José Vicente Ortuño
est né en 1958 et vit dans la région de Valence (Espagne) ; c'est un lecteur " compulsif " de science-fiction, d'imagination et de terreur. Il a toujours aimé inventer des histoires pour s’endormir, au lieu de compter les moutons, ce qui l’ennuyait.
Il est membre de la
TerVa (Tertulia Valenciana), une des associations littéraires les plus actives d’Espagne. Il collabore à la publication Fabricantes de sueños, anthologie qu’édite annuellement l’Asociación Española de Fantasía, Ciencia Ficción y Terror.

Ses parutions :

Récits publiés dans Axxón : Frankenstein 2004 (145), La Responsabilité (152), Putréfaction (154), Terre calcinée (155), Par amour (158).





Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Pourriture
(Putrefacción)
José Vicente Ortuño

   On avait sonné à la porte. Visiblement contrarié, Alberto se leva du sofa et alla ouvrir. Il tenait encore à la main la télécommande de la télévision et bredouillait un chapelet d’injures puisées dans son large répertoire en araméen. « Qui que ce soit, il va comprendre ! M’interrompre au milieu du match Barcelone-Real Madrid », grogna-t-il dans sa fureur. À l’approche de la porte, il reçut en plein nez une odeur si nauséabonde qu’elle lui tordit les boyaux, lui donna des nausées et qu’il faillit vomir. Il prit une profonde inspiration pour essayer de récupérer, mais la puanteur ne le lui permettait pas. Il ouvrit la porte, et la pourriture devint carrément insupportable. Sur le seuil se tenait un homme vêtu d’un costume gris foncé et cravaté de couleurs gueulardes. On aurait dit un vendeur d’encyclopédies, et la serviette qu’il tenait à la main confirmait cette hypothèse.
   « Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Alberto qui se retenait encore de vomir.
   – Euh ! » commença le visiteur. Quand il ouvrit la bouche, sa langue se détacha et tomba sur le sol en émettant une sorte de clapotis. Alberto regarda alternativement l’homme en gris à la bouche ouverte et le morceau de viande sanguinolent qui se tortillait et rampait sur le carrelage avec des mouvements convulsifs.
   Un cri d’horreur s’étouffa dans sa gorge quand les macaronis qu’il avait ingurgités à midi sortirent dans une violente vomissure multicolore. Alberto voulut claquer la porte tout en nettoyant de la manche les restes de déjeuner à demi digérés, mais l’homme en gris voulait l’en empêcher. Le visiteur importun allongeait le bras pour tenter de retenir la porte, mais la main se cassa au niveau du poignet et alla rejoindre sur le sol la langue qui continuait à sautiller et à se tordre idiotement au milieu du vomi. Puis les deux morceaux se mirent à ramper vers l’intérieur de la maison. Alberto ne pouvait résister à l’horreur de cette vision. Il perdit à la fois connaissance et le contrôle de ses sphincters, ce qui ne contribua nullement à améliorer la qualité de l’air.
   Au bout d’un moment, quand il revint à lui, il se retrouva assis à côté de la porte, mais il ne sentait plus l’odeur nauséabonde et putride qui, auparavant, imprégnait l’atmosphère. L’homme au costume gris était allongé sur le seuil ; il était en train de se diviser en morceaux gélatineux qui tentaient de s'extirper du costume et rampaient dans des directions opposées. Alberto pensa qu’il devrait faire quelque chose, peut-être appeler une ambulance.
   Se levant, il trouva sur la moquette un nez qui lui parut une vieille connaissance, il le ramassa et constata que c’était bien le sien. L’appendice nasal à la main, il se dirigea vers le téléphone mais, avant qu’il ait atteint le salon, une jambe se détacha et tomba sur le sol. Par chance, il se trouvait près de la petite table où était posé le téléphone. De sa position à demi couchée, il allongea le bras et attrapa l’appareil, mais quand il voulut le tenir, ses doigts se détachèrent. Téléphone et doigts tombèrent alors hors de portée et, à leur tour, se mirent à se tortiller sur le sol comme de gros vers. Par comble de malchance, le bras sur lequel il s’appuyait se brisa à la hauteur du coude, produisant un bruit identique à celui d’une branche de céleri qui se casse, ce qui le fit tomber à la renverse. Sa tête cogna par terre, résonna à la façon d’une pastèque bien mûre, s’ouvrit comme un œuf et répandit une masse encéphalique visqueuse, putride et palpitante. Le résultat de cet impact fut que les yeux, accompagnés de leurs nerfs optiques respectifs, sortirent des orbites et rebondirent sur le carrelage. Tels des spermatozoïdes sanguinolents et macrocéphales, ils rampaient eux aussi dans des directions opposées. L’un cherchait à rejoindre la main et la langue de l’homme en gris qui venaient, toujours rampant sur la moquette, dans une course que la main gagna d’une phalange. L’autre œil alla à la rencontre du nez et des doigts d’Alberto qui gigotaient autour du téléphone, pendant que sa jambe tentait maladroitement de sortir du carcan du pantalon par des convulsions hystériques.
   À cet instant, la voisine qui habitait le logement d’en face sortit. Elle vit les restes épars du vendeur d’encyclopédies et poussa des cris horribles. Sa langue tomba sur le sol et ses yeux sortirent de leurs orbites…

   Quelques jours plus tard, deux extraterrestres de la planète Raticulin qui opéraient une reconnaissance constatèrent, perplexes, qu’il ne restait de l’humanité que des organes visqueux qui rampaient, sautillaient et se tortillaient de toutes parts.
   « Mais qu’est-ce qui s’est passé ici ? demanda Flip intrigué.
   – Sans doute la corruption, répondit Flop dont l’unique sourcil se souleva.
   – Ça alors ! On savait que sur cette planète, il y en avait beaucoup, mais à ce point ! s’exclama Flip qui faisait onduler ses antennes, signe non équivoque de perplexité chez les Raticulinianiens.
   – Ici, il n’y a plus rien à foutre, dit Flop qui fit décoller la soucoupe volante, allons envahir ailleurs... »


FIN


© José Vicente Ortuño. Titre original : Putrefacción. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Nouvelles
Mes Voisines L'Enfant dans le... Rencontre...

12/01/07