JP4.jpg

Jean-Pierre Planque
Ce texte reste pour le moment inclassé, inclassable et... inédit. Comme je le dis dans ma réponse au Lecteur, c'est peut-être, comme dans l'esprit de Marie, une esquisse au cœur de l'errance, une ultime tentative forcément maladroite d'explication pour se rassurer, une méditation sur la lumière : le Blanc qui contient toutes les couleurs, tous les possibles, tous les mondes...

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème


 « Tu viens toutes les nuits dans mes rêves
 Ton corps étendu près du mien
 Comme un nuage comme un câlin
 Viens dans mes rêves... »
 (Anonyme)

ÉCRIRE

  J’ai produit en quelques siècles une telle masse de textes, de messages et correspondances que je me sens aujourd’hui non point explosé ou détruit mais harassé, fatigué. Un poids écrase mes épaules et les meurtrit, mon dos se voûte et implore la fin. Je ne trouve plus la force de me laver. Je n’ai même plus le temps de caresser ma chienne ni de parler avec mon fils, de chercher dans mon âme la force d’un moment pour vivre un peu ; je veux dire : être un homme, un être humain, ou plus simplement une créature de Dieu... Ce serait tellement plus heureux d’être un arbre ou une plante et d’attendre le soleil ou la pluie, de lancer vers le ciel mes branches ou de dormir dans la rosée.
  J’écris, j’écris sans cesse... Pauvre petit scribe inspiré par un amour qui est parti dans les étoiles.

  Qui me lira un jour ? Suis-je fou au point d’aller au-delà de mes forces ?
  Mais elle est là, toujours à mes côtés, qui me demande d’écrire, toujours écrire pour les humains.
  Suis-je le dernier écrivain sur cette Terre qu’un jour elle a quittée... ?

  « Chouchou, tu arrêtes ! Tu arrêtes d’écrire ça ! »
  La main de Marie écrasa la touche Echap.
  « Je ne suis pas partie ! Fais-moi plaisir, Ange d’amour, écris en vrai. »
  Que pouvais-je bien lui répondre ? Ses doigts venaient d’effacer trois siècles de littérature…

CATHARSIS

  Pierre tournait dans le salon depuis quelques minutes.
  Puis il lança sa première flèche :
  « Nous n'y arriverons jamais, dit-il. Toujours sur la brèche, sur le fil du rasoir... Comme si nous nous étions rencontrés le matin même. Tu veux me lire, et moi je veux te vivre. Qu’arriverait-il demain si tout se mettait à brûler ? Tu imagines, Chérie ? Plus rien… Des enfants, nous sommes comme des enfants, jamais contents ! Toujours prêts à se battre et toujours à s'aimer. C'est épuisant... »
  Marie soupira, repoussa la sculpture qui naissait dans ses mains et tourna son corps vers Pierre. Son visage s'éclaira.
  « Tu es chiant, Pierre, mais je t'aime. Je t'ai dit cent fois que j'avais envie de te battre ou même de te tuer. L'ai-je fait ? Dans les pires moments, j'en étais incapable. J'ai trop besoin de toi et de nous !
  — Mais alors ?
  — Alors, je te l’ai dit : rien n'est jamais acquis pour toujours. Chaque jour, nous découvrons ensemble quelque chose de nouveau. Et c'est ce qui nous fait avancer. Nous, et notre amour. »
  Pierre se leva et tourna encore dans le salon. C'était sa manière à lui de réfléchir et de penser. Il redressa un tableau, arrangea quelques livres dans la bibliothèque.
  « Chérie, dit-il, parfois je ne te comprends pas. C'est horrible ! Alors, c'est comme si le monde s'écroulait. Je pleure comme un gamin dont le château de sable vient d'être emporté par les vagues.
  Mais je suis là, non ?
  — Oui, répondit Pierre. Tu es toujours en moi. Mais quand je saisis mal ta pensée, le sens de tes paroles, je ne sais plus. Et alors je suis triste à mourir et j’écris n’importe quoi. J’ai même envie de tout casser !
   — Chéri, qu’est-ce qui ne va pas ? »
  Le corps de Marie se dressa. Elle posa sa sculpture et s'avança vers Pierre. Le paréo bleu qu'il lui avait offert flottait autour de sa peau.
  « Embrasse-moi, dit Marie. Aime ta femme au plus profond ! »
  Pierre savait sans savoir ce qu’il allait lui répondre. Tout son corps se tendait vers la femme qu’il aimait. Son désir d’elle le brûlait. Il regarda les flammes dans la cheminée.
  Le feu. Le feu qui brûle et épure tous les mots.
  Tous les maux…

DÉ-LIRE

  Je me souviens que la couverture s’est enflammée.
  C’était épouvantable. Je me suis précipité vers la cheminée pour tenter d’étouffer les flammes. Mais j’étais trop faible. Ma femme venait de me secouer et même de me frapper.
  Comprenez bien : Marie n’est pas une faible femme. Sa force est redoutable et quand elle me demande une histoire, sa force est décuplée...
  Cette fois, elle l’avait, son histoire !
  J’ai trébuché, alors mon pyjama made in Hong Kong, en soie synthétique, a pris feu. Ce fut comme si l’enfer se déversait sur moi. J’ai hurlé. Mon corps s’est tordu en tous sens. La soie brûlante pénétrait dans ma chair et j’ai pensé à tous ceux que le feu avait mangés avant moi : le napalm au Viêt-nam et les fours dans les camps...
  Marie hurlait elle aussi. Elle est sortie du salon, puis est revenue très vite. J’ai senti le choc apaisant de l’eau, et puis la douleur s’est calmée. Le feu s’était éteint. Avait-elle fait ce qu’il fallait ? J’entendis qu’elle appelait les secours, téléphonait aux Urgences...
  Je ne me souviens plus très bien de la suite... J’occupe aujourd’hui un lit dans le service des grands brûlés du Professeur Deschamps. On m’a greffé de la peau neuve sur les jambes, sur les bras et la poitrine. Mes mains ne sont pas détruites, pas plus que mon cerveau. J’écris. J’écris pour dire au juge que Marie n’y est pour rien et qu’elle a tout fait pour me sauver. Loin d’elle, j’écris ces quelques mots et je l’aime.   
  
Tu sais, Chérie, je vais l’écrire cette putain d’histoire qui te fera tomber sur le cul et dire : « C’est lui, c'est mon amour qui a écrit un truc pareil... » Je te le promets, même si la peau de mes jambes que tu as tant aimée commence à sentir mauvais...

RELIRE

  « Monsieur Pierre Delville ?
  — Oui...
  — Pardonnez-moi de vous déranger. Mon nom est Sébastien Lenoir. Je suis missionné par la compagnie européenne d’assurance Label and Co. C’est au sujet de votre accident... »
  Pierre hocha la tête et pinça les lèvres. Que voulaient-ils encore ?
  Il fit pivoter le fauteuil électrique.
  — Venez, suivez-moi. Et... fermez derrière vous ! »
  Ils traversèrent un couloir, puis entrèrent dans un immense salon meublé avec goût. Une bibliothèque occupait tout un mur, des tableaux donnaient à l’ensemble une note joyeuse et l’on apercevait des sommets enneigés à travers une large baie vitrée... Sébastien Lenoir semblait impressionné par l’homme qui manœuvrait habilement en direction d’un fauteuil orné d’un paréo bleu. Dans la fausse cheminée, un système hautement sophistiqué entretenait l’illusion d’un feu de bois.
  Pierre se contorsionna, puis se hissa à la force des poignets dans son fauteuil favori.
  — Laissez, dit-il. Je me débrouille très bien. Asseyez-vous là. »
  L’agent d’assurance s’assit. Il ouvrit la serviette qu’il avait posée sur ses genoux.
  — Comme je vous l’ai dit, je suis venu pour vous poser quelques questions.
  Oui... »
  Pierre n’avait jamais été très bavard. C’était un trait de caractère qu’on lui reprochait depuis son enfance. Il était économe pour les mots comme pour le reste et considérait que parler était bien souvent une perte de temps. Il préférait écrire...
  Voilà, dit Lenoir. D’abord, je suis heureux de constater que votre salon a été entièrement restauré et qu’il ne reste plus trace...
  Si, s’insurgea Pierre, regardez ! »
  Il désignait la fausse cheminée.
  « Pensez-vous que je puisse supporter ça encore longtemps ?
  Mais, vous savez bien…
  Quoi ? grimaça Pierre. Si je sais que j’ai été brûlé ? Oh, que oui ! Pensez-vous que ça m’empêche de vivre… Alors, un bon vrai feu de bois me réconforterait davantage que cette horreur. Surtout en plein hiver. Mais je n’ai toujours pas compris le but de votre visite. Tout a été réglé, y compris avec la clinique.
  Peut-être pas, avança Sébastien Lenoir.
  Comment cela ?
  Voyez vous, outre le fait que je sois un modeste employé chez Label and Co, je suis aussi un fan de Pierre et Marie Delville. Et j’ai lu tout ce qu’ils ont écrit ! »
  Il tira de sa serviette un livre aux pages écornées.
  Par exemple ce recueil, ajouta-t-il. Dans Lire, écrire et dé-lire, vous écrivez, page 127, je cite : J’étais trop faible. Ma femme venait de me secouer et même de me frapper. Qu’en pensez-vous ? »
  Pierre éclata d’un rire énorme.
  Vous êtes drôle ! Ai-je l’air d’un homme battu ? Bon dieu, c’était un jeu entre Marie et moi. Un jeu intellectuel. Ah, quel plaisir ! Nous avons écrit des tas d’histoires ensemble. »
  Il eut un geste de dépit :
  Vous ne pensez tout de même pas qu’elle ait tenté de me tuer réellement ?
  Franchement, non. Je ne suis pas inspecteur de police, mais reconnaissez que si votre femme ne vous avait pas choqué avant le début d’incendie…
  Mais c’est de la fiction, pas une preuve ! s’insurgea Pierre. Pensez-vous que nous relisons tout ce que nous écrivons ? Je vous répète que c’est un jeu. Un jeu inspiré de notre vie, certes, mais… Vous voulez de l’argent ? C’est ça ?
  L’assureur eut un sourire gêné.
  Pardonnez-moi, dit-il. J’ai simplement saisi l’occasion d’une enquête de routine pour vous demander une faveur.
  Oui… »
  Pierre commençait à s’impatienter. Marie n’allait pas tarder à rentrer du marché et ce fâcheux qui n’en finissait pas de tourner autour du pot.
  Continuez d’écrire ensemble, osa enfin l’assureur. Vous êtes vraiment très bons. On croit à vos histoires croisées. On y croit tellement qu’on en finit souvent par… douter !
  — De quoi ? demanda Pierre. De notre santé mentale, ou de la réalité ? »
  Il sourit et actionna ses jambes virtuelles pour se lever. Il se passerait du fauteuil roulant pour cette fois… Merci à la filiale anglaise de Label and Co !
  Ne vous inquiétez pas pour nous, ajouta-t-il. La sortie est par là. »

  Alors que l’homme se dirigeait vers la porte après lui avoir gauchement serré la main, Pierre pensa : Elle va aimer l’histoire du fan assureur, sûr qu’elle va aimer !

SOUVENIR

  Marie se souvenait. Pierre lui avait parlé d’un souvenir. C’était il y a longtemps...
  Un homme était mort qui n’était pas pour lui un ami, même s’il l’estimait. Non, c’était un écrivain de science-fiction qu’il avait beaucoup lu.
  « Tu sais, Chérie, disait Pierre, cet homme-là était un visionnaire que tu devrais lire. Un visionnaire un peu parano et schizo, mais alors... Il avait tout vu et tout compris du monde futur, et sa culture était grande. Il citait Saint-Augustin, était apprécié par la communauté homo de Berkeley en Californie, s’était marié trois ou quatre fois. Dans les interviews, il était capable de défendre une idée et, trois minutes plus tard, son contraire. Des tas de films ont été adaptés de ses romans. Mais le plus impressionnant, c’était sa fascination pour les univers divergents, les réalités parallèles, et la possibilité pour un être d’exister dans plusieurs réalités à la fois. Ce qu’il décrivait n’avait rien à voir avec un monde bien défini et bien carré. Il était proche du bouddhisme... »
  Marie avait écouté Pierre. Elle l’avait senti comme toujours passionné. Certaines choses l’avaient gênée, mais elle s’était retenue de réagir. Elle avait envie qu’il lui parle, qu’il aille au bout de sa pensée.
  Pierre avait poursuivi :
  « Il a donné une conférence dans une ville de France dont le titre était, si je me souviens bien, Si ce monde ne vous plaît pas, choisissez-en un autre. C’était presque le slogan, plus de vingt ans plus tôt, des alter mondialistes en Amérique du sud : D’autres mondes sont possible ! »
  Pierre s’était tu, comme s’il avait tout dit.
  Alors, Marie :
  « Que veux-tu me dire vraiment, Pierre ? Parle, parle encore. Quand cet écrivain est mort, qu’as-tu fait ? »
  Elle avait voulu savoir la suite et s’était sentie capable de le frapper pour extirper de lui ce qu’il essayait manifestement de lui dire.
  Pierre avait hésité :
  « Oh, tu vas me trouver ridicule... »
  Il avait longtemps regardé Marie. Il aurait tant aimé caresser son visage et se perdre un moment contre son corps, ne plus parler de rien. Mais il fallait parler, dire la suite de l’histoire...
  « Jeanne, ma première femme, venait de quitter ce monde, avait-il dit. C’était elle qui m’avait parlé de Dick. Alors, le spiritisme... »
  Marie s’était énervée. Ses mains avaient saisi le cou de Pierre sans trop le serrer :
  « Je me fous de Jeanne ! Parle ! Dis-moi ce que tu as fait !
  Oh, c’est stupide, avait répondu Pierre comme pour s’excuser. On interroge un guéridon. On pose une question et l’on sent un mouvement dans les mains. Il suffit de se laisser aller. Un mouvement pour oui, et deux pour non, ou alors les lettres : un pour A, deux pour B... On pose une question et la réponse vient dans les mains... »
  Marie comprenait mal ces choses. Elle n’aurait jamais tenté une telle expérience qui tenait pour elle de la sorcellerie. Il ne lui serait jamais venu à l’idée de déranger l’esprit des morts – si tant est que l’esprit survive au corps – mais elle avait envie de savoir. Si Pierre s’était risqué à en parler, c’était forcément important pour elle et pour lui.
  Ses lèvres avaient effleuré celles de Pierre.
  « Parle, l’avait-elle supplié. Dis-moi la suite. Notre lit s’impatiente... »
  Pierre l’avait encore regardée. Sa bouche, son cou et ses épaules. Il avait envie de ses oreilles... Pourquoi les lui refusait-elle ? Et puis la couette, là, pas loin. Marie trouvait toujours les meilleurs arguments pour le faire parler...
  « J’ai interrogé le guéridon, avait-il dit. J’ai demandé : "Que fait Dick ? ". Et j’ai reçu la réponse : "Il écrit." Alors j’ai demandé : "Qu’écrit-il ?" et la réponse est venue dans mes mains : " Flamme, le feu follet ". Alors, j’ai aimé ce titre. J’étais heureux d’apprendre qu’un écrivain puisse poursuive son œuvre dans un autre univers. Surtout lui ! Plus tard, alors que je ne t’avais pas encore rencontrée, j’ai écrit Le Dernier Clochard. Il s’appelait Jack o’ lantern, traduction de feu follet. C’était une sorte de clin d’œil pour Dick... »
  Marie sourit. La présence de Pierre était toujours là, partout dans le salon. Même s’il était un jour parti, il serait toujours avec elle, tout près. Lui, son amour, son écrivain. À force de chercher, elle avait trouvé la réponse.
  Elle s’était allongée sur leur lit, avait fermé les yeux, puis avait envoyé vers lui cette pensée :
  « Flamme, le Feu Follet, trois F ! C’était le code du blanc : #FFF. #FFFFFF est le code RVB du blanc, en "toutes lettres", mais quand tu as trois paires identiques, tu peux utiliser la version abrégée #FFF, acceptée par la plupart des programmes... »

  
Pierre avait-il reçu son message, ou était-il à son tour avec son Dick, pris dans l’angoisse de la page blanche ? Mort, essayait-il encore de lui écrire, et sans y parvenir...
  Elle prit le chat entre ses bras et quitta le chalet.
  La neige, du blanc à perte de vue, et le froid qui la glaçait...

FIN

© Jean-Pierre Planque. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Nouvelles

Biographie

Karma

Konrad et Karina

02/12/06 & 16/03/11