La nouvelle




Pour Serena Gentilhomme


   Comme chaque samedi soir, le vieux Pepito était assis sur le trottoir devant le dépanneur de Chato : il buvait de la bière.
   Il avait déjà éclusé quatre canettes et ouvert la cinquième. Il la leva jusqu'à sa figure et dit :
   « À la bonne vôtre ! »
   À cet instant-là, il pensait à sa femme, qui lui reprochait son gâchis d'argent en beuveries et en garces, au lieu de subvenir aux besoins de sa famille et de son chien, boiteux et plein de puces.
   « À la bonne vôtre ! » répéta Pepito, avalant une longue rasée.
   « Vas-y mollo, borracho ! » fit une voix.
   Le vieux écarta la canette de sa bouche et regarda autour de lui. Bien qu'il tournât la tête de tout côté, il ne vit personne dans un rayon de plusieurs mètres.
   « Qui a parlé ? » demanda-t-il. « Qui est là ? » Il n'eut aucune réponse. Il opina du chef. « Jamais personne ne s'occupe de ses oignons, dans ce pays... »
   Il haussa les épaules, ensuite il ramena sa canette à la bouche et but une autre gorgée.
   « Si tu continues comme ça, tu finiras par siffler mon âme aussi », dit la même voix.
   Cette fois-ci, Pepito l'entendit plus proche, plus haute, plus vibrante.
   À nouveau, il tourna la tête dans toutes les directions, mais il n'aperçut âme qui vive.
   « Où regardes-tu, abruti ? », dit la voix. « Je suis dans ta main. »
   Le vieux leva sa canette et se mit à fixer, avec une certaine appréhénsion, la petite fente triangulaire.
   « Coucou, me vois-tu ? claironna une voix cristalline, métallique.
   — Mais… mais… alors, c'était toi ? balbutia Pepito.
   — Qui pensais-tu que c'était ? Ta sœur ?
   — Vilaine stupide impertinente…
   — Dis-donc, pas d'insultes, hein ! »
   Le vieux se gratta le crâne entre les rares cheveux qu'il possédait encore.
   « Que fais-tu là-dedans ? Peut-on savoir ?
   — Quelle question ! répondit la voix. Je suis le génie de la canette. Tu ne l'as pas encore compris, l'abruti ?
   — Tu… quoi ?
   — Ouvre bien les oreilles quand je te parle. Je déteste répéter les choses… Je suis le génie de la canette. ¿ Comprendes ?
   — Qu'est-ce qu'on s'en fout ! riposta Pepito et s'enfila une énième gorgée.
   — Doucement, mon chéri ! Si tu continues à boire si vite, je finirai trop tôt.
   — Pas grave ! J'ai une autre canette. Puis, derrière moi, il y a le dépanneur de Chato qui est bourré de bières jusqu'à plus soif.
   — Ça, c'est ce que je ne veux surtout pas.
   — Tu ne veux pas quoi ? Que je boive encore ?
   — Oh non, mi amor ! Que tu en embrasses une autre. Je veux tes lèvres pour moi, et pour moi seule. »
   Pepito avala sa propre salive, plissa les paupières, puis hocha la tête avec vigueur.
   « On aura tout entendu ! Espèce de possédée ! s'exclama-t-il. Moi, embrasser une stupide canette !
   — Dis, hombre, ça fait déjà deux fois que tu me traites de stupide. C'est comme ça que tu te comportes avec une dame ?
   — Une dame ? Et laquelle ?
   — Moi, évidemment.
   — Toi ?! Ne me fais pas rire, idiote !
   — Pour sûr, tu n'as jamais entendu parler de bienséance, n'est-ce pas ?
   — En effet : jamais vue ni entendue de ma vie.
   — Quoi donc ?
   — Cette Dame Bienséance… C'est une belle femme, au moins ?
   — Une belle… ? Ah, laisse tomber ! répondit la canette. Parler avec toi est une perte de temps. Tu n'est qu'un pauvre type… Mais il y a quelque chose que j'aime chez toi : ta façon d'embrasser. Ah, je t'en supplie ! Embrasse-moi. Embrasse-moi encore.
   — T'embrasser, toi ? Beurk !... Je n'y pense même pas !
   — Malpoli ! Si j'avais des mains, je te mettrais une claque. »
   Pepito eut l'air de ne pas se soucier de ces mots. Il avala une autre gorgée de bière.
   « Aïe ! hurla-t-il. Tu m'as mordu.
   — Tu l'as bien cherché. Tu ne fais que m'insulter, m'insulter, m'insulter…
   — Ah, oui ? fit le vieux avec rage. Alors, va au diable, espèce de crétine ! »
   Et il lança la canette au milieu de la rue.
   À ce moment-là, un fourgon, qui circulait à une vitesse soutenue, l'écrasa avec sous un pneu, la transformant en tortilla de métal.
   Pepito resta immobile, le regard figé sur la rue.
   Après quelques secondes, il se leva du trottoir et, titubant, s'approcha de la canette – ou, plutôt, de ce qu'il en restait. Il la contempla pendant un temps, puis la toucha de la pointe de son soulier.
   Il renifla.
   « Ah, dit alors une voix métallique, à peine perceptible. Tu es ému à cause de moi, mon chéri ?
   — Moi, ému ? Tu peux toujours courir ! répondit Pepito, impitoyable. C'est que tu contenais encore de la bière, merde ! »


FIN


© Paolo Secondini. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Serena Gentilhomme.

 
 

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12/05/14