La nouvelle


    Le monde était une montagne d'ordures. Une croûte fumante et stérile peuplée de rats, d'insectes et de mouettes. Dans l'épicentre de la dévastation, dans le tatouage concentrique où s'était livrée la dernière guerre de l'humanité, demeuraient encore des vestiges de folie.
   Le Plasmatron ouvrit son œil de cyclope et effectua une rapide évaluation des dégâts. Il lui restait encore assez d'énergie pour une quarantaine d'années. L'explosion l'avait laissé hors de combat durant plusieurs jours et les éclats perturbaient le fonctionnement de l'une de ses pattes arrières ; de plus, un bloc de béton l'emprisonnait occasionnant une légère fissure sur un côté avec perte de fluide, mais rien de tout cela n'était grave. Ce qui préoccupait le Plasmatron était d'ordre moral.
   — Harlan ! cria-t-il. Capitaine Harlan !
   Activant un système interne de compensation gravitationnelle, le Plasmatron se replia sur lui-même et souleva le poids qui l'oppressait. Un enchevêtrement de métal tordu et de béton grinça et se déplaça, d'abord vers le haut, puis sur un côté.
   — Capitaine Harlan !
   Comme s'il s'agissait d'un périscope, le Plasmatron fit pivoter le cylindre sombre de son torse et observa les ruines qui l'entouraient. Vent et obscurité. Pas beaucoup plus que cela. La ville de Tres Corazones avait complètement disparu. Une pluie fine et corrosive éclaboussait et transperçait les restes de béton armé qui s'étendaient sur des kilomètres à la ronde.
   — Quand je marche dans la vallée de la mort, je ne crains aucun mal, récita le Plasmatron en imitant le style des Ministres des anciennes églises d'Amérique du Nord. Une de ses prières favorites qui n'était rien d'autre qu'une fraction de donnée holographique trouvée parmi les milliers de millions qu'il stockait dans ses entrailles.
   — Car tu es avec moi, et ton bâton de berger me rassure.
   Il commença à bouger, se dirigeant vers le sud à vitesse modérée ; une araignée blindée d'une demi-tonne, de temps en temps récitant des versets de la bible, de temps en temps appelant Harlan. À son passage, de petites bestioles essayèrent de fuir, terrorisées, mais le Plasmatron les désintégra sans se poser plus de questions.
   Au bout de quelques heures, il s'arrêta au pied d'une structure et vérifia certaines données.
   En effet, à cet endroit s'était tenu l'édifice gouvernemental. Maintenant la charpente d'acier nu et calciné ressemblait de façon sinistre à l'une de ces montagnes russes qui plaisaient tant aux humains.
   Le Plasmatron médita quelques secondes. Du petit dôme transparent au sommet de sa tête surgit un faisceau lumineux qui perça les gros nuages noirs.
   Il attendit.
   Il reçut le rapport puis ce fut le silence. Le satellite lui aussi était endommagé. De l'intérieur du Plasmatron jaillit un sifflement qui pouvait passer pour l'équivalent mécanique d'une insulte humaine.
   — Harlan ! cria-t-il, les hauts parleurs au maximum. Mais seulement lui revinrent les échos de sa propre voix rebondissant sur les décombres.
   Soudain lui vint une idée. D'une ouverture dans le fuselage de son ventre surgirent deux tentacules équipés de pinces qui se mirent à travailler frénétiquement, son unique œil concentré sur le déblaiement des pierres et des poutres. Peu à peu, alors que la pluie et le vent se transformaient en une furie sourde qui s'acharnait sur son armature, le périmètre fut dégagé jusqu'à ce qu'il trouve ce qu'il cherchait : une borne d'accès aux données sur les matricules militaires, l'écran était en morceaux mais la source primaire était intacte.
   Sans hésiter ne serait-ce qu'une seconde, il déplia le cordon ombilical et activa la connexion. D'abord il y eu un clignotement à l'intérieur de son cerveau, puis un bourdonnement qui lui était familier. Un monde vert, translucide, immaculé et parfait se déploya face à lui. Il envoya les signes d'identification sur la carte et attendit. L'Intelligence lut les coordonnées et répondit de suite.
   Harlan Jonathan Smith, alias " Job ". Capitaine du troisième régiment d'infanterie. Mort au combat il y a six jours dans la région des parcs. Avenue Nuevo Antechrist et Megalenguas. Destruction cellulaire 80 %. Capacité motrice quasi nulle. Capacité intellectuelle 20 %.
   Le Plasmatron récupéra quelques données de plus et débrancha le cordon ombilical.
   — Capitaine Harlan, dit-il, maintenant je sais où vous trouver.
   D'un pas ferme et rapide, il prit la direction du sud-ouest. Il évita les zones où les bombes avaient laissé des cratères de la taille de stades olympiques en corrigeant sa direction au millimètre prés. Quand il rencontrait un obstacle qu'il ne pouvait contourner, simplement il l'escaladait puis continuait son chemin.
   Au petit matin, il arriva dans une zone industrielle où miraculeusement l'artillerie avait épargné la majorité des édifices. Il vit des cadavres un peu partout, soldats ennemis et alliés étalés à tort et à travers. Dans les rues étroites, ici et là, les corps mis en pièces témoignaient de la cruauté de la bataille.
   « Quel gâchis en unités organiques », pensa le Plasmatron tout en foudroyant d'un jet de vapeur un chien blessé qui essayait de trainer son corps loin de là.
   — J'y suis presque, Harlan.
   L'œil de la machine observa au loin les faibles rayons d'un soleil moribond, une tache de clarté dans un ciel couvert de cendres.
   — Here comes the sun, and I say, it's all right…, fredonna-t-il.
   Il continua sa progression jusqu'à ce qu'il arrive à la région des parcs. Un espace ouvert où autrefois avaient proliféré les plus jolies bois et jardins, un poumon vert qui servait à oxygéner la ville et qui, à cause de la guerre, s'était transformé en une contrée infernale de tranchées et de boue.
   Le Plasmatron avança au milieu du bourbier et commença à scanner les corps.
   Vers midi, dans une espèce de fosse commune infestée de rats, il trouva enfin le corps du Capitaine Harlan.
   — Euréka ! s'exclama-t-il, et à l'intérieur du dôme transparent de sa tête apparu un point bleu qui, peut-être, traduisait une forme de joie.
   De ses deux tentacules articulés il souleva les restes du cadavre de Harlan et l'examina avec attention. Puis il le plaça contre son torse comme une mère berçant son enfant.
   « Pour un humain, pensa-t-il, l'aspect de cet homme devrait être répugnant. »
   Au capitaine lui manquait l'œil gauche et il avait la moitié du visage brûlé. Après un examen plus complet, il détermina que non seulement il avait une importante fracture du lobe frontal droit mais aussi la colonne vertébrale entièrement détruite.
   Le Plasmatron sortit une petite aiguille et l'introduisit dans le coin de l'œil sain. Un liquide de la couleur de l'urine courut directement au cerveau et en moins de trois secondes produisit son effet.
   Le Capitaine Harlan ouvrit son unique œil et contempla la machine.
   — Je vous salue, Capitaine Harlan ! Unité de recherche et de messagerie Classe B au rapport. Le colonel Marcus vous demande de rassembler vos hommes immédiatement et de faire route vers le district de l'autre côté du fleuve. Je répète. Vous devez réunir vos hommes et les retirer immédiatement de ce lieu. Unité Classe B reste en attente d'une réponse.
   Harlan cria et alors, de sa bouche tombèrent des centaines de vers.

FIN



© 2008, Ariel S. Tenorio. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean Claude Parat. Titre original : « ¡Zombie, responde!, ordenó el Plasmatrón ». Axxón 191 - novembre 2008. L'illustration est de Fraga.

 
 

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16/02/12