José Vicente Ortuño
a 48 ans et vit dans la région
de Valence (Espagne) ; c'est un lecteur " compulsif "
de science-fiction,
d'imagination et de terreur. Il a toujours aimé
inventer des histoires pour s’endormir, au lieu
de compter les moutons, ce qui l’ennuyait.
Il est membre de la TerVa (Tertulia
Valenciana), une des associations littéraires
les plus actives d’Espagne. Il collabore à
la publication Fabricantes
de sueños, anthologie qu’édite
annuellement l’Asociación
Española de Fantasía, Ciencia Ficción
y Terror.
Ses
parutions :
Récits
publiés dansAxxón
: Frankenstein 2004
(145), La Responsabilité
(152), Putréfaction(154), Terre
calcinée (155), Par
amour (158).
On avait
sonné à la porte. Visiblement contrarié,
Alberto se leva du sofa et alla ouvrir. Il tenait encore à
la main la télécommande de la télévision
et bredouillait un chapelet d’injures puisées dans
son large répertoire en araméen. « Qui
que ce soit, il va comprendre ! M’interrompre au milieu
du match Barcelone-Real Madrid », grogna-t-il dans
sa fureur. À l’approche de la porte, il reçut
en plein nez une odeur si nauséabonde qu’elle lui
tordit les boyaux, lui donna des nausées et qu’il
faillit vomir. Il prit une profonde inspiration pour essayer
de récupérer, mais la puanteur ne le lui permettait
pas. Il ouvrit la porte, et la pourriture devint carrément
insupportable. Sur le seuil se tenait un homme vêtu d’un
costume gris foncé et cravaté de couleurs gueulardes.
On aurait dit un vendeur d’encyclopédies, et la
serviette qu’il tenait à la main confirmait cette
hypothèse.
– Qu’est-ce que vous voulez ?
demanda Alberto qui se retenait encore de vomir.
– Euh ! commença le visiteur.
Quand il ouvrit la bouche, sa langue se détacha et tomba
sur le sol en émettant une sorte de clapotis. Alberto
regarda alternativement l’homme en gris à la bouche
ouverte et le morceau de viande sanguinolent qui se tortillait
et rampait sur le carrelage avec des mouvements convulsifs.
Un cri d’horreur s’étouffa dans
sa gorge quand les macaronis qu’il avait ingurgités
à midi sortirent dans une violente vomissure multicolore.
Alberto voulut claquer la porte tout en nettoyant de la manche
les restes de déjeuner à demi digérés,
mais l’homme en gris voulait l’en empêcher.
Le visiteur importun allongeait le bras pour tenter de retenir
la porte, mais la main se cassa au niveau du poignet et alla
rejoindre sur le sol la langue qui continuait à sautiller
et à se tordre idiotement au milieu du vomi. Puis les
deux morceaux se mirent à ramper vers l’intérieur
de la maison. Alberto ne pouvait résister à l’horreur
de cette vision. Il perdit à la fois connaissance et
le contrôle de ses sphincters, ce qui ne contribua nullement
à améliorer la qualité de l’air.
Au bout d’un moment, quand il revint à
lui, il se retrouva assis à côté de la porte,
mais il ne sentait plus l’odeur nauséabonde et
putride qui, auparavant, imprégnait l’atmosphère.
L’homme au costume gris était allongé sur
le seuil ; il était en train de se diviser en morceaux
gélatineux qui tentaient de s'extirper du costume et
rampaient dans des directions opposées. Alberto pensa
qu’il devrait faire quelque chose, peut-être appeler
une ambulance.
Se levant, il trouva sur la moquette un nez qui
lui parut une vieille connaissance, il le ramassa et constata
que c’était bien le sien. L’appendice nasal
à la main, il se dirigea vers le téléphone
mais, avant qu’il ait atteint le salon, une jambe se détacha
et tomba sur le sol. Par chance, il se trouvait près
de la petite table où était posé le téléphone.
De sa position à demi couchée, il allongea le
bras et attrapa l’appareil, mais quand il voulut le tenir,
ses doigts se détachèrent. Téléphone
et doigts tombèrent alors hors de portée et, à
leur tour, se mirent à se tortiller sur le sol comme
de gros vers. Par comble de malchance, le bras sur lequel il
s’appuyait se brisa à la hauteur du coude, produisant
un bruit identique à celui d’une branche de céleri
qui se casse, ce qui le fit tomber à la renverse. Sa
tête cogna par terre, résonna à la façon
d’une pastèque bien mûre, s’ouvrit
comme un œuf et répandit une masse encéphalique
visqueuse, putride et palpitante. Le résultat de cet
impact fut que les yeux, accompagnés de leurs nerfs optiques
respectifs, sortirent des orbites et rebondirent sur le carrelage.
Tels des spermatozoïdes sanguinolents et macrocéphales,
ils rampaient eux aussi dans des directions opposées.
L’un cherchait à rejoindre la main et la langue
de l’homme en gris qui venaient, toujours rampant sur
la moquette, dans une course que la main gagna d’une phalange.
L’autre œil alla à la rencontre du nez et
des doigts d’Alberto qui gigotaient autour du téléphone,
pendant que sa jambe tentait maladroitement de sortir du carcan
du pantalon par des convulsions hystériques.
À cet instant, la voisine qui habitait le logement
d’en face sortit. Elle vit les restes épars du
vendeur d’encyclopédies et poussa des cris horribles.
Sa langue tomba sur le sol et ses yeux sortirent de leurs orbites…
Quelques
jours plus tard, deux extraterrestres de la planète Raticulin
qui opéraient une reconnaissance constatèrent,
perplexes, qu’il ne restait de l’humanité
que des organes visqueux qui rampaient, sautillaient et se tortillaient
de toutes parts.
– Mais
qu’est-ce qui s’est passé ici ? demanda Flip
intrigué.
– Sans
doute la corruption, répondit Flop dont l’unique
sourcil se souleva.
– Ça
alors ! On savait que sur cette planète, il y en avait
beaucoup, mais à ce point ! s’exclama Flip qui
faisait onduler ses antennes, signe non équivoque de
perplexité chez les Raticulinianiens.
– Ici
il n’y a plus rien à foutre, dit Flop qui fit décoller
la soucoupe volante, allons envahir ailleurs... »