La nouvelle


   L'avez-vous remarqué, madame ?
   Un aveugle inspire la pitié, un sourd l'agacement, mais un handicapé de l'odorat ne suscite que des réflexions à l'emporte-pièce ou, tout au plus, une légère surprise, aussitôt remplacée par l'indifférence.
   Cette infirmité est désignée par le nom savant d'anosmie.
   Sa dénomination populaire n'existe pas : très mauvais signe pour la personne affectée, reléguée d'office dans le ghetto des maladies rares ou orphelines. Comme ses déprimantes consœurs, l'anosmie peut être congénitale ou acquise : tel fut mon cas, suite à mon accident d'il y a trente ans, jour pour jour, dont vous n'avez sans doute rien su - ou si peu.
   C'est pourquoi, maintenant que je vous ai enfin retrouvée, je me permets de rappeler des souvenirs - qui, peut-être, ne vous diront rien, dans l'état où vous êtes - et de vous raconter quelques événements, ignorés de vous, survenus pendant notre séparation.

*

   Notre première rencontre eut lieu le douze mai 1968, un jeudi d'Ascension : comme d'habitude, la grande messe dans l'église de la Santissima Annunziata - la paroisse la plus bourgeoise de Florence - avait précédé notre réunion familiale annuelle, coïncidant avec mon dix-septième anniversaire et avec votre présentation en tant que deuxième épouse de mon oncle paternel, Cesare… Non, n'ayez pas crainte, ma chère : je vous importunerai le moins possible avec l'évocation de cet individu que la mort de sa première femme, une vieille princesse romaine aussi ennuyeuse que riche, avait soulagé moralement et matériellement - mais vous devez reconnaître que votre mari joua un rôle décisif, dans notre histoire.
   Votre entrée dans notre monde de nantis fut précédée de réflexions désobligeantes, tant sur votre prénom - Regina, une reine de bien basse extraction - que sur vos origines de paysanne née à Ginostra, le coin le plus inaccessible de Stromboli, où la seule église, désaffectée, était, paraît-il, le théâtre de rituels indignes d'une Italie qui se prenait pour un pays surdéveloppé… Et pourtant, votre apparition dans le salotto buono (la meilleure pièce, celle dont les meubles dorment sous les housses et dans les ténèbres, des mois durant, en attendant une digne occasion) coupa le souffle à tout le monde, malgré le ternissement étudié de votre splendeur : vos formes se perdaient dans un sombre tailleur choisi par votre belle-mère, votre chevelure s'étranglait dans un chignon de dame patronnesse et vos pieds étaient emprisonnés dans des mocassins qui humiliaient vos jambes, un peu fortes de la cheville au mollet.
   Pendu à votre bras, se rengorgeant tel un corbeau en rut, vous exhibant comme du gibier rare, oncle Cesare était plus sinistre que d'habitude.
   Après la stupéfaction, des exclamations convenues explosèrent, vous signifiant la bienvenue et une joyeuse Ascension (sociale, ajoutèrent les mauvaises langues, en coulisse). Puis, avant de se mettre à table, de réciter leur prière et de s'empiffrer, tous les membres de ma famille vous embrassèrent : la plupart des baisers se perdirent dans l'air, mais un s'imprima sur votre joue, tout près de votre petite oreille, et ce fut le mien.
   — Piacere, enchanté, je suis Nicola, le cadet de ma famille, murmurai-je, aspirant votre senteur de jubilation veinée d'inquiétude, de mélancolie - la même, poivrée et entêtante, que dégagent les roses rouges fraîchement coupées.

*

   Pendant l'interminable repas familial, on déplora les événements barricadiers parisiens et on me couvrit d'éloges, mon parcours sans fautes d'élève modèle, d'enfant de chœur et de boy-scout faisant de moi un spécimen rare, dans ce monde de jeunes brutes révolutionnaires. On souligna aussi, malgré les protestations de ma mère, l'extraordinaire finesse de mon odorat, grâce auquel je pouvais analyser le bouquet de tous les vins, de tous les parfums et même en déterminer l'origine. Entre la poire et le fromage, oncle Cesare leva un verre de Brunello de Montalcino 1960 (dont je venais de démasquer le bouquet et la provenance, les yeux bandés) et déclara que mon "nez absolu" était la providence pour les Velli, qui possédaient quelques hectares de vignobles en Toscane et, aussi, une distillerie de parfums, dans l'arrière-pays de la côte tyrrhénienne.
   Tout le monde se leva pour porter un toast à mon nez absolu.
   Seule ma mère, - qui avait été une épouse irréprochable et qui, depuis la mort de mon père, avait entamé, au grand dam des chasseurs d'héritage, une carrière de veuve inconsolable - resta vissée sur son siège, nous dévisageant, de ses yeux pâles, identiques à ceux de son frère Cesare.
   — Nicola sera curé de la Santissima Annunziata ou rien : notre patrimoine ira tout à notre paroisse, déclara-t-elle.
   Nonobstant l'approbation de monsieur curé - le même qui, quelques heures plus tôt, lors de son homélie, avait fulminé contre les dissipés qui délaissaient la liturgie au profit de la chasse aux grillons, cet obscur rituel, étrusque et champêtre, aux dérives sexuelles inévitables -, les mots de ma mère jetèrent un certain froid et mon gâteau d'anniversaire fut vite consommé.
   Pendant ce temps-là, vous n'aviez pas prononcé un seul mot, ni regardé vos juges. Après le café et le digestif, alors que les convives échangeaient des banalités pour exorciser les anges qui passaient de plus en plus fréquemment, vous avez levé les yeux sur moi. Le battement de vos paupières, aux longs cils nocturnes, répandit un arôme, à moi seul perceptible, d'abattoir, de soufre, de cendres chaudes.

*

   Je vous revis trois mois et trois jours plus tard, à la fête de l'Assomption, cette célébration mariale qui plonge l'Italie entière dans une torpeur paralysante. Midi approchait et le soleil de ferragosto calcinait les sables, rôtissant les corps de vacanciers entassés sous les parasols de Viareggio : écrasé par la chaleur, assommé par la platitude des conversations qui se nouaient autour de moi et, surtout, écœuré par le graillon composé de huiles solaires et de couennes en sueur, j'avais commencé à échafauder une stratégie pour partir en catimini, quand vous avez surgi des flots.
   Pendant le quatre-vingt-quinze nuits de notre séparation, je n'avais fait que penser à vous. Et pourtant, je ne vous identifiai pas tout de suite, Regina, à la Vénus archaïque jaillie de la mer et avançant, sur la pointe des orteils, échaudés par le sable. D'une main, vous tordiez votre crinière étincelante, de l'autre vous rentriez un sein. dans le soutien-gorge de votre bikini rouge.
   Une touffe noire s'échappait de votre slip, tendu sur vos hanches d'amphore.
   La plupart des dames firent celles qui n'avaient rien remarqué et ne répondirent pas à votre timide ciao. Visiblement humiliée, vous vous êtes vite enveloppée dans le grand drap de bain rouge qui vous avait attendue, étiré, sur le sable et vous vous êtes allongée près de moi. De vos lèvres, de votre corps s'exhalait une fragrance capiteuse de vin chaud, de fruit broyé, plus une autre - de musc, ou de petit rongeur mort - répugnante et irrésistible en même temps. Je fermai les yeux et vis le fruit d'Eden, brillant entre les mains d'une Ève aux mamelles triomphantes…
   Salve, Regina.
   Mon blasphème secret m'ayant surexcité, je nouai une serviette sur mon ventre et annonçai :
   — Je vais piquer une tête !
   — Voyons, Nicola ! Il est imprudent de te baigner par cette chaleur : tu peux attraper une congestion mortelle et personne ne sera là, puisque nous partons tous déjeuner, protesta ma mère qui, malgré la chaleur, ne s'était pas découverte d'un fil et tricotait, sèche et ferme, évitant de nous regarder.
   — Pour une fois, ne fais pas ton petit chef, Clemenza : Regina et moi veillerons sur fiston, qui te sera rendu sain et sauf, même avant la prière en guise d'apéritif. Plus lent que ta cuisinière, tu meurs, croassa oncle Cesare.
   Il était assis à l'écart, sur le transat le plus proche des cabines, sous un parasol planté dans l'ombre. Avec son mouchoir noué aux quatre coins sur son crâne dégarni, son informe caleçon bleu marine soulignant la maigreur de son corps blême, et, surtout, ses pieds chétifs, enfermés dans d'absurdes chaussures de ville, votre mari était si ridicule qu'il en devenait inquiétant, comme un paysage de rébus. Contrairement à l'humanité moite qui l'environnait et à l'instar de Clemenza, Cesare ne transpirait pas. Mais, si l'odeur de ma mère m'évoquait le long séjour d'un dentier stagnant dans l'eau d'un bénitier, celle de mon oncle charriait les émanations métalliques d'une arme à feu, astiquée et prête au tir.

*

   Nous voici donc tous les trois seuls dans notre pauvre Eden balnéaire : vous deux sur le sable, moi, dans les ondes - pas bien loin de la plage, il est vrai -, luttant contre une érection impitoyable, à laquelle votre attitude, Regina, n'arrangeait rien. Vous aviez étendu une serviette fraîche et propre - du même rouge criard, à faire verdir un drapeau communiste, que la précédente - sur la grève et, avec un beau balancement des seins et de fesses, vous vous y étiez allongée : sur le dos, d'abord, les jambes amplement écartées (votre toison n'eût pas été si épaisse, j'aurais pu voir les lèvres de votre vulve), ensuite sur le ventre, la croupe bien en évidence. Vous avez glissé votre slip jusqu'au début de la raie fessière et délacé votre soutien-gorge sur votre dos luisant. Votre bronzage intégral confirma les rumeurs qui circulaient dans ma famille, à savoir que vous passiez vos vacances sur la Côte d'Azur, en couple moderne, dans une colonie de nudistes, dont la réputation était p lus sulfureuse que votre île volcanique, aux flancs vibrant dans une éruption …
   Perpétuelle.
   J'étais concentré sur cet adjectif lié à la damnation, quand vous m'avez appelé. Debout, vous teniez votre serviette, déployée entre vos bras tendus. Votre mari a glissé quelques mot à votre oreille, vous avez souri. Puis, oncle Cesare s'est éloigné, sans se presser, sans se retourner non plus, avant de disparaître derrière la rangée de cabines.
   Vous avez crié :
   — Nicola, sors de l'eau, ou ta maman te grondera !

*

   Nous avançons l'un vers l'autre.
   Serti dans votre éponge rouge, tout contre votre corps, je m'abandonne à vos mains qui massent, me caressent, comme jamais ma mère ne l'a fait. Ne sachant pas que dire, je demande :
   — Aimez-vous cette plage ?
   — Oui, elle est très belle. Celle où je suis née est trop noire. Dommage que…
   Vous murmurez quelques mots, que je préfère ne pas entendre.
   — Pardon ?
   — Rien, rien.
   Ma tête se love au creux de votre épaule, vous m'embrassez, très doucement, sur les joues, sur la bouche. Le rideau d'éponge écarlate tombe, vos seins s'écrasent sur mon torse de puceau.
   — As-tu déjà fait l'amour à une fille ? À une femme ?
   — Non.
   — Veux-tu que je t'apprenne ?
   — Et oncle ?
   Vos caresses sont de plus en plus intimes et pressantes, vos lèvres se figent dans une moue douloureuse.
   — Nous sommes un couple moderne, donc nous sommes des vicieux, donc tout le monde dit du mal de nous, donc Cesare est d'accord, même qu'il serait très déçu que tu partes. Donc, viens.
   Quelques instants après cette conversation digne des films pornographiques les plus minables (et, croyez-moi, j'en sais quelque chose, ma chère, le Vatican m'ayant préposé à la censure cinématographique, pendant cinq ans), je vous pénètre, dans l'anonymat d'une cabine aux parois et au sol poisseux. Assis par terre, les yeux fermés, agrippé à votre évasement d'amphore antique, aspiré dans votre cratère de soie et de lave, sentant l'orage imminent, la terre, les sueurs et les larmes depuis la nuit des temps, je jouis, pour la première et pour la dernière fois, dans vous, ma reine, sur mon sexe empalée.

*

   Revenu à moi, je crie.
   Cesare est là, dans l'embrasure de la porte, tout tremblant après l'orgasme dont son caleçon garde la trace.
   — Bravo, mon petit ! Vous avez été magnifiques, tous les deux. Tiens !
   Je sens une odeur de billets de banque neufs, provenant de la liasse que votre mari me tend.
   — Voici soixante mille lires : normalement, je n'en donne que trente mille aux militaires et aux garçons de café qui s'amusent avec ma femme, mais ta performance a été exceptionnelle, et, en plus, ça reste en famille… hé, hé !
   Probablement, cette scène ne dura que quelques secondes, mais mon impression fut celle de vivre une éternité dans cet habitacle odorant de sueur et de sperme, face au petit homme grotesque et terrible, secoué par des ricanements nerveux. Pendant que je me rhabillais, je vous jetai un regard furtif : vos épaules nues sursautaient, comme sous l'emprise d'un fou rire : ce ne fut que lorsque vous vous êtes retournée vers moi, que je vis la coulée de larmes ravageant vos joues brunes.
   Votre mari reprit son air renfrogné habituel, tout d'un coup. Il vous saisit par le bras et dit :
   — Allez, Regina, on s'en va. Merci pour tout, Nicola, mais sache que la règle générale vaut pour toi aussi : juste un coup avec ma femme, après on passe à un autre étalon… Ciao !
   — Ciao, avez-vous murmuré, avant de me tourner le dos.

*

   Tout habillé, les bas ballants, froissant ma récompense pour mon exploit d'étalon, je vous suivis du regard jusqu'à votre disparition.
   Ma pauvre, ma chère Regina, ne vous offusquez pas de mes mots, mais, là, vous n'aviez plus rien d'une reine : abrutie, éreintée, fagotée dans votre serviette sale, marchant, la tête baissée, les chevilles lourdes, derrière votre triste sire, vous portiez , sur votre belle échine, de quoi justifier les préjugés des bourgeois de l'Italie du Nord au sujet des terroni, les culs terreux qui ont pris la mauvaise initiative de naître au sud de Rome.
   Quand je me retrouvai hors de vue, je me précipitai dans la mer, déchirai les billets et les répandis dans le flot, puis j'allai m'allonger sur la plage, le temps que mes vêtements sèchent sur mon corps. Par cette canicule-là, je ne dus pas attendre longtemps. En tout cas, je rentrai, ponctuel, pour la prière avant un déjeuner dont je ne pus presque rien avaler, malgré mes efforts.
   Ma mère m'accueillit sans commentaire, mais ses yeux de vieille chouette ne me lâchèrent pas une seule seconde.

*

   Les premiers symptômes de l'insolation - la « congestion » que ma mère avait prophétisée - se manifestèrent dans la soirée et empirèrent dans la nuit. Pris de nausées, je me précipitai dans la salle de bain où un vertige me fit tomber à la renverse, contre le rebord de la cuvette.
   Une intense douleur à la base crânienne et un goût de bile inondant ma bouche furent les derniers souvenirs de ma journée initiatique.


*

   — Je t'ai retrouvé vautré dans ton vomi comme un porc, dit ma mère, quand je me réveillai, le cou emprisonné dans une minerve, le corps écorché vif, dans une chambre d'hôpital.
   — Comme un porc, comme un porc, comme un porc, répéta-t-elle, sans me daigner d'un regard, toute à son crochet qui s'acharnait sur un centrino, un napperon de table voué à l'inutilité dès sa première maille.
   — Où suis-je ? Et depuis combien de temps ?
   — À l'hôpital de Santa Maria Nuova. Dix jours entre la vie et la mort. Sans mes prières et celles de monsieur le curé, tu serais…
   Les yeux rivés à son crochet, elle énuméra les cercles de l'enfer dans lesquels j'aurais dû me trouver, à défaut de prières bien senties… Mais je ne prêtai qu'une oreille distraite aux dantesques destinations auxquelles j'avais échappé : un sentiment de manque irrémédiable, de perte définitive et indéfinissable m'englobait tout entier.
   — Dix jours entre la vie et la mort, mais à quelque chose malheur est bon : tu n'as pas assisté au déshonneur de la famille. Lis ça !
   Ma mère me jeta la une d'un journal - non, je ne vous dirai pas lequel, même si vous pouvez deviner le titre de ce tabloïd illustré par les paparazzi de la pire espèce -, où je lis :
   Tragédie dans la haute bourgeoisie florentine : il se suicide, après avoir tué l'amant de sa femme, qui, gravement blessée, a été transportée aux urgences…
   — Quelle honte ! Quelle douleur, s'écria ma mère, ne délaissant son crochet que pour essuyer des larmes inexistantes, entre deux résumés de l'article que ma faiblesse m'empêchait de lire en entier.
   Ma pauvre Cendrillon, votre carrosse s'était vite transformée en citrouille, suite à votre transgression des règles que votre voyeur de mari vous avait imposées et que j'aurais sans doute respectées, si fort était mon attachement aux bienséances et aux valeurs familiales. Depuis fin juillet 1968, vous aviez pris l'habitude de vous ébattre avec un dénommé André Katzmann, un barricadier parisien de bonne famille, un représentant de la « gauche-caviar », comme on dit aujourd'hui, pour le plus grand bonheur de Cesare, qui avait même pris des photos de vous deux dans le feu de l'action. Jusque là, rien de grave, si vous n'aviez commis l'erreur de vous enticher de Katzmann et d'aller lui rendre visite, plusieurs fois, en cachette, dans la villa que ses parents lui avaient achetée pour ses vacances studieuses - il était en train de rédiger une thèse de doctorat sur les Jacobins en Toscane, ou quelque chose comme ça. Mais oncle avait intercepté quelques-uns de vos billets doux - à l'orthogr aphe nébuleuse, mais au contenu très explicite - adressés à votre Saint-Just de salon, qui ne devait voir en vous qu'une occasion d'encanaillement et d'endoctrinement marxiste, joignant le politiquement correct à l'agréable.
   Suivaient des photos.
   Je reconnus tout de suite oncle Cesare, imposant et grotesque à son ordinaire : ce cliché avait dû être pris en septembre 1967, lors de l'ouverture de sa cave, à Montalcino. Plus bas, je découvris le visage de votre André et me dis que, tout compte fait, je lui aurais ressemblé, si j'avais eu la permission de faire pousser mes cheveux et d'arborer des lunettes rondes d'intellectuel.
   — Avec un juif communiste, si c'est pas malheureux, commenta ma mère.
   Il y avait aussi votre photo, mais, comme lors de votre émersion marine, je ne vous identifiai pas de suite à cette dame en tenue de soirée, au double visage : si votre bouche s'ouvrait sur l'éclat d'un sourire mondain, piteusement convenu, vos yeux mélancoliques, humbles et fiers, étaient ceux des Madones peintes par Antonello da Messina…
   Là, je compris mon sentiment de forclosion, éprouvé dès mon réveil.
   J'avais beau humer, inspirer à plein nez : je ne sentais plus rien.
   Ni les senteurs aseptisées de l'hôpital, ni les relents de caries et de grenouille de bénitier dont ma mère empestait, ni l'odeur du journal déployé sur moi, alors que, jusque-là, j'avais fait l'admiration de mes camarades du lycée pour pouvoir identifier, les yeux bandés, les différentes senteurs des journaux et des revues, des vieilles et des récentes parutions. Un autre jeu, encore plus goûteux, consistait à reconnaître une maison d'édition à la saveur de sa colle, qui, à l'époque, dépassait de la côte des livres.
   Désespérément, j'évoquai votre corps riche en nids enivrants, vos sueurs, votre haleine, votre vulve et vos larmes se fondant dans un fumet de genêt, de laurier rose, de cerise écrasée, de lave, de cendres chaudes et de sang d'agneau frémissant sous le couperet du boucher, mais rien ne vint. Au fur et à mesure que le souvenir de votre odeur devenait de plus en plus inaccessible, vos formes se délitaient progressivement dans ma mémoire, telles d'antiques fresques souterraines profanées par des rayons caniculaires…
   Mes reniflements alertèrent ma mère, qui comprit tout et m'expliqua :
   — Dans ta chute, tu t'es fracturé la base du crâne, mais tu t'en es tiré à bon compte : plus de nez absolu, donc moins de plaisirs et de tentations. Pour le commun des mortels, c'est un moindre mal, pour un futur prêtre, c'est excellent.
   — Regina, est-elle morte, finalement ?
   — Pour nous, oui. Et que je n'entende plus son nom. Maintenant, dors.
   Ma mère frôla mon front d'un baiser froid, me débarrassa du journal, tira les rideaux et se réinstalla dans son fauteuil, reprenant son travail au crochet avec sa ténacité de Parque solitaire.

*

   Trente ans s'écoulèrent.
   L'Italie et le monde subirent de multiples changements.
   Moi, je me fis prêtre traditionaliste, sans histoires, ni odorat, ce qui facilitait indiciblement mon vœu de chasteté.
   En mai 1998, je fus sacré curé principal de la Santissima Annunziata.
   À cause de son marasme sénile, ma mère ne put profiter de son triomphe.
   Trois mois plus tard, au matin de ma visite hebdomadaire, je la trouvai morte, dans son appartement transformé en décharge : pendant les derniers mois de sa maladie elle était devenue sauvage et agressive contre quiconque - moi compris - voulût la débarrasser des déchets qu'elle amassait au fil des jours.
   Seul un fils unique, prêtre et anosmique, aurait pu assumer le déblayage que je fis, secondé par des éboueurs pris de nausées derrière leur masque. Le plus gros des détritus éliminé, je m'attaquai, seul, aux armoires : pendant quatre-vingt ans voués à l'avarice, ma mère avait tout engrangé, avec une prédilection pour les choses inutiles : sur les étagères étaient entassées des boîtes et des boîtes portant des étiquettes sur lesquelles une écriture méticuleuse avait inscrit cols élimés, boutons ébréchés, talons éculés… jusqu'au chef-d'œuvre, intitulé rubans trop courts pour être utilisés, ce qui me provoqua un fou rire incontrôlable, de gamin impertinent, comme je n'en avais plus eu depuis votre départ.
   L'heure d'après, contre tout espoir, je vous ai retrouvée.

*

   Maintenant que je vous serre dans mes bras et que le cône noir, couronné de rouge, de votre île natale se détache sur les nuages en tumulte, je peux vous l'avouer : en mon for intérieur, jamais je n'avais perdu espoir de vous retrouver et d'exaucer le vœu que vous m'aviez confié, quelques jours avant le massacre - et ça, je vais le faire, contre vents et marées.
   C'est le cas de le dire : Stromboli en fait des siennes, la mer est très mauvaise et le minuscule port de Ginostra n'est abordable que par barque ou par chaloupe. Heureusement, j'ai eu de quoi payer notre vieux passeur barbu et chenu, aux yeux bleus pétillants de malice et injectés de sang.
   — Iddu, celui-là, a-t-il invoqué, d'un air résigné, montrant le volcan et sa coulée de lave, dévalant la Sciara del Fuoco, le désert du feu. Puis, il s'est mis à ramer vigoureusement, entre deux quintes de tous à cause de fumerolles, non sans nous avoir prévenus que nous devrons gagner la plage en marchant dans les eaux bouillonnantes, dès que nous aurons pied…
   Voilà qui est fait. Ce ne fut pas si dur, n'est-ce pas ?
   Je déroule le tissu rouge qui vous enrobe et je l'étends sur les cailloux noirs que vos petits orteils ont dû frôler, il y a si longtemps : mes doigts se promènent sur vos formes évasées, sur vos formes cuivrées, mes lèvres s'impriment sur la courbure où quelqu'un a gravé :
Regina Sedara
1940-1968

   Délicatement, je descelle votre urne que j'ai dénichée, enveloppée dans un chiffon sale qui avait dû être d'un rouge flamboyant, au fin fond d'une armoire de vieille mégère, entre un carton de talons éculés et un autre de rubans trop courts pour être utilisés : vos cendres sont là, aussi impalpables que vos mots répondant à ma stupide question sur la plage de Viareggio :
   Oui, elle est très belle. Celle où je suis née est trop noire. Dommage que les gens d'ici soient si méchants. Quand je serai morte, je voudrais bien que mes cendres reviennent à la mer de Ginostra…
   Le dos tourné au cratère, les pieds dans les vagues, les yeux rivés à un horizon rongé d'écueils, je plonge la main dans vous, pour vous disperser dans les flots démontés : une poignée, deux poignées…
   La troisième, je l'avale.
   Une foule d'odeurs s'engouffre aussitôt, chaotique, dans mes narines, tel un bataillon de guerriers qui trouvent une brèche dans une forteresse longtemps assiégée et qu'ils croyaient à jamais perdue.
   Je regagne la plage, ivre d'un bonheur désespéré.

*

   La terre tremble, Iddu gronde, la coulée incandescente harcèle.
   Debout sur la plage, je ris, je pleure et j'étouffe, inhalant l'âcre soupir des fumerolles, l'arôme saumâtre des embruns gorgés de soufre et, aussi, une autre senteur, poivrée et irrésistible, qui doit être celle de vos cendres miraculeuses, ou celle de la serviette rouge qui enveloppait vos restes et que je déploie, fermement, entre mes bras tendus, en attendant d'accueillir, dans un instant ou dans mille ans, votre résurrection de la mer, rien que pour vous murmurer les seuls mots dignes de votre humble majesté.
   Salve, Regina.

FIN


© Serena Gentilhomme. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

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11/04/09