Jean-Pierre Laigle, né en 1947, a remporté le deuxième prix du concours de nouvelles "Visions du Futur" 2000 pour Sept Ethérogrammes, paru dans Présences d'Esprits n°23. Il a entamé la rédaction d'un cycle de nouvelles, de courts romans et de romans sur un empire interstellaire dépourvu de moyens de communication plus rapides que la lumière et dirigé par des immortels, dont le pilote (Mission : Destinée) a été publié dans Solaris n°139 (automne 2001). Cette série, qui s'étend sur plus de cinquante millénaires et comprend déjà sept textes, fait partie de la veine techno-sociologique de l'auteur, mais il cultive aussi une veine proche du Fantastique dont Premier Acte est un exemple.

 


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Publications récentes
 
Article dans Les Cités Perdues (collection "Emblèmes" n°8, Ed. de l'Oxymore).

Opération Comète dans Solaris n°154 (Printemps 2005)

Mon Journal pendant la drôle de crise (nouvelle in Solaris 177, Hiver 2011).

Opération Comète

Primo atto



À Riccardo Leveghi, où qu'il soit.
  « Réveille-toi.»
  Il ouvrit les yeux. Il faisait jour. Le soleil entrait à flots par la large baie vitrée malgré les masses des gratte-ciel qui interceptaient la lumière. Son regard tomba sur l'horloge : 11 Septembre 2001 - 08.45.23, clignotait l'écran à cristaux liquides. Pour lui c'était l'aurore. Il n'avait rien à voir avec les New-Yorkais qui s'affairaient déjà dans les rues et les bâtiments.
  « Réveille-toi. »
  Devant lui se déployait la suite présidentielle qu'il occupait depuis des mois : un clinquant et un luxe de parvenu qui justifiaient les mille dollars par nuitée que demandait l'hôtel. Il avait connu bien mieux et bien pire depuis qu'il roulait sa bosse. Tout ceci l'indifférait, bien qu'il aimât par périodes en profiter en galante compagnie. Un caprice d'Alicia. Il tendit le bras vers l'autre moitié du lit. Vide.
  « Réveille-toi, Raeker. »
  Il sursauta en entendant son vrai nom. Il réalisa que celui-ci avait retenti dans sa tête et reconnut la voix qui l'avait proféré comme une injure, voire une malédiction. Ainsi son vieil ennemi l'avait retrouvé. Une nouvelle fois. Il en serait quitte pour vivre un peu plus sur ses gardes, changer de résidence, d'identité, d'apparence. Et de compagne. Il émit sur le même mode :
  « Comment m'as-tu retrouvé, Velran ? »
  « Tu fréquentes trop les humains. Ils parlent. Tu devrais le savoir depuis le temps. Ils finissent toujours par trahir. »
  « Ils ont leurs faiblesses. Nous avons les nôtres. Moi, je parcours leurs civilisations. Je n'ai pas le goût de me morfondre comme vous dans des forteresses enterrées. »
  « Tu es le maillon faible de l'Étoile, Raeker. »
  « Admettons, Velran. Tu es content de m'avoir retrouvé ? Bien. Et alors ? Que veux-tu ? »
  « Rejoins l'Anneau. Nous serons magnanimes. Nous te pardon-nerons tout. »
  « Nous en avons discuté il y a quelques siècles. Je reste fidèle à l'Étoile. Refais-moi ta proposition dans un millénaire. Si l'Anneau existe encore. »
  « Regarde par la fenêtre. »
  Brusquement en alerte, il ouvrit largement ses oreilles mentales et sonda les esprits dans les environs : rien que des pensées d'employés, de cadres et de clients entamant routinièrement la journée. D'où venait le danger ? Il se mit sur son séant, repoussa les draps sur le côté et enfonça ses pieds dans une paire de chaussons. Il s'avança prudemment et contempla la tour nord du World Trade Center.
  « Eh bien ? J'attends. »
  « Encore quelques secondes. »
  Il était à la fois trop près et pas assez haut pour assister à l'embrasement des étages mais entendit le fracas de la collision. Et surtout, il capta l'horreur de centaines d'âmes simultanément arrachées à la vie. Quand il se remit de l'éblouissement mental, l'espace entre les deux tours était rempli de débris fumants. L'un d'eux avait percuté la baie et laissé une trace noirâtre, mais le verre spécial avait tenu.
  « Qu'avez-vous fait ? »
  « Nous voulons te montrer de quoi nous sommes capables. Un avion gros porteur s'est écrasé contre la jumelle de cette tour. Nous avons téléguidé une organisation d'islamistes fanatiques. Ca n'a pas été difficile. Ils croient servir leur dieu ; ils servent notre cause. Ils n'ont guère changé depuis que nous avons manipulé Mahomet ; tu te souviens ? Les humains sont si pathétiques... »
  « Nous étions des humains, jadis. »
  « Nous sommes leurs maîtres, à présent. »
  « Nous ne sommes pas des dieux. »
   — Mon Dieu, John ! Qu'est-ce qui est arrivé ?
  Il fit volte-face vers la femme qui venait de surgir à la porte de la salle de bain, le visage d'une pâleur extrême, sans maquillage, les cheveux mouillés et emmêlés, hativement revêtue d'un peignoir, les pieds nus et dégoulinant d'eau savonneuse. La personnification d'une humanité paniquée, vulnérable et suggestionable pour le meilleur comme pour le pire, se dit-il.
   — C'est un attentat. Nous sommes en danger. Il faut vider les lieux. N'emporte que le strict nécessaire, ordonna-t-il.
  Sans mot dire, elle s'éclipsa derrière la porte. Lui-même se précipita sur ses vêtements jonchant un canapé et commença par enfiler un pantalon sans ôter son pyjama. Ce faisant, il renoua le dialogue interrompu, inquiet de ne plus capter la voix moqueuse et glaciale dont l'écho continuait à rôder au fond de son esprit :
  « C'est sympa de m'avoir prévenu, Velran. Ça ne te ressemble pas. L'altruisme n'est pas votre fort. Qu'est-ce que vous tramez ? »
  « Nous ne voulons pas ta perte, Raeker. Nous avons une place pour toi. L'avion aurait pu percuter ta tour. C'est un premier avertissement. »
  « C'est pour ça que vous avez versé tout ce sang ? C'est un acte de guerre qui pourrait embraser la planète. Vous reprenez l'offensive ? »
  « C'est le premier acte d'un plan d'envergure planétaire par lequel nous inaugurons le XXIe siècle. Ça ne devrait pas t'étonner. C'est comme ça que vous avez déclenché la guerre de 14-18. »
  « Une erreur d'appréciation. Nous n'envisagions qu'une brêve opération. »
  « Vous avez cru au mythe de la guerre-éclair comme vous croyez toujours au mythe de la rédemption de l'humanité. Vous avez inventé le christianisme pour mieux la consoler des souffrances que vous lui prépariez. »
  « C'est toujours mieux que de l'exploiter. »
  « Vous vous êtes toujours pris pour ses anges-gardiens. À l'aide de Moïse, vous avez cru pouvoir la domestiquer comme un troupeau. Et vous avez récidivé avec le sionisme. »
  « Alors, vous avez inventé le nazisme. »
  « Et vous le communisme. C'était mieux ? »
  « Pas pire que votre mondialisation ultra-libérale. ça suffit. Nous n'avons plus rien à nous dire. »
  « Tu crois ça ! »
  — Alicia ! Nous partons ! cria-t-il en saisissant sa mallette.
  Elle accourut, tenant une valise et un sac à main. Elle fut la première devant la porte, mais celle-ci résista. Il introduisit la clé électronique, puis composa le code d'ouverture sur le clavier de la serrure. En vain. L'air sombre, il ordonna à sa compagne d'aller voir la deuxième issue tandis qu'il se chargerait de la troisième. Ils se retrouvèrent à leur point de départ et essayèrent les téléphones fixes et cellulaires, l'ordinateur : morts.
  — Qu'allons-nous faire, John ?
  — Nous allons bien trouver un moyen, répliqua-t-il, plus inquiet qu'elle.
  — J'ai peur, John.
  « C'est ça que tu mijotais, Velran ? » émit-il.
  « Voici mon programme, Raeker. Un second avion approche. Cette tour va subir le sort de sa jumelle. L'impact va causer une forte élévation de température qui enflammera le kérosène et fera fondre une portion du squelette et de l'armature en acier. Des étages s'effondreront et entraîneront le reste du bâtiment. Tu es coincé. À moins que... »
  « À moins que... ? »
  « Livre-moi ce que tu sais et je te livre le nouveau code d'ouverture. Tu as ma parole et tu sais ce qu'elle vaut. »
  « C'est tout ce qui te reste d'honorable. »
  « Alors ? »
  « Jamais. Si je trahissais, l'Étoile me détruirait. »
  « L'Anneau te protègera. Tu as encore de beaux siècles devant toi. Viens les vivre avec nous. »
  « Si j'acceptais, plus rien ne s'interposerait entre l'humanité et vous. Elle deviendrait votre jouet. »
  « Au lieu d'être l'enjeu de notre rivalité. Quelle différence ? »
  « L'espoir de vous anéantir. »
  « C'est toi qui vas être anéanti. Les murs, les portes, les plafonds et les planchers de cette suite sont blindés comme un bunker. Tu ne peux t'en tirer. »
  « Va-t-en. »
  Il lança une violente onde de rejet et le contact se rompit. Instantanément, il déploya le champ de sa conscience sur des dizaines de kilomètres et se retrouva projeté en plein ciel. Il savait ce qu'il cherchait et repéra le Boeing détourné rien qu'à l'aura de peur qui en émanait. Il s'empara des esprits des occupants du poste de pilotage au moment où le World Trade Center était en vue.
  Il n'avait aucune peine à contrôler les fanatiques : leurs individualités étaient presque oblitérées par leur conditionnement. Il maintint la trajectoire hors de l'axe de la tour sud dont la façade défila toute proche. Soudain, l'intrus fut irrésistiblement chassé de leurs esprits et atterrit dans son corps. Il aurait dû s'en douter : l'Anneau ne laissait jamais ses créatures sans surveillance. Tout seul, il n'était pas de taille. Et l'Étoile n'aurait pas eu le temps d'intervenir.
  — John, qu'est-ce qui t'arrive ? sanglotait Alicia penchée sur lui.
  «Tu pensais vraiment nous arrêter, Raeker ? »
  « ... »
  « Écoute, Raeker, l'avion vire. Encore quelques secondes avant le choc. Il aura lieu bien au-dessus de toi. Tu seras épargné, mais pas pour longtemps. Si je te donne le code, tu pourras fuir par les escaliers avant que tout s'écroule. Et maintenant, ouvre-moi ton esprit, que j'en tire ce qui m'intéresse. »
  Au moment de la collision, il n'entendit que l'explosion et le hurlement du bâtiment frappé à mort. Et les cris d'Alicia s'effondrant sur lui en même temps que des fragments du plafond. Il avait clos son esprit à l'agonie des victimes. Quand il le rouvrit, il perçut la panique régnant dans les environs immédiats. Impossible de prendre le contrôle des humains réduits à cet état. Il ne pouvait compter que sur lui-même.
  « Sois raisonnable, Raeker. Si tu comptais sur le choc pour qu'il détraque les serrures, tu te faisais des illusions : un système auxiliaire est là pour prendre le relais. Tu n'as pas le choix. Ouvre-toi. »
  « Va te faire foutre ! »
  Mû par une froide détermination, il ferma pour de bon son esprit. Il songea à contacter l'Étoile mais y renonça : pas le temps pour des dispositions testamentaires. Il souleva la femme et la déposa sur un canapé où elle reprit lentement conscience. Il ouvrit sa mallette et en tira un énorme pistolet pour y enfoncer un chargeur. Il se tourna vers sa compagne, notant l'heure au passage : 09.19.00
  — Enlève tes talons hauts. Tu vas devoir courir comme jamais auparavant. J'ai trois chargeurs de balles explosives. Si ça suffit pas...
  Il quitta la pièce et, protégé par un angle, visa le mur du couloir, supposant que celui-ci serait plus vulnérable que la porte et son encadrement. Les douze balles tracèrent un ovale de cratères que le deuxième chargeur creusa davantage. Avec le troisième, la paroi fut partiellement percée. Il dut l'enfoncer avec un guéridon pour ménager un trou pratiquable. Mais ce fut à grand peine qu'il s'y faufila.
  Alicia le suivit avec plus de facilité, munie de son seul sac à main. Ils se précipitèrent dans les corridors parmi d'autres fuyards. Les ascenseurs étant inutilisables, ils prirent le premier escalier de service, mais celui-ci s'engorgeait à mesure que chaque étage y déversait son flot humain. La descente ralentit encore avec l'irruption de policiers et de pompiers qui montaient.
  Enfin, tous deux atteignirent le rez-de-chaussée. Entre des rangées de sauveteurs, ils sortirent du bâtiment. Un peu plus loin, Alicia trébucha sur l'asphalte, lâchant son sac. Un coffret à bijoux s'en échappa, une véritable fortune. Elle se releva pour se ruer dessus et s'enfuir de plus belle. " Les humains sont si pathétiques ", se souvint-il. Il la suivit jusqu'à un angle où une enseigne proclamait " GREAT PIZZA ".
  Il entra au moment où la tour sud s'écroulait. Lorsqu'il sortit, il avait contacté les autres membres de l'Étoile. Des décisions avaient été prises, mais il devait rejoindre ses compagnons. Il se fondit dans le nuage gris de poussière et de fumée qui ensevelissait peu à peu Manhattan. Il perçut autour de lui la soif de sang et de vengeance qui envahissait les esprits. Un terrain favorable pour la riposte qui s'annonçait.  
 

(23-28 septembre 2001)

© Jean-Pierre Laigle. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Cette nouvelle est parue en septembre 2002 dans le numéro spécial "World trade center" du magazine trimestriel M- Rivista del Mistero, sous le titre Primo atto. Elle paraîtra également dans De Tijdlijn, une revue belge en langue flamande.

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