La nouvelle


   Ils devaient être six ou sept, filles et garçons. Dans les Vingt-deux, vingt-trois ans au maximum. Ils se sont aussi montrés assez aimables.
   « Qui est-ce qu'il y a avec toi ? » a fait une des filles.
   « Personne. » ai-je répondu.
   Deux des garçons sont entrés dans la maison. Les autres regardaient tout autour. L'un d'eux se frappait la cuisse de la main, suivant difficilement le rythme donné par ses écouteurs.
   « Nous avons décidé de le faire ici. » dit la fille.
   Ça aurait pu être pire. Ils auraient pu tuer sans plus attendre. Le soleil était déjà passé derrière l'horizon, c'était là que j'aurais apporté la chaise longue entre cette végétation spontanée et sauvage qui, jadis, avait été mon jardin.
   « Comment t'appelles-tu ? » ai-je demandé à la fille.
   « La fille. », répondit-elle sans me regarder. Les deux autres sortirent de la maison et annoncèrent qu'elle était vraiment vide. Puis ils s'éparpillèrent entre les arbustes et derrière la grande rangée d'arbres. Il ne restait que la fille.
   « Maintenant, écoute bien, dit la fille, tu peux rester dans la maison ou dehors à ton choix, mais tu ne dois pas intervenir, c'est clair ? Chacun a le droit de faire comme et où il veut. Et cet endroit nous plaît. Donc nous avons décidé de nous arrêter ici. »
   « Cette maison m'appartient. » ai-je hasardé.
   « Ça ne marche plus. Il y a celle-là maintenant » et elle leva le pouce vers le ciel.
   « Bon. Alors prenez le jardin. Je préfère rester dans la maison. » Puis j'ai ajouté : « Quel âge as-tu ? » mais j'ai aussitôt regretté d'avoir posé cette question. La fille a ri et a rejoint ses compagnons.
   Maintenant, elle n'est plus là, elle a été la seconde à partir. Le premier a été le garçon aux écouteurs. Il est parti en continuant à se taper sur la cuisse. Quand sa main a cessé de bouger, ils l'ont transporté derrière le rideau d'arbres. Plus tard s'est élevé un grand feu.
   Ces jours-là, ils ne m'ont pas embêté, ils sont entrés une seule fois dans la maison, se sont baladés en silence et ont découvert les disques. Patrizia aimait la musique légère, moi, la classique. Ils ont tout porté dehors et ont raccordé le tourne-disque avec un prolongateur.

   Ils avaient dressé une sorte de tente où se réfugier en cas de pluie. Là-dessous, ils dormaient et mangeaient des boîtes de conserve. Ils se piquaient aussi et je les ai vus pratiquer des rapports homo et hétérosexuels en couple et en groupe, sans la moindre gêne. Ils n'avaient pas de public. Ils m'avaient subitement oublié. Le soir, chacun s'allongeait où bon lui semblait et s'endormait en regardant LA chose dans le ciel.
   Le matin du troisième jour après leur arrivée, il m'a semblé qu'un autre garçon était sur le point de partir, il restait immobile depuis trop de temps. En fait, le soir même ils ont aussi brûlé son corps derrière le rideau d'arbres.
   Maintenant, il n'y a plus personne. Il n'en était resté que deux, un garçon et une fille. Un matin, j'ai trouvé la tente vide. J'ai fait le tour du jardin en évitant soigneusement de pousser au delà de la grande rangée d'arbres. Repartis pour qui sait où, ils avaient laissé la tente avec le reste des boîtes de conserve.
   J'ai un peu nettoyé et ai repris l'habitude de rester là, dehors, sur la chaise longue, à regarder ce ciel terrifiant, cette chose étrange, fascinante apparue depuis un peu plus d'un an, ou depuis des milliers de siècles, suivant la façon dont on la considère.
   Parfois je m'endors et quand je me réveille il fait déjà nuit, mais j'essaie de ne pas rentrer. À l'intérieur, il y a trop de souvenirs. C'était dur de passer les nuits dans la maison quand les jeunes étaient là. Ils m'ont volé une partie du peu de temps qui reste, mais, par ailleurs, je ne pouvais les laisser contaminer un passé qui n'appartenait qu'à Patrizia et à moi.

*

   « Ils ont inculpé Saverio. » m'avait annoncé Patrizia ce jour-là. « On l'a dit à la télé et ils ont aussi montré la photo. »
   Il y avait quelque chose qui ne collait pas. « Pourquoi diable l'auraient-ils inculpé ? »
   « Il paraît qu'il a agressé quelqu'un. »
   C'est seulement le lendemain que j'ai pu parler à Sandra, sa femme, mais elle-même n'a pas su me donner une version claire des faits. Saverio était un de ces personnages qui énoncent des théories déconcertantes dont seul le temps démontre l'exactitude. Depuis son enfance, nous l'appelions le visionnaire. Maintenant il rentrait dans la catégorie des opinion makers, des maîtres à penser. Ces derniers temps, il s'était consacré à des thématiques socio-philosophiques, s'attaquant, à travers articles et rubriques, aux médias, aux persuasions occultes, à la violence exercée sur les masses par des techniques subliminales.
   Je suis allé le trouver. Quand il m'a confirmé avoir boxé un publiciste et a expliqué pourquoi, il a parlé de symbole. Je suis resté perplexe.
   « Après tout, il t'a simplement demandé d'utiliser ton image pour faire la réclame d'une chemise, ai-je observé. Ces types se foutent éperdument de tes idées, tout ce qui les intéresse, c'est de vendre la chemise au client qui compte, point final. »
   « Mais comme ça j'aurais contribué à la simulation d'une réalité inexistante qui nous étouffe et que je combats depuis des années ! » répondit-il avec fougue. Sa réaction était un peu excessive et j'ai subodoré que, derrière, il y avait autre chose. Il me l'a confirmé chez Albrecht, devant deux Jack Daniel's. Je me souviens que Saverio m'a posé cette question : « Quel est ton premier contact avec le monde extérieur un jour comme les autres ? »
   « Euh, la radio, je crois » ai-je répondu.
   Il a ricané : « Tu vois ? Tu n'es pas encore sorti que tu te heurtes à la manipulation de la réalité. Plus tard, dans l'autobus qui t'emmène au bureau, vous ébaucherez les discours habituels avec tes collègues qui font tous les jours la navette, discours qui se reflètent comme dans un jeu de miroirs, argumentation programmée le temps du parcours parce que, ensuite, après « bonne journée, travaille bien », chacun trimballe ses propres idées. Rien que des simulations. Essaie de développer cette notion sur l'ensemble de la journée et tu t'apercevras que tu n'as fait participer personne à ta réalité personnelle pas plus que tu n'as participé à celle d'autrui. Et ce sont ces simulations qui conditionnent notre comportement. C'est la raison pour laquelle, en frappant le publiciste, j'ai voulu m'en prendre au symbole de notre destin. »
   Ce propos m'avait semblé, à l'époque, extrêmement emphatique. Un romantique, pensai-je, un homme qui, malgré ses capacités, ne se rend pas compte que la réalité, c'est précisément celle de la chemise pour le bon client, une abstraction intégrée dans le mécanisme de la vie quotidienne et qui fait désormais partie de nous comme les discours des politiciens, le trafic aérien, les bonnes grâces dont on a profité et les offres exceptionnelles.
   Cependant, il devait y avoir autre chose, la manipulation de la réalité était un argument trop évident, et même banal pour un homme comme Saverio. Et, en fait, dès ce temps-là, il avait commencé à comprendre où tout ça devait nous mener.
   « Pense à l'Histoire, avait encore dit Saverio, depuis l'apparition de l'hominidé jusqu'à nos jours. Que vois-tu ? »
   Heureusement, il posait la question pour le principe et n'attendait pas de réponse. « Des milliards et des milliards d'êtres humains, une masse gigantesque qui s'agite de la naissance à la mort entre les guerres et les horreurs de toutes sortes, les douleurs, les épidémies épouvantables, une séquence infinie d'épisodes hallucinants et abominables à travers lesquels l'homme s'est transformé, passant de simple être vivant à ce qu'il est aujourd'hui. Mais, en fait, qu'est-ce qui a changé, outre l'aspect physique ? Bien peu de chose si nous considérons ce qu'il y a derrière la raison d'Etat politique, religieuse, économique… ou derrière les relations entre les individus lorsque cèdent les freins inhibiteurs. Dans notre code génétique il n'est apparu ni une morale ni une éthique universelle ; aujourd'hui encore, un homme tue comme le faisait son ancêtre du paléolithique ou est condamné parce que ses principes moraux et éthiques sont en contradiction avec d'autres principes. »
   Je me demandais ce que Saverio voulait prouver.
   « Mais, poursuivit-il, de temps à autre, dans le marasme émerge un être différent. Prenons un Léonard. Pourquoi donc son cerveau, pareil à des milliards d'autres cerveaux, a-t-il pu l'utiliser de cette façon ? Qui lui a donné cette possibilité ? »
   J'étais déconcerté. Il n'était pas possible que Saverio base son argumentation sur la théorie d'une intervention extérieure. Je me contentai d'écouter.
   « Je suis sur le point de formuler une théorie, dit-il. Une théorie qui m'effraie et je tremble à l'idée d'avoir raison, mais il ne manque plus grand-chose pour qu'une preuve matérielle vienne confirmer sa validité. Désormais tout ce qui était démontrable au sujet de l'homme a été fait. »

*

   Je regarde ce ciel différent qui repousse l'autre, celui sous lequel se sont formés notre Terre et l'homme. Je regarde aussi mon corps et je vois que le processus poursuit rapidement son cours. Parfois, je cède au désespoir…
   C'est le sillage de feu d'un avion en flammes, une solution étrangère à mon esprit, mais maintenant que le Joueur suprême a de nouveau mélangé les cartes, chacun a le droit de faire son choix final.
   J'en ai pris connaissance par un journal qui parlait d'une sorte de sillage d'avion, un sillage étrange qui persistait depuis trois jours. C'était encore une particularité qui le distinguait des sillages de condensation normaux. Noir et compact, il était décrit comme une gigantesque balafre. Les journalistes se déchaînèrent et on commença à parler d'une " fissure du ciel ". Avec le temps, on ajouta des particularités dont aucune n'avait le moindre fondement scientifique.
   Puis la névrose se déclencha à l'annonce que la " fissure " s'élargissait.

*

   Ce soir-là, quand Saverio a fait signe au garçon de laisser sur la table la bouteille de Jack Daniel's, j'ai compris que le lendemain matin je n'irais pas au bureau à l'heure habituelle. Et mes réactions commençaient à changer de registre.
   « Considère moi comme un auditeur, rien de plus », ai-je hasardé pour éviter qu'il ne me demande mon opinion. « Je ne suis pas en mesure de contribuer à tes théories, nous sommes dans des domaines trop différents pour… »
   « Nous… », a coupé Saverio.
   Je ne comprenais pas. Puis je me suis dit qu'il allait se référer à celui qui avait donné à Léonard la possibilité d'utiliser son cerveau de cette façon.
   « Nous, nous avons été comme des myriades d'êtres humains, a-t-il expliqué. Lui, il n'a été que la sélection de milliards de pensées, de la plus simple à la plus complexe, pensées bestiales, sublimes, folles… Tous ceux qui ont vécu avant lui ont contribué de manière infinitésimale à ajouter, retrancher ou modifier quelque chose, et à la fin est apparu un être qui était une gestalt, un tout immense. Depuis, nous ne sommes pas nombreux à avoir eu cette étincelle, ce quelque chose qui conduit à une synthèse et fait surgir un autre mode de pensée, qui donne un élan vers la création de l'Homme Final. D'accord, dans tout le cours de l'Histoire on peut en compter des milliers, mais essaie de rapporter ce chiffre à la totalité des êtres humains qui sont nés sur la Terre depuis l'apparition de la première créature digne de ce nom ! »
   À ces mots, pour la première fois, j'ai eu l'impression qu'un rideau s'ouvrait. La voix de Saverio commençait à exercer sur moi un effet hypnotique.
   « Je vois l'Homme Final comme un édifice formé de blocs, dit-il. Chacun d'eux est la contribution apportée par les grands noms à son instauration. Et chaque bloc dont le nom peut être, outre Léonard, Socrate, Marconi, Einstein, Newton, Marx, etc, est fait d'une multitude de molécules, c'est-à-dire des milliards d'êtres qui, comme nous, sont nés, ont vécu et ont disparu, contribuant, grâce à l'équilibre cinétique, à préserver sa forme. »
   Ce que me disait Saverio m'a donné une première idée de sa théorie, même si, à ce moment-là, je n'étais certainement pas en mesure d'en saisir toute l'ampleur. Mais il y avait un aspect que je n'avais pas encore intégré : quel était le lien entre ses idées sur l'Homme Final et le décalage entre réalité vraie et réalité simulée, décalage qui avait une dimension toujours plus macroscopique ?
   Le lendemain et les jours suivants, Saverio a dû vaquer à ses occupations et moi aux miennes. Puis mon intérêt pour ces discussions a commencé à s'estomper. Je lui ai téléphoné une dizaine de jours plus tard pour des raisons dont je ne me souviens plus. Sandra m'a dit que Saverio était parti pour un cycle de conférences. Je n'ai pas manqué d'être surpris quand j'ai appris que ces conférences portaient sur la fissure dans le ciel. Qu'est-ce que Saverio avait à voir avec cette affaire-là ?
   C'était fin septembre. La fissure semblait aller en s'élargissant, et, bien entendu, les medias lui donnaient encore beaucoup plus d'importance. Je ne savais que penser. Il y avait un déphasage qui m'embarrassait, parce que la " fissure " et Saverio, ça ne collait pas.

   J'ai essayé de me procurer les textes de ses conférences, mais cela m'obligeait à pénétrer dans un domaine qui n'était pas le mien et dont je ne connaissais pas les règles. Je ne suis donc contenté de suivre les informations officielles qui, bizarrement, semblaient se raréfier.
   Entre temps, l'opinion publique s'était divisée en deux camps : les tenants de la " fissure " s'opposaient aux sceptiques en se basant sur tout un matériel qui embarrassait les scientifiques eux-mêmes ; en d'autres termes, la validité du phénomène se confirmait, mais on ne parvenait pas à l'expliquer.
   Les relevés des instruments les plus sophistiqués confirmaient que la " fissure " s'élargissait très lentement, prolongeant ainsi une situation qui ne permettait aucune déduction logique, surtout à partir du moment où il s'avéra que le phénomène ne réagissait à une aucune sollicitation artificielle parce qu'il était insondable.
   Saverio m'a téléphoné le 16 novembre. Il était deux heures et quart du matin, et il voulait me voir tout de suite. Sa voix paraissait tendue avec une nuance de… à ce moment-là je ne suis pas parvenu pas à la définir. Il m'a donné une adresse et m'a supplié de ne parler de ce rendez-vous à personne.

*

   Il y a quelque temps, on a entendu des cris, un coup de feu et le bruit de gens qui fuyaient. Puis les bruits se sont perdus dans le lointain.
   Quand le processus a commencé à s'accélérer, la vie est devenue difficile dans les villes. J'ai alors envisagé de me replier sur cette fermette perdue dans les champs où Patrizia et moi nous avions l'habitude de venir nous reposer. Patrizia n'avait pas l'intention d'abandonner définitivement notre logement en ville. « Si le monde devient fou, avait-elle dit, tous les endroits se valent. »
   J'ai décidé de venir ici quand nous avons trouvé la maison dévastée.

*

   J'ai eu des difficultés pour repérer l'endroit. Il s'agissait d'un quartier sordide de banlieue qui m'était totalement inconnu. En outre, à cette heure de la nuit, il n'y avait personne auprès de qui se renseigner. D'ailleurs, même si j'avais aperçu quelqu'un, je me serais bien gardé de m'en approcher.
   Arrivé devant le numéro que m'avait indiqué Saverio, j'ai pensé que j'avais mal compris, bien qu'il m'ait prévenu. Devant moi se dressait un édifice dont la démolition avait été interrompue pour je ne sais quelle raison. Cette aile se composait de sept étages avec une paroi de ciment peu ragoûtante qui, à la lumière de quelques lointaines enseignes, faisait apparaître des volets dont les battants étaient arrachés de leurs gonds.
   J'ai commencé à monter l'escalier, ignorant bien entendu l'ascenseur. La lumière des enseignes lointaines pénétrait par les fenêtres et laissait des pans de pénombre. C'était sordide, mais je n'avais pas d'autre moyen de savoir où j'allais. Je ne percevais aucun signe de vie si ce n'est la fuite d'un animal terrorisé.
   Je suis arrivé ainsi au dernier étage. Le couloir décrit par Saverio se situait à ma gauche dans l'obscurité la plus totale, la lumière des enseignes n'étant plus suffisante pour pénétrer jusque là. Je savais que pour rejoindre Saverio je devais parcourir ce corridor jusqu'à son extrémité où je trouverais la porte menant aux mansardes.
   J'ai allumé mon briquet que j'allais tenir au-dessus de ma tête. Le couloir, long d'une trentaine de mètres, était flanqué de portes sur les deux côtés. Certaines portes étaient fermées, d'autres ouvertes ou défoncées. Tout en avançant, je ne pouvais éviter de lancer de rapides coups d'œil dans ces trous noirs.
   À mesure que je m'enfonçais à l'intérieur de l'édifice, j'éprouvais l'impression toujours plus angoissante que ces espaces vides et obscurs se resserraient autour de moi, mais j'étais soutenu par la pensée qu'un ami m'attendait, et je m'accrochais à cette pensée malgré l'ambiguïté de la situation.
   Pour atteindre la porte au bout du couloir, j'ai parcouru les derniers mètres pratiquement au pas de course, j'ai saisi la poignée et, dans le même temps, j'ai appelé Saverio d'une voix qui m'a semblé étouffée, étrange. La porte s'est ouverte sans difficulté. Sur le seuil de ce nouveau trou noir, j'ai encore appelé.
   « Je suis là, mais éteins cette lumière. »
   « Saverio ! » J'avais presque crié.
   « La lumière… éteins-la, s'il te plaît ! »
   « Mais pourquoi est-ce que tu ne veux pas… »
   « S'il te plaît ! »
   J'ai éteint le briquet. J'avais aperçu un plafond bas et incliné qui se perdait dans un amoncellement d'objets. J'avançai lentement. Puis Saverio m'a dit de m'arrêter. À en juger par le son de sa voix, il se trouvait à côté, à trois ou quatre mètres au maximum. Je l'entendais respirer assez péniblement, et il avait un ton, comment dire ? fatigué. Une hypothèse m'est venue à l'esprit. « Saverio », ai-je dit - et, sans savoir pourquoi, je parlais à voix basse - « Es-tu blessé ? Il est arrivé quelque chose , et tu ne veux pas que Sandra le sache ? »
   « Quelque chose est arrivé, en effet… mais pas seulement à moi, nous sommes tous dans le coup. »
   « Pourquoi ne veux-tu pas qu'on te voie ? »
   Saverio n'a pas répondu. Il s'est écoulé un long moment de silence, puis la voix de mon ami s'est de nouveau fait entendre dans l'obscurité. « Un soir je t'ai parlé d'une des mes théories. Nous étions dans un café, si je me souviens bien… »
   « Oui, chez Albrecht. »
   « C'est ça. Je t'ai fait part de certaines conclusions auxquelles j'étais parvenu. »
   « Tu as parlé de la réalité simulée dans laquelle nous vivons et du rôle que les grands noms ont joué dans la formation de ce que tu appelais l'Homme Final… mais je dois avouer que le rapport ne m'est pas apparu clairement. »
   « Au contraire, il était très clair. » Saverio a dit ces mots avec la voix d'autrefois.
   « Il suffit d'élargir le champ couvert par la simulation de la réalité, il suffit de faire un parallèle entre les tentatives pour donner une image optimale au moyen d'un clip vidéo et l'histoire de l'espèce humaine. Te rends-tu compte qu'il s'agit de la même mécanique ? Élargis encore le concept et tu t'apercevras que l'Homme Final lui aussi ne sera qu'une simulation. »
   J'ai perçu une nuance d'angoisse qui s'ajoutait à celle de trouver Saverio à cet endroit et à celle de ne pas savoir quelle était sa condition physique ; cette insistance à ne pas se faire voir cachait sans doute…
   « Des exemples classiques, a poursuivi la voix de Saverio. On les trouve dans les spots publicitaires, dans les vidéos du chanteur ou dans l'action de la fille qui verse la boisson lyophilisée dans un verre. Ce sont des séquences gestuelles avec des niveaux d'exécution qu'on ne rencontre pas dans la réalité. Dans les trois minutes du clip ou dans les dix secondes de la boisson lyophilisée sont concentrés des jours d'enregistrement. »
   J'ai éprouvé une sensation de froid. À entendre cette voix qui parlait de spots publicitaires tout en ayant conscience que je me trouvais dans un bâtiment délabré à la périphérie de la ville, en pleine nuit, je perdais le dernier mobile qui m'avait jusque là retenu de fuir ; ce dernier mobile se révélait être un piège : à côté de moi, invisible dans l'obscurité, il y avait un fou.
   « La chanson et la boisson lyophilisée constituent des séquences parfaites. » poursuivait imperturbablement la voix de Saverio. « Et elles constituent le parallèle de l'Homme Final, celui qui se dégage des expériences infinies de milliards d'êtres humains. Freud et Einstein, pour prendre deux noms, qui étaient déjà eux-mêmes le résultat d'une immense sélection, ont contribué à former l'équivalent du clip vidéo et du spot publicitaire. De toute façon, » a conclu Saverio après une pause tellement longue qu'il me semblait ne plus rien avoir à ajouter, « l'Homme Final est maintenant constitué, et notre rôle s'achève. »
   Dans sa folie, Saverio voulait dire quelque chose que, par bribes, il m'avait semblé deviner.
   « Malheureusement, le destin a voulu qu'il se termine durant notre existence… un instant. »
   Il parlait encore de destin. Déjà, chez Albrecht, il en avait parlé sur un ton emphatique, mais il avait été appelé à donner des conférences sur la " fissure ", conférences qui, curieusement, n'avaient pas été divulguées. Je ne savais que dire, j'entendais Saverio qui bougeait et j'ai aussi entendu un profond soupir.
   « Quand une chose a terminé la tâche pour laquelle elle a été construite, elle est mise à l'écart, n'est-ce pas ? »
   Je n'ai pas répondu et j'ai attendu qu'il reprenne.
   « Eh bien, notre contribution nous l'avons donnée. De nos existences est tiré le clip qui fournira notre image du genre humain, toutes les séquences enregistrées au cours de milliards d'années d'expériences ont été sélectionnées, et seule une infime partie en sera présentée comme produit fini, c'est-à-dire une simulation. Tout le reste est destiné à être écarté et détruit parce que sans valeur. Tu comprends ? Pour l'utilisateur du clip tout le matériel mis au rebut n'a jamais existé ! »
   Les trois derniers mots, il les avait dits presque dans un cri. Le rideau qui, lors de cette soirée chez Albrecht s'était entrouvert était en train de s'écarter. Je me suis entendu murmurer : « Mon Dieu… »
   « Et ainsi, il n'y a plus de doute. Nous sommes tous des enregistrements à éliminer ; notre vraie réalité n'a jamais existé ! »
   Le rideau s'est ouvert en grand, et j'ai enfin réussi à voir ce que Saverio savait depuis qu'il s'était révolté contre l'utilisation faite de son image associée à la chemise pour le bon client. Cette simulation de la réalité, lui l'avait déjà vue à l'échelle cosmique, et le genre humain depuis ses origines s'était présenté à ses yeux comme une série continue d'enregistrements effectués dans l'immense studio qu'est la Terre. Et, depuis toujours, il y avait quelqu'un qui sélectionnait, coupait et étudiait le montage et les décors. Maintenant que l'enregistrement était terminé, le spectacle construit en playback à partir des rushes pouvait être présenté. Le rideau avait commencé à s'entrouvrir à nos yeux au rythme lent des événements cosmiques, et nous le voyions s'entrouvrir dans la salle depuis les coulisses où nous étions.
   Dans la salle, il faisait déjà noir. Le spectacle allait commencer.
   « Maintenant, tu peux te servir de ton briquet. », a dit la voix de Saverio.
   Je le faisais dans l'anxiété, je ne parvenais pas à imaginer comment mon ami allait se présenter. Tout était possible désormais, y compris le plus effrayant.
   Mais je n'aurais jamais pensé que l'horreur pouvait aller jusque là.
   J'ai levé la main et fait jaillir la flamme. Dans la faible lumière, la mansarde s'est élargie autour de moi. J'ai aperçu des formes carrées couvertes de toiles et tissus blancs, sans doute des caisses ou des malles. Encastrée entre ces formes se trouvait un vieux fauteuil déglingué. C'est là-dessus que Saverio était assis. Il apparaissait comme je l'avais vu la dernière fois, peut-être un peu plus maigre, peut-être avec des yeux un peu plus luisants… J'ai tenu la flamme au-dessus de ma tête et j'ai scruté cette silhouette qui me regardait comme si elle attendait un jugement.
   Et alors je me suis aperçu que Saverio n'était pas entier, il y avait quelque chose de lui qui semblait se fondre dans les ombres de la mansarde, qui échappait à mon regard. Les extrémités inférieures, par exemple, se perdaient dans des ombres sans existence. J'ai abaissé la flamme et ai éclairé la partie du corps de Saverio qui semblait tellement floue. Ses jambes finissaient aux genoux mais ce n'était pas une mutilation, ce n'était pas le tissu du pantalon qui retombait, flasque, et il n'y avait pas de membres tronqués… On aurait dit que Saverio était un dessin et que quelqu'un avait commencé à le gommer.
   J'ai encore changé l'orientation de la flamme, et j'ai vu que son épaule droite se confondait avec le dossier du fauteuil, il n'y avait pas trace de bras, rien qu'une nuance qui faisait se confondre l'épaule et le siège.
   J'ai senti que je suffoquais. Je suis resté immobile, incapable d'éteindre cette lumière qui montrait ce qu'il advenait du corps de Saverio et de qui sait combien de milliards d'autres corps. Fixant son visage, j'ai lu dans ses yeux qu'il avait conscience de n'être rien, rien qu'une trace qui devait être supprimée non seulement comme entité physique singulière, mais comme être humain, comme histoire, comme héritage… tout ce que le terme d' "être humain" avait signifié depuis le début de l'Histoire : les objectifs, les fins pour lesquels des masses gigantesques d'hommes et de femmes avaient lutté, rêvé et aimé, tout ça n'était rien, rien de ce qu'artistes, philosophes et savants avaient prévu… rien que des essais d'enregistrements destinés à présenter le produit HOMME par une image que nous ne pouvions reconnaître.
   La voix de Saverio m'a tiré de cette vision de nihilisme cosmique. « Tu comprends maintenant ? Nous sommes supprimés parce que nous sommes des chutes… du matériel non utilisé, et nous sommes capables de nous en rendre compte par l'intelligence qui nous est donnée… une intelligence qui nous permet de comprendre que, finalement, la raison d'être de notre présence est une simulation… »

*

   Un voile de nuages a recouvert jusqu'aux dernières étoiles restées sur le bord oriental du ciel. La pluie menace, mais je crois que je resterai quand même dehors.

   Quand le monde a connu la vérité, les réactions ont été très diverses, allant du suicide de masse à une activité sexuelle effrénée, de l'exaspération religieuse au saccage systématique et à la destruction de biens et d'êtres vivants.
   Mon choix a été beaucoup moins spectaculaire. Le jour où j'ai trouvé Patrizia abandonnée à un long et définitif sommeil libérateur, j'ai écarté téléphone, radio et télévision, puis je me suis simplement mis à attendre.
   Le soir, dès qu'il fait sombre, je viens ici dans le jardin regarder le rideau qui continue à s'ouvrir, dans l'espoir de découvrir qui est assis au premier rang du parterre avant que mon corps finisse de disparaître.


FIN


© Renato Pestriniero. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.
 
 

Nouvelles
La Terre peut attendre
Une Fosse grande...

13/11/08