(JPP)

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