La nouvelle



   Je me souviens encore du jour où elle est arrivée à la maison. C'est le jour où ma petite sœur a dit « ma » pour la première fois. Ils la lui ont achetée pour la récompenser de ce premier mot.
   Dès que je l'ai vue, j'ai senti qu'elle était méchante. Non seulement cette poupée de chiffon était la plus laide que j'aie jamais vue, mais les boutons qui étaient ses yeux brillaient d'une haine féroce.
   — Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne vas pas être jalouse, me demanda maman en me voyant grave et silencieuse.
   — Non, c'est simplement que… Elle est si vilaine. Elle a un œil plus haut que l'autre, elle n'a pas de nez, et sa bouche tordue ne se ferme pas complètement… On dirait qu'elle a des dents aiguisées. Et pourquoi ses cheveux en filasse sont-ils si emmêlés et sales ? Et cette couleur verte !
   Papa riait :
   — Tu exagères ! Elle n'est pas si vilaine ! Ou plutôt sa laideur fait partie de son charme. De plus, elle plaît à ta sœur, et c'est pour elle. La prochaine fois que tu apprendras quelque chose de nouveau, nous t'achèterons un jouet à toi aussi. D'accord ?
   Alors, mes parents ont considéré que la discussion était close. Ils ont mis ma petite sœur dans son parc et se sont assis devant la télé. C'était mon programme préféré, mais je ne pouvais pas me concentrer ; il m'était impossible de détourner mon regard de la petite qui embrassait et cajolait cette horrible poupée à laquelle je ne faisais aucune confiance. Je suis allée dans ma chambre et j'ai choisi la plus jolie Barbie que je possédais. Je suis vite redescendue et ai essayé de la substituer à la vilaine poupée. Ma sœur s'est mise à pleurer. Maman s'est immédiatement approchée et m'a brutalement arraché la Barbie des mains.
   — Est-ce que je t'ai pas dit que ces poupées ne conviennent pas pour une enfant aussi petite ? Qu'est-ce que tu veux ? Faire du mal à ta petite sœur ?

   Il se trouve que depuis sa naissance nos parents ne cessaient pas de me demander quels étaient mes sentiments pour elle, si je ne pensais pas qu'ils m'aimeraient moins quand je ne serais plus le bébé de la maison… Et plus je tentais de leur expliquer que j'étais très heureuse de ne plus être seule et d'être la grande sœur, plus ils semblaient découvrir dans chacun de mes faits et gestes les signes cachés de ce que devaient être mes véritables sentiments. « Il est normal d'être jalouse », répétaient-ils. Pourquoi faisaient-ils tant d'histoires ?
   C'est ainsi que toutes mes tentatives pour me défaire de cette poupée ont été interprétées comme une volonté d'attirer l'attention ou comme une haine refoulée, ou je ne sais quoi d'autre. Si bien qu'ils m'ont emmenée chez le médecin.
   J'ai essayé d'expliquer à celui-ci, comme je l'avais fait pour mes parents, que cette poupée avait quelque chose de malsain et que, j'en étais persuadée, elle finirait par faire du mal à ma petite sœur. La preuve en était les petites griffures qui apparurent mystérieusement sur son corps à peine étais-je rentrée à la maison. Et, bien entendu, je n'en étais pas la cause. Bien sûr, le médecin (comme les autres) les attribua à ma grande imagination et ajouta que les griffures étaient tout à fait normales chez un tout petit qui fait connaissance avec le monde. Il dit encore qu'il me trouvait un peu crispée, mais qu'il n'y avait pas de motif de s'alarmer. Il m'interdit de regarder autant la télévision. (Surtout les programmes violents, dit-il. Et il faut se méfier des bandes dessinées, certaines sont assez agressives.) Et il me prescrivit des comprimés pour me détendre et mieux dormir. À la première prescription, j'ai dû me résigner, mais n'ai pas accepté la seconde. Maman me fourrait le comprimé dans la bouche et, dès qu'elle ne faisait plus attention, je le crachais. Heureusement. Sans quoi je n'aurais pas été réveillée cette nuit-là.

   J'ai été réveillée par un bruit étrange provenant de la chambre de ma sœur. C'était comme si l'on avait traîné un objet dehors, à travers l'étage. Je me suis levée et, en veillant à ne pas faire de bruit, je me suis dirigée vers l'endroit. C'est alors que mes soupçons se sont confirmés.
   La poupée était sur la poitrine de ma sœur, sa bouche répugnante exagérément ouverte, montrant ses crocs énormes et pointus. On aurait dit qu'elle absorbait le souffle du bébé qui, pendant ce temps, dormait innocemment. Ses petites lèvres prenaient une teinte violacée. J'ai crié, j'ai bondi jusqu'au berceau et, d'un coup, j'ai lancé la poupée contre le mur. Ma sœur s'est réveillée brusquement et, désespérée, s'est mise à pleurer.
   Nos parents se sont précipités dans la chambre. C'est leur expression d'horreur et d'incompréhension qui m'a surtout blessée. Bien sûr, ils n'ont pas cru à mon histoire. Je suis allée voir le médecin deux fois par semaine au lieu d'une fois, et ils ont engagé une garde d'enfant qui devait nous surveiller constamment et qui, en outre, devait coucher dans la même chambre que ma sœur. Par égard pour moi, sans doute, ils me dirent que cela n'avait rien à voir avec l'épisode de la nuit, mais que le médecin avait trouvé le poids de la petite insuffisant pour son âge et qu'elle lui avait parue assez fatiguée. À aucun moment, ils n'ont pensé établir un lien avec l'arrivée de la poupée. Ils croyaient probablement que j'étais plus ou moins en cause. Quoi qu'il en soit, la présence d'Ana à la maison a été pour moi un soulagement. Si le bébé ne restait pas seul, la poupée ne pouvait pas lui faire de mal.

   Toutefois, le calme n'a pas duré. Mes parents étaient allés au théâtre ce soir-là. Ana nous a préparé à manger puis s'est mise à regarder la télévision avec moi, tandis que ma sœur jouait dans son parc. Ana trouvait que le médecin et mes parents exagéraient en ce qui concernait mon "problème" de sorte que, dans toute la mesure du possible, elle contrevenait aux consignes. Nous étions presque complices. Pas plus que moi elle n'aimait la poupée et elle la laissait dans la chambre à la première occasion. Elle était plus forte que moi quand il s'agissait de convaincre ma petite sœur de changer de jouet.
   Tout à coup, le téléphone a sonné. Ana a répondu comme si elle avait attendu l'appel. C'était son amoureux. Il était dans l'armée et avait une permission ce soir-là. Il souhaitait la voir, et elle a dit oui.
   Elle a sorti la petite de son parc et l'a placée à côté de moi.
   — J'ai quelque chose d'important à faire.
   — Tu vas voir ton amoureux ? Pourquoi est-ce qu'il ne vient pas ici ?
   — Parce que… dit-elle, un peu gênée – il n'aime pas les enfants. Tu comprends ? Je n'en ai que pour quelques minutes.
   — Maman a dit que tu ne peux pas nous laisser toutes seules, ai-je répondu, inquiète.
   Ana soupira et regarda le plafond en secouant la tête :
   — Oui, cette idée stupide que tu vas faire du mal à ta petite sœur... Écoute, tu ne dois pas t'occuper de ces sottises, me dit-elle en prenant mon visage entre ses mains. Tu es gentille et responsable. J'en ai pour quelques minutes, je te le jure. J'ai sorti la petite de son parc, comme ça tu pourras t'occuper d'elle si elle a besoin de quelque chose. Nous ne voulons pas que tu te fasses mal en essayant de la sortir de là, n'est-ce pas ?
   Et, disant cela, elle se leva, prit son sac pour se diriger vers la porte.
   — Mais celle-là peut lui faire du mal !
   Ana s'arrêta pile et se tourna vers moi :
   — Ah, oui ! L'histoire de cette horrible poupée...
   Elle se mit à me parler sur ce ton ridicule, faussement cérémonieux que prennent les adultes pour s'adresser aux enfants, comme si nous étions idiots :
   — Il n'y a rien à craindre. Elle est dans la chambre. Elle ne peut pas descendre l'escalier et ta sœur ne peut pas le monter ; les barrières de sécurité les en empêchent. Maintenant je vais simplement au café du coin. Rien que cinq minutes, promis. Qu'est-ce qui peut se passer en cinq minutes ? S'il te plaît. Porte-toi bien ! Je ne serai pas longue.
   Pour la première fois, je me suis rendue compte du danger qu'il y a à ne pas respecter les consignes.

   Dès que la porte s'est refermée, les murmures ont commencé. J'ai décidé de les ignorer et me suis mise à jouer avec la petite. Ensuite, ce n'était plus des murmures qui se faisaient entendre, mais très nettement son nom. La poupée l'appelait. Ma sœur a commencé à ramper vers l'escalier. J'ai couru vers la sortie et j'ai ouvert la porte pour voir si Ana n'était pas dans les parages, mais je ne l'ai vue nulle part. D'ailleurs, j'ai eu l'impression que toute la rue était déserte. Quand je suis revenue dans le salon, ma sœur était parvenue au milieu de l'escalier. Comment avait-elle fait pour ouvrir la barrière ? Je suis montée précipitamment. L'autre barrière était ouverte elle aussi. J'ai eu peur, très peur. J'ai essayé de la convaincre de descendre. Je n'osais pas la porter dans mes bras, j'avais peur qu'elle m'échappe. Je ne pouvais pas la tenir. Comment l'aurais-je pu quand je n'avais que six ans ? Mais j'ai essayé de toutes mes forces, je pleurais, je la suppliais, je lui promettais des tas de choses. J'ai essayé, je jure que j'ai essayé.
   Nous sommes arrivées à la porte de la chambre. La poupée continuait à l'appeler. J'ai décidé d'entrer et de l'éloigner. J'ai allumé la lumière. J'ai parcouru toute la pièce sans la rencontrer.
   — Qu'est-ce que tu veux ? Qu'est-ce que tu cherches ? Pourquoi veux-tu faire du mal à ma petite sœur ?
   Dans la chambre régnait un silence total. Alors je le lui ai dit, et cela venait du fond du cœur. Oui, vraiment du fond du cœur :
   — Ne lui fais pas de mal, je t'en prie ! Prends-moi ! Ce que tu veux faire, c'est à moi qu'il faut le faire !
   —La porte se ferma derrière moi, et un coup violent à la tête me fit perdre connaissance pendant je ne sais combien de temps. Quand je suis revenue à moi, la chambre était si obscure que je ne distinguais rien. La terreur s'empara de moi. Etait-elle morte ? Alors, c'était ça ? La poupée m'avait échangée contre ma sœur ? Et qu'était-il advenu de ma…
   — Petite sœur ?

o


   — C'est un cas très curieux, expliqua le chef du service de psychiatrie à la jeune interne. Cela fait huit ans qu'elle est ici et elle ne fait apparaître aucun changement. Elle s'en tient à son histoire qui reste aussi cohérente que le premier jour, et elle paraît toujours aussi sincère quand elle parle de l'amour qu'elle porte à sa sœur. Pour elle, tout s'est passé exactement comme elle le rapporte. C'est sa réalité.
   La jeune femme observait par la vitre de la porte l'adolescente assise sur le sol et qui berçait en permanence une poupée de porcelaine.
   — Et cette poupée ? D'où sort-elle ?
   — C'est aussi un mystère. Personne ne le sait. Les parents n'ont jamais acheté ce genre de poupée. Les deux enfants étaient beaucoup trop petites pour un jouet aussi délicat. L'apparition de cette poupée est aussi mystérieuse que la disparition de la poupée de chiffon et de la petite. La police n'a jamais retrouvé le corps. Mais… tout laisse à penser qu'elle est morte.


o


   Je ne savais pas ce qu'elle voulait, je ne savais pas comment te défendre. Je ne pouvais pas imaginer que ce qu'elle voulait, c'était jouer avec toi pour toujours dans son monde. Et maintenant tout ce qui t'unit à nous, c'est ce corps de porcelaine.
   Peut-être existe-t-il un moyen de te faire revenir. Peut-être trouverai-je la façon de te libérer de ta prison de porcelaine. Tant que tu restes entière, tant que tu ne te casses pas, tu pourras peut-être revenir. II faut que je trouve le moyen, il le faut. En attendant, ne t'inquiète pas, petite sœur, je te protégerai, je te protégerai…

FIN


© Tanya Tynjälä. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Titre original : Mi Hermanita.

 
 

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23/01/10 actualisé le 21/03/11