Voir plus grand

Johanne Marsais
(1946 - 1979)
Bibliographie des nouvelles

  1. Fusion (La Clé d'argent, 1969)
  2. Celui qui voulait refaire le monde (Lunatique, 1969)
  3. Le Chien (La Clé d'argent, 1969 ; Overdose, 1978 ; A.Z, 1986)
  4. Le Prince (Parle-nous de Demain, 1975)
  5. La Poupée (Demain, 1975 ; Les Amazo-nardes, "anthojolie" de Yves Frémion, 1984 ; Horrifique, 1999)
  6. La Faille (Demain, 1976)
  7. Le poids du sang (Demain, 1976 ; Libération du 4/03/80)
  8. La Croix et la Bannière (Le Potentiel recrucifié, anthologie de Jean-Benoît Thirion)
  9. Face à face (Demain, 1977 ; Futurs au présent, anthologie de Philippe Curval, Denoël, 1978)
  10. Le Navire de Sud-Espérance (Éditions Francis Valéry, 1984)
  11. Tookono (S.F Ère, 1985)

Les nouvelles 3, 4, 5, 7 et 9 ont été reprises dans le recueil Le poids du sang (Éditions Lueurs mortes, 1995), avec une préface de Daniel Conrad et une présentation de Jean-Pierre Planque.

« Née en 1946, elle s'est déterminée au cours de ses études puisqu'elle passa des Lettres aux Beaux-Arts. C'est sans doute pourquoi, plus tard, elle se consacra longtemps à la peinture avant d'écrire ses premières nouvelles. Pour le moment donc, quelques textes dans Lunatique et Demain, fanzines, et ce Face à face, né dans le cadre d'une expérience pédagogique organisée par René Durand. Ce qui frappe ici, c'est l'inquiétante facilité de l'auteur à décrire l'intimité mentale d'un être doué de facultés psi. Est-ce à force de peindre que Johanne Marsais à appris à traduire si bien les paysages cérébraux ou parce qu'elle a inventé une nouvelle manière romanesque : le récit parapsychologique ? Toujours est-il que Face à face confirme sans ambiguïté que le ghetto féminin de la S-F est une illusion puisqu'il suffit de détenir les clés de l'écriture pour en sortir sans problème. »
(Philippe Curval, in Futurs au présent, Denoël)

Johanne Marsais a brutalement décidé à 33 ans de mettre fin à la souffrance et à l'an-goisse permanente que représentait pour elle l'existence en notre so-ciété. Elle a peu écrit et peu publié : quelques nouvelles dans des fanzines, un texte remarquable (Face à face) dans l'anthologie de Philippe Curval : Futurs au présent (Denoël) qui ouvrait la voie d'une carrière d'écrivain prometteuse. Si la brisure irrémédiable que consti-tue son geste nous interdit de connaître l'avenir d'une œuvre qui restera suspendue, elle ne peut nous empêcher heureusement d'écouter une voix originale dans le concert de ses pairs : les jeunes écrivains de SF... La nouvelle que nous publions aujourd'hui est parue une première fois dans le fanzine Demain sous le titre Le poids du sang. Elle témoigne de son talent, de la force de ses images heurtées et chaotiques. Une espèce de rage incontrôlée, de force pas toujours bien maîtrisée au niveau de l'écriture animent ce texte, comme tout ce qu'elle écrivait. Elle témoigne aussi de ses préoccupations profon-des et résonne comme une prémonition d'autant plus poignante qu'elle s'est réalisée une nuit d'automne.
(Libération, 4/03/1980)


Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

Le Poids du sang

Johanne Marsais

  Il se rappelait son père avec son garrot au bras droit, une lame de rasoir dans sa main gauche et, d'un coup, le sang opaque éclaboussait son bras droit. Alors, son père, vite le mettait sur le cercle du seau, le coude en dessus. Et les gouttes insistantes retentissaient au fond jusqu'à ce que son père, pâle, laisse leur flot n’avoir plus de son. Vite, il arrachait le garrot, se collait un coton d'alcool au creux du bras, se le repliait et, assis, s'envoyait deux ou trois verres. Il faisait toujours bonne mesure : « Je tiens à la vie, moi ! »
  Il se rappelait sa mère, debout sous l'opale de la lampe et les carreaux de la cuisine, noirs avec leurs filets d'or aux grimaces obscènes. Ils faisaient toujours ça dans la cuisine. Sa mère avait été exemptée une fois – son père le lui avait dit – l'année où Gilles était né, comme toutes les femmes en pareille circonstance.

   Maintenant, comme chaque soir, elle attendait. Gilles voulait toujours qu’elle n'y passe pas. Mais il le fallait. Elle regardait devant elle, lui, Gilles, et bien au-delà.
   Il savait que son père, penché malhabilement sur sa mère tentait médiocrement de la réconforter avant l'épreuve, avant de lui-même procéder à l'opération... Gilles détestait les mots jovialement inconsolants de son père. Il voulait s'en aller dans sa chambre pour ne pas voir. Mais il restait là, comme s’il avait pu donner à sa mère le sang qui peut-être lui manquerait cette fois. Ce sang qu'il lui eût donné, à elle, à elle seule, à chaque fois et chaque année à la même époque, lorsque la nuit hiémale tendait le ciel de métal rigide. Il aimait sa mère, il voulait la garder. Son père n'aimait pas plus sa femme que ses chaussures, objets destinés à se perdre et à se remplacer. Vraiment, son père était un bon citoyen. Il voyait les choses comme il convient de les voir. Pas lui.
   Alors il regardait sa mère, coupée par son père qui maintenait son bras maigre au-dessus de son seau à elle, strié d'une fleur bleue pour le distinguer de celui opaquement blanc de son père.
   — Oh, ça suffit, Georges, ça suffit ! Il y en a bien assez. Tu vas me faire mourir !
   — Pas moi, mais le Contrôle, si je m’arrête. Laisse-toi donc aller.
   Une fois que sa mère, rudement remise par une petite dose de Verstan, avait réintégré son abattement normal, Gilles les voyait tous les deux, chacun son seau à la main, s'engloutir dans le rectangle un instant noir de la porte, maintenant vert, après leur traditionnel : « Au revoir, Gilles. Sois sage, fais tes résignations vitales et tes glorifications espérantes avant de dormir. »
   Comme s'il avait pu dormir ! Il les attendait Un matin, l'un des deux ou tous les deux ne reviendraient pas. Seul il se retrouverait à l'aube suintant le long des vitres.
 
   Sur la route – au fond les seins glorieux des montagnes peuplent l'horizon au ras du ciel –  sur la route, des êtres sombres, quelque chose à la main, l'un après l'autre, avancent. Le froid se nimbe de neige lourde. L'un après l'autre, ils sont appelés. Tout au bout de leur attente patiente, une baraque de fête crûment brillante où trois êtres président. Le second manie une balance et ses poids d'or, phallus de toutes les dimensions, le troisième tient une masse de boucher, le premier appelle les noms :
   « Femme Narken ! »
   La femme avance, hisse son seau en haut de l'étal... L'être à la balance dépose de sa main droite le seau sur un des plateaux et de sa main gauche quelques poids dans l'autre.
   « Passez ! »
   L'un après l'autre, l'un après l'autre, toute une nuit de froid et de neige...
   — Il manque trois mnos !
   — J’en avais assez ! J’en avais pourtant assez !
   Personne ne dira rien. Le troisième être chamarré de rouge, visage blanc heurté de noir, l'attire vers lui. En vain, les yeux obscurcis de sa mort proche, l'homme regarde alentour. Les gardes délivrent un ticket aux gagnants qui ont le droit de rentrer dans la vie dont s'étendent, dans la plaine, les vertiges incandescents. La masse s'abat, l'homme tombe. Au suivant...
 
   Gilles pensait qu'il y avait, dans un monde dont nul ne lui avait parlé, des lieux appelés cimeterres ou quelque chose comme ça. On mettait les gens morts dans la terre, dans une petite boite sous une petite dalle de pierre, avec leur nom et des regrets et des fleurs – on leur mettait souvent des fleurs. Ici on ne pleure pas les morts. On pense à la vie. Le lendemain, on se réjouira dans l'été recréé après une seule nuit d'hiver pour toute la mort solennelle. Demain l'aube éclatera, écarlate, après avoir suinté incolore aux vitres indécises. L'AUBE ROUGE DU SANG VERSÉ.
 
   Un matin son père revint seul. Et Gilles l'a vu, étincelant d'orgie, rouler sur tous les corps offerts... Il l'a vu rire, baiser, bâfrer, saoul à en pleurer sa femme au creux d'une harde hilare de beautés sulfureuses. Pendant ce temps, les petits camarades de Gilles s'amusaient à triturer une chatte arrivée à terme et les petits ne pouvaient naître et la chatte râlante sentait sa vie mourir de ces vies qui mouraient en elle. Gilles était la chatte, il était sa mère quand elle avait crié comme la femme, si loin dans son enfance – il le savait. Mais Gilles était aussi les bourreaux...
   La fête éclate, s'orne de bijoux coquillages, de bijoux flèches de cathédrales emperlés de jouissance. Les corps amarrés d'autres corps se tordent, déchirés aux spasmes implacables. La chatte a fini de crever dans son coin, pattes encore tremblantes, yeux aveugles, sang timide rougissant l'herbe vivace.
   Gilles a envie de mourir maintenant, de sa propre volonté. Il rampe jusqu'à un abolisseur fleuri de roses ardues, des roses blanches. " Ils n’auront pas mon sang... ” Cris, pleurs et coups s'échangent à grand' joie pour tous. Gilles prend doucement l'abolisseur. Ça ne fait pas mal et ça va vite. Il le palpe. C'est la clé pour ailleurs, pourvu qu'intervienne seule sa propre volonté. C'est la clé des désirs et de la vie, de la vraie vie. Il regarde, avant de marcher dessus, le ciel menteur souriant à l'horreur épanchée sous lui. Il regarde en face le soleil indifférent.
   — Gilles ! »
   Le père se ramène, rouge de jouissance pas essuyée :
   — Gilles ! Ne le fais pas ! Tu ne sais pas ce que c'est de ne pouvoir répondre à toutes ces questions ! »
   Gilles se baisse, reprend l'abolisseur. Son père, plus près, rouge, essoufflé. Gilles lève l'abolisseur, lance l'ab... Gilles, arbres ronde, arbres, court en fuite, les herbes à sa -martèle-rencontre- le sol... La frontière hérissée d'abolisseurs érige sa porte de prison. Les gardes s’amusent comme les autres.
   — Personne n'a jamais franchi la frontière, personne, Gilles.
   — Maman, oh, Maman !
   — Sinon je l'aurais fait avec toi, parce que c'est si... indécent. Gilles, je t’aime.
   — Maman, oh, Maman...
   Le visage crayeux penché sur lui, les joues tristes et les yeux... Oh, les yeux... Gilles aspire tout son courage à la voix bien-aimée. Contourner l'obstacle ? Comme s’il pouvait... Les abolisseurs le regardent, ironiques. Il voit quelque chose en lui... Le Président pâle puis rouge... Et si c'était ça ? Le Président n'a pas de femme, le Président n'a pas de famille, le Président n'a que la vie. Il regarde à son cinéma vivre tous les citoyens. Il le voit, alors ? Gilles sait que si l'on touche doucement un abolisseur, il ne vous dissout pas. Il calcule ses prises le long de la paroi de mort. Il commence.
   Haut le mur dont au-delà, s'il ne reçoit pas la mort, il trouvera la vie... Les abolisseurs tiennent bien, briques maçonnées, la mort comme ça on sent rien. Gilles a manqué glisser. Il reprend pied et souffle -encore un peu plus haut, encore plus loin... Au sommet, il entend :
   « Abattez-le, abattez-le ! S’il passe, il est perdu pour nous ! »
   À la pensée de la prime, les gardes s'emmêlent dans leurs vêtements, pointent des flingues. Gilles rit, et saute. Une chose liquide reçoit son corps épuisé. Il se laisse aller au fond, tout au fond, là où tout est bleu et blanc avant le voile noir qui l'enlace, sournoisement douceâtre pour le dissoudre...

*

   “ Eh bien, mon petit, ça va mieux ? »
   Gilles se laisse aller au fond, tout au fond, là où tout est bleu et blanc. Mais deux visages renversés l'effleurent, le pénètrent de leur regard. Un homme et une femme. Tout est bien bleu et blanc -une chambre. Il vogue sur un grand lit, il essaie de s'adapter :
   — Vous m'avez repris, hein !
   — De quoi parle-t-il ?
   — Aucune idée, demande-lui.
   — De quoi parles-tu, mon petit ?
   — Et un jour, j'irai au sang ?
   Les deux visages se concertent.
   — Écoute, petit, tu es ici chez nous en sécurité. Je ne sais pas de quoi tu parles. Tu délires sûrement. En tout cas, nous t’avons trouvé sur la plage, face à notre villa. Alors, avec Jean, on t'a ramené ici. Le docteur est venu et t'a soigné. Tu comprends ?
   — La plage ? Qu'est-ce que c'est ?
   — Tu n'as jamais vu la mer ? C'est pourtant par là que tu es venu.
   — Oui, bien sûr...
   Gilles ment. Il pressent que tout comme la chose liquide doit s'appeler la mer, il y a dans ce monde inconnu beaucoup de choses dont il ignore le nom.
   Flèches de cathédrales...
   — Drôle de gosse. Je me demande d'où il vient. Ce n'est peut-être pas prudent de le garder.
   — Oh, ça ne fait rien, Jean, il me plaît tellement. Je voudrais qu'il soit heureux...
   Gilles se tait -on ne sait jamais. Ils n'ont pas l'air méchant, mais...
 
   Le saigneur des âmes de la vie de ses sujets. Créateur, il se crée d'eux. Au fracas des chairs il s'ébroue, ventouse lancinée de gravas flasques où gravite, impassible, son cœur. Lorsqu'ils meurent, c'est comme s'ils n'avaient jamais été. Il les a faits sans mémoire pour ne pas pleurer et n'être pas pleurés. Son habit de sang imprègne les chairs du saigneur pour qu'à nouveau il donne la vie à d'autres.
   Gilles revoit la route sous la neige, les gens avec leur seau. Il est l'un d'eux, il est eux tous. Et il est aussi le seigneur vêtu de sang. Même sans lui, tout a continué. Gilles ne comprend pas comment il peut être ici et là-bas, même si la frontière des limbes lui a livré passage à lui seul, parce que lui seul pouvait la franchir. Il essaie de se retirer du monde où des morceaux de lui-même vivent et meurent plus que Philippe Lorrain qui n'a fait que passer ailleurs.
   Il quitte la longue file sans que nul le rappelle... Mais savoir le pourquoi de la création des mondes ne lui est pas donné non plus qu'à d'autres. Gilles réfléchit. Il comprend. Alors il réintègre la file.
   « Homme Gilles ! »
   L'homme s'avance, hisse son seau en haut de l'étal. L'être à la balance le pèse. Il manque un mnos. Gilles ne dit rien. L'homme à la masse-le Président-crie-la lève-" Non ! ” à son cinéma, le Président, l'homme frappe-se défait.
   Il n'y a plus qu'un corps immense tournoyant au ciel où il se joint, avant que sorte une nouvelle fois sa couleur au Grand Jeu. Auquel cas d'autres données ou les mêmes, selon son goût, lui rendront le monde.
 
   

© Johanne Marsais.


Première parution dans Demain n°03 (juillet 1976) ; reprise dans Le Poids du sang, un recueil de 5 nouvelles édité par Lueurs Mortes éditions (mai 1995).

Nouvelles

La Poupée

Le Chien

23/03/2000
« J'ai pris une claque dans la gueule...
Maintenant, j'ai exploré le monde de Johanne Marsais. Lorsque les larmes me sont venues aux yeux à la lecture de La poupée ou encore de Le prince, j'ai tout de suite compris que j'étais tombé dans le piège. Peu de textes, une dizaine tout au plus, m'ont amené à ce stade d'hyper-sensibilité, m'ont fait chuter de l'autre côté de la barrière (derrière l'encre, derrière le papier), m'ont fait franchir la frontière entre fiction et autre réalité... »

( Daniel Conrad, in Le Poids du temps, préface au recueil Le poids du sang, 1995)