La nouvelle


Une maison ne peut pas différer d'une autre : ce qui importe c'est de savoir si elle est construite en enfer ou dans le ciel.
J.- L. Borges in « L'homme sur le seuil »

... mais j'ai toujours pensé que lorsqu'on écrit, on doit un peu modifier les choses, si non on n'est pas un écrivain, mais journaliste ou historien.
J. - L. Borges

   
     Épiloguer, gloser sur qui a eu raison, qui a eu tort à propos de la guerre des Malouines relèverait, encore aujourd'hui, du puéril et de l'inutile. Chacun demeure persuadé que seule son opinion confine à la vérité et refuse d'admettre qu'on puisse l'habiller. On en oublie ainsi les conséquences et les suites, dramatiques pour certains, et la misère générée... Pour Rubén Rojas, par exemple, natif de Neuquén déplacé à Buenos Aires, les choses ne sont pas aussi simples. Doté d'un physique avantageux, d'une excellente vue et poussé par un nationalisme convaincu, il n'avait éprouvé aucune difficulté à faire ses preuves à l'École de l'Armée de l'Air. L'EZEIZA se devait d'en faire un bon sous officier. Il obtint un brevet de pilote en bonne et due forme. Quelques combats, sans grands dangers selon lui, le gratifièrent d'un commandement d'escadrille et il intégra le Groupo 8. Au long du conflit, il se montra efficace et bon chef, l'armée tenait là un bon élément et comptait bien l'entretenir. Il avait aussi su séduire une jeune veuve, Sylvina Viterba, et s'apprêtait à lui demander sa main. Mais les dieux ou quelque jaloux en décidèrent autrement. Parti en reconnaissance le dernier jour de cette guerre et, pour comble d'ironie, au moment même où les diplomates s'accordaient sur un modus vivendi ; il se trouva seul face à trois avions britanniques et dut utiliser son siège éjectable. Un défaut, provoqué ou accidentel, de la capsule explosive le priva définitivement de la vue. Bien sûr, au vu de ses états de services, il eut droit à toutes les pensions possibles. Et pendant un temps encore, Rubén Rojas affectueusement surnommé RR par ses équipiers, resta l'attraction du Mess. Il se conduisit fort mal avec Sylvina, la violenta et lui cassa trois dents. Et se résolut à la voir partir, la mort dans l'âme. Mais en lui se mit à croître une étrange obsession. Celle d'avoir perdu son charme, ses amis, et la considération des gens de la rue que lui conférait son uniforme. Sa canne blanche ou le brave chien qu'une bienveillante association lui avait offert le désignait du doigt et dans son dos il entendait des rires, parfois des sarcasmes – l'amical RR se mua en RRRRRRRVroum et, plus méchant, en BRRRRR ! anonymes – ou des insultes. Il prétendit même une fois qu'une vieille dame – voix chevrotante, respiration sifflante – avait dit : « Regardez-le, celui-là, s'il s'était battu, mon fils ne serait pas mort !!! ». Une secrétaire, aussi charmante qu'intelligente, des services de santé de l'Armée, le dirigea vers Eva Duarte, une psy. Hélas, cette heureuse initiative tourna vite à l'échec. Au bout de trois séances, Rubén vint se plaindre qu'en matière d'obsession, "la" Duarte, comme il disait, avait autant besoin de soins que lui. L'histoire ne dit pas s'il avait raison, mais, quelques temps plus tard, la psy fut renvoyée sous prétexte d'avoir voulu abuser d'un de ses patients.
     L'incident modifia le comportement de Rubén Rojas et celui des autres à son égard... La secrétaire craignant sans doute un retour de bâton cessa de prendre des initiatives. Les médecins chefs, majors et autres spécialisés ne se parlaient plus du cas Rojas. Ses collègues, incapables de le considérer à sa juste mesure, oublièrent sa présence. Les communs des mortels se mirent à lui prêter moins d'attention, à ne plus le regarder.
     Rubén, lui, ne se rendait pas vraiment invisible et n'arrangeait rien en prenant du poids à jongler avec les verres et les ardoises. Quand il y pensait, au moment de toucher ses pensions diverses, il passait chez le liquoriste et se faisait livrer. Si cela soulageait ses finances, cela l'enfonçait dans des crises de plus en plus fréquentes et lourdes où il trouvait un certain repos. Selon les dires de Madame Argentina Daneri, gardienne d'immeuble au 44 de la rue Garay.
     Au début, a-t-il confié, dans un de ses bons jours, au docteur Acevedo Diaz, alcoologue, pas plus de trois ou quatre personnes. Une petite réunion entre amis, très supportable, avec des rires et des envies de rire. Des hommes, des femmes que je ne connaissais pas. Puis, nous sommes passés aux réunions type syndical, celles où l'on entre au compte gouttes à cause de l'interdiction. Là, j'avais envie de me fâcher. Leur bruit dans ma tête et leur comportement tendu me fatiguaient. Maintenant ils tiennent meeting sur meeting, ils ont ajouté de la musique et je n'en connais toujours pas un seul. Ma tête prend des allures de hangar où résonne cette insupportable musique anglo-saxonne.
     Enfin l'alcool monte en ma tête, affronte des légions de Beatles remixées, les noie et je les vois disparaître, ma tête se vide, je me sens mieux.

     Tant que la dose absorbée sinon la fréquence demeurait raisonnable, Rubén se contenta de la fréquentation du petit docteur qui n'y trouva rien à redire.
     Un soir, pourtant, les choses changèrent, avec violence. Rubén mendiait, comme à son habitude nouvelle, près de l'entrée de l'hôtel Melià – il devait la possibilité d'occuper l'emplacement à la générosité d'un autre mendiant parent d'un des portiers. Il entendit un couple s'approcher – on ne distingue pas dans ce cas l'homme de la femme en termes de lourdeur et de légèreté mais dans le style onomatopée qui marque le claquement de la chaussure masculine et le double claquement des hauts talons – et reconnut aussitôt le rire de Sylvina. Elle entra immédiatement dans sa tête. Et bien d'autres qu'il connaissait, derrière elle. Celle qui vivait encore un peu à l'intérieur affronta du regard l'intruse. Et dans l'instant Rubén prit conscience de ce que tout ce qu'il avait aimé en elle relevait du factice, de l'artificiel, comme ce rire cascadant au rythme de ses cheveux blonds qu'elle agite avec efficacité et savoir faire. Il décida de l'ignorer, mais, s'il pouvait toujours cesser de voir les gens dans sa tête, il ne pouvait s'empêcher d'entendre leur chahut. Elles, après les venimeuses congratulations d'usage, s'entendaient comme larrons en foire. Et à partir de cette soirée les invités aux réunions de Rubén ne furent plus des inconnus. Amis de longue date et stars pipolisées se mêlaient sans problèmes, comme heureux de cette nouvelle vie qui offrait l'ineffable plaisir de se renouveler en boucle. Imaginez que suivant l'invention de Morel vous puissiez vous revivre à heure et en lieu fixes pendant au moins trois à quatre heures... Attention à la trivialité des actions choisies pour illustrer cette sublime invention... Parfois, quand la soirée en interne se révélait fête explosive et plaisante, Rubén ne cherchait pas à virer ses intrus. Il lui arrivait même de participer. Certains prétendent que quelques unes de ses répliques célèbres font parties de l'histoire orale de cette jet set du pauvre. Parfois quand la guerre froide des Sylvina s'embourbait au bord du conflit ouvert, et qu'il ne supportait plus leurs masques renfrognés, trop proches de la moue des chipies qu'il détestait, il chassait tout son petit monde à coup de grands verres – gin, whisky, vodka uniquement de ces alcools qui supportent le glaçon douloureux à la dent et à la gencive. Mais cette dernière attitude provoquait – comme un contrepoids extérieur – un désagréable fourmillement d'envies, d'envies de toucher. Des envies violentes. Besoins lancinants de griffer les murs qui déchirent. Mal contre mal. Doses non homéopathiques. Impressions d'animalité rampante, dévoreuse, insatiable. Besoins d'écorchures, de traînées de sang-griffe, d'odeurs sales et nauséeuses... de sanies. Quand il atteignait à l'insupportable, il descendait dans le labyrinthe des caves de l'immeuble, poussait les envies à patienter jusqu'à la sienne. Et se livrait à une débauche de gémissements, secoués de plaisirs. Il remontait par palier tel un nageur des profondeurs, assourdi par les vagues de sang qui frappaient ses tempes. Ces crises étaient fort heureusement rares. Et brèves d'après ce qu'il en mesura. Pourtant un soir elle se produisit plus tôt, juste comme il sortait du bar où l'on avait refusé de le servir. La proximité de son immeuble lui permit d'échapper à une cruelle exhibition nocturne de son déséquilibre, à la honte. Après ce qu'il croyait un paroxysme, il demeura longtemps sans crise au point de s'en imaginer débarrassé.
     On ne sait à quelle excessive contrariété attribuer le déclenchement d'une attaque des plus virulentes. Tout avait bien commencé et Rubén se réjouissait de voir ses invités-intrus danser tangos et milongas comme à l'origine. Avec cet air canaille, ces tics de petites gouapes et ces démarches chaloupées d'apaches déplacés, des bataves porténos. Et quelqu'un trouva prétexte à balancer son poing dans la gueule d'un autre. Bataille rangée, quasi générale, d'une rare violence. Ils tapaient avec un acharnement bien humain... Rubén eut beau tenter d'interrompre cette folie, de chasser les meneurs, rien n'y fit... Le déchaînement ne répondait plus que de lui-même, et encore.
     Rubén s'ouvrit la main gauche à un morceau de métal enfoncé dans un mur. La douleur enfin fit disparaître la violence et les intrus. Il eut vraiment peur, pour la première fois. Et les inquiétudes manifestes des urgentistes de l'hôpital ne le rassurèrent pas. On lui administra un rappel de vaccin anti-tétanos et on le laissa repartir devant son refus obstiné de rester en observation. Il aurait bien voulu passer quelques jours aux petits soins de l'équipe médicale... Mais il craignait par dessus tout le retour d'une crise et sa méconnaissance des lieux qui pouvaient le contraindre au mieux au ridicule, au pire à la désespérance.
     Il rentra donc chez lui. À pied. Avec l'impérieux besoin de prendre son temps, de se mesurer à l'espace, de sentir la caresse râpeuse et douce, comme une langue de chat, à sa peau et de dénicher la subtilité des odeurs, même les plus agressives. Le parcours, la marche et l'impression de silence furent à la hauteur de ses espérances... Il s'enivra de sensations au point que malgré la douleur lancinante à sa main, il sombra dans le sommeil sans sa drogue habituelle.
     Il se réveilla vaseux, le corps lourd comme si un cauchemar lui restait sur les épaules. Il décida de passer sa journée à ne rien faire ou plutôt à s'auto-observer. À noter ce qu'il allait ressentir en prenant sa main pour épicentre. Analyser les ramifications du séisme. L'image le fit d'autant plus rire qu'il venait de la voir comme du haut de son cockpit.
     Argentina crut un instant qu'il se moquait d'elle. L'infirmière qui l'avait appelée de l'hôpital Güeme lui avait conféré une responsabilité de plus : refaire régulièrement le pansement de Rubén pendant la semaine nécessaire aux soins. Elle venait donc organiser ce temps nouveau en fonction de sa journée et de ses obligations personnelles. Rubén ne l'avait vraiment jamais regardée, la considérant comme un élément du décor. Sa générosité et sa serviabilité en faisait, pourtant, une femme exceptionnelle ; et, petit supplément, elle avait su garder à son corps une certaine fermeté ... l'œil pouvait se plaire à ses courbes. Elle tournait autour du fauteuil où Rubén s'était traîné. Mais elle avait ouvert la fenêtre pour chasser les miasmes nocturnes. Elle planifiait la vie d'un Rubén tout ouïe qui guettait les bruits des frôlements de tissus et les parfums insidieusement odorants qu'elle agitait comme la muleta du matador. Attitude qu'elle ne pouvait pas ne pas remarquer... Elle en modifia donc l'ordre du jour et promit de passer à 17 heures. Lui aurait aimé qu'elle reste, il se sentait en veine de confidence. Elle le quitta sur un : « J'ai à faire, soyez raisonnable ! » accompagné d'une douce caresse sur la joue et d'un sourire silencieux.
     La journée perdait sa course contre les escargots, pensait Rubén sans parvenir à fixer son esprit sur autre chose que l'heure. Même 97.1, la radio musicale qu'il avait fini par trouver ne lui permettait pas de mesurer les durées... Il décida soudain de s'étendre, espérant que cela la ferait venir plus tôt.
     Elle arriva pile à 17 heures. Il s'était assoupi. Elle l'observa d'un air attendri... Elle avait toujours, depuis son installation au 44, éprouvé quelque chose pour lui. Tantôt un besoin de le caresser, de le bercer comme l'enfant qu'elle aurait voulu avoir ; tantôt un violent désir qu'elle sentait creuser ses reins, avec envie de mordre et de feuler... Son mari sans doute usé par sa double journée – travail et entraînement des juniors à la Bombonera – n'exigeait plus rien d'elle et ses efforts pour lui inspirer du désir se diluaient dans les quatre ou cinq Quilmes de la soirée... Depuis quelques temps, elle allait même prier Notre Dame à la cathédrale métropolitaine.
     Elle commença à défaire le pansement sans le réveiller, mais l'approche de la plaie et sa crainte, à lui, de la douleur le réveillèrent. Elle caressa son front et sa main explora son visage à la recherche de ses traits. Elle se savait encore belle et ne s'inquiétait que des possibles maladresses de son désir.
     « Laisse-moi d'abord te soigner ! Laisse-toi faire ! »
     Il répondit d'un sourire.
     La blessure ne présentait pas de signes de gravité, elle refit le pansement sans lui arracher une grimace et avec une dextérité impressionnante. Puis il y eut un grand silence comme pour que chacun puisse prendre son élan. Il abandonna sa main blessée sur ses cuisses qui s'ouvrirent. Ils s'apprirent et se connurent par tâtonnements doux.
     Ils trouvèrent le temps de parler de l'un et de l'autre, puis elle s'éclipsa furtivement après un baiser papillon qu'il décréta plein de promesses.
     Il y avait bien longtemps qu'il n'avait ressenti une telle plénitude, une telle sérénité. Tout ou presque lui paraissait léger. Il grignota avec plaisir le repas frugal qu'elle lui avait monté... et se coucha pour s'endormir aussitôt.
     C'est autour de minuit qu'il se réveilla en sueur, sur le palier du second. Une latte de bois craquait toujours à son passage. Ses doigts étaient gourds. Il les toucha, les trouva gonflés et poussiéreux... Il chercha le mur et découvrit qu'il avait gratté le plâtre... Il emprisonna ses mains sous ses bras et descendit au rez-de-chaussée en équilibre précaire. Avant d'atteindre la porte des caves, il devait passer le grand hall de marbre où ses mains n'avaient aucune prise. Et, cette nuit, la frustration fut plus douloureuse que le grattage. La porte des caves était ouverte, étonnant. Arrivé au premier sous-sol, il fut pris de panique, l'exigence du mal qui se moquait du sort de ses intrus, l'obligea à se jeter la tête contre le mur. Sans tenir compte de l'éblouissement qui s'atténuait trop lentement à son goût, il dégringola presque les marches jusqu'au troisième et dernier sous-sol... Sur sa lancée, il parcourut au bout du couloir un à deux mètres sur un sol mal nivelé entre deux parois rugueuses qui lui donnèrent l'impression d'être un instant soulagé. Enfin il retrouva sa cave. Son mal choisit le mur du fond. Il soupira et s'abandonna aux griffures qui imposaient leur rythme et leur force. Cette fois, il eut l'impression de dépasser le stade de la douleur ; il voyait ses mains se lancer avec fureur à l'assaut de la surface. Le choc de ses doigts abîmés contre le revêtement ne l'affectait pas, il s'empressait de gratter comme s'il voulait extraire, extirper quelque chose de tyrannique. Le rythme de ses mains, la force de ses doigts diminuèrent. Il eut mal à hurler. La surprise provoquée par la douce chaleur instillée par le mur, le laissa pantois. Un sifflement de toupie fouettée à toute allure monta en puissance à son oreille, soutenue par ce que l'on pouvait imaginer de bruit pour un œuf qui se craquelle avant de s'ouvrir, ou un bourgeon qui éclot. Un moment de tiédeur à ses deux mains. Une étincelle de silence comme échappée à l'éternité. Et l'immensité dans sa tête, temps et espace mélangés au beau milieu du nœud de couleur, de son et de personnes qu'il voyait. Et il en reconnut certains. Newton et Einstein croquant une pomme en discutant le coup, Diego expliquant au grand Yachine le coup de la main de dieu, Fidel au chevet du Che, Irina Ceausescu pleurant avec Evita sur des chaussures. Il vit des continents danser autour des îles et des planètes, des gens d'un autre âge envahir son monde, il vit ce qu'il avait déjà vu ailleurs, avant, il vit tous les temps, l'espace d'un instant, un bref laps de temps ; il vit l'intégralité de l'univers physique. Il vit l'instant. L'infinitude. Jorge Luis visitant Babel, Adolfo rencontrant Morel sur la tombe de Faustine, Bustos Domecq enquêtant sur la mort de Marguerite et le vol de ses bijoux, Carlos débarquant au pays des gauchos, des enfants soldats faisant une haie d'honneur aux cendres de Jean Moulin, des maisons d'Escher construites en dur dans les prisons de Piranèse... Les sons se télescopaient, rendant difficile la compréhension de ce monde, Rubén sourit et faillit hurler de plaisir... Il venait de recouvrer la vue. Il eut le temps de voir disparaître sous ses doigts une toupie tournoyante ou alternaient bleu, jaune et rouge. Puis il prit conscience qu'il ne se trouvait pas dans SA cave. Il était accroupi sur un sac de couchage des forces armées britanniques. Et il vit l'homme devant lui, hirsute et sale, il entendit les trois mots  : « Cuaranta y dos ! Cuaranta y dos ! » répétés d'une voix sourde, grondante, avec un accent étranger... Et soudain le froid éclata dans son ventre, apporté par le couteau règlementaire de l'homme.
     Lorsqu'on l'enterra avec de vagues honneurs militaires, un journaliste eut l'idée d'interroger Argentina Daneri et de lui demander : « Pourquoi pleurez-vous ainsi Rubén Rojas ?
     — Je pleure parce que je comprends... »

FIN


15/08/O7.

© Noé Gaillard. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 

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