Li–Cam, auteure de littérature SF et Fantastique, est née à Lyon en 1970, ville dans laquelle elle réside toujours aujourd’hui.
Passionnée de littérature
fantastique et SF, ses écrits traduisent ses questionnements sur la différence, la tolérance et la quête d'identité. Elle considère cette forme d’expression comme un pont entre son univers intérieur et la réalité de ce monde. Elle dit souvent que l’écriture représente pour elle « une planche de salut » à laquelle elle se cramponne, un instrument de compréhension qui lui permet de mieux appréhender les sentiments ambivalents et les paradoxes qui l’animent.
Petite Biblio

• Elegy n°41 : Une espèce de monstre(s) - Fantastique - avril 2006
• Organic Editions - collection "petite bulle d'univers" : La petite Bébeth - nouvelle graphique jeunesse - genre fantastique - décembre 2005
• Khimaira n°1 (2ème génération) - Rédemption pour un Stryge - Fantastique - janvier 2005
• Univers et Chimères n°2 : Le sillage ro
uge sang - Fantastique - juillet 2005
• Organic Editions - collection "petite bulle d'univers" : Tête à Tête - nouvelle graphique jeunesse - genre Fantastique - avril 2005

• Borderline n°1 : Maudite providence - Fantastique horreur - mars 2005
• Organic Editions - collection "petite bulle d'univers" - Alice en son for intérieur - nouvelle graphique jeunesse - genre Fantastique - novembre 2004
• Onire.com : ma médaille
est chatoyante mais son revers est crasseux - SF - février 2004
• AOC n°4 : Avis de grand froid sur les sardines - SF / Anticipation
- août 06
• Horrifique n° 53 - Ambidextria - Fantastique horreur - août 06
• Organic Editions - collection "petite bulle d'univers" - Fuite de Fluide - nouvelle graphique junesse
- genre anticipation - septembre 2006
• Eclats de rêves : Le sillage rouge sang (2ème édition) - genre Fantastiq
ue
• Borderline n°6 - spécial « Femme fatale » - La muette - février 07.
• Griffe d'encre éditions :
La petite fille au cœur de marbre, anthologie « Ouvre-toi ! » - avril 07.

+ Un roman retenu pour publication, en cours de correction, et dont la parution est prévue pour fin 2007 ou début 2008.

 

Photos et bio/biblios Par titre Par auteur Par thème

   
   Je suis à genoux dans cette cave depuis trop longtemps, depuis toujours, il me semble.
   Je promène lentement la lame de rasoir le long de mon avant-bras. Le contact froid de l’acier coupant sur ma peau me fait à peine souffrir. Mon sang épais et presque noir perle le long de la plaie puis coule délicatement de mon poignet vers mon coude. Les gouttes de sang me caressent, glissent comme autant d’amantes affectueuses. Elles sont chaudes, langoureuses, jamais empressées, elles s’épaississent au contact de l’air, sont plus rapides à leur naissance qu’à leur mort, comme tout ce qui vit.
   Elles gouttent de mon coude sur mes cuisses. Je les sens qui viennent me frapper de leur enveloppe huileuse.
   Je ne cherche pas forcément à mettre fin à mes jours, mais si cette expérience doit me mener à la mort, ce sera sans doute une délivrance inespérée. Je n’ai pas peur de mourir. La mort est une noble tâche. Pour ceux de mon espèce, elle n’est pas donnée, elle est à faire.
   Il y a une ampoule qui brille de façon funeste au plafond, pendue, seule au bout de son fil électrique légèrement dénudé. Elle projette un cercle de lumière blafard sur le plafond décati. Je la contemple un moment. Je réalise que nous nous ressemblons elle et moi.
   J’étais faite pour rayonner et inspirer le meilleur aux hommes, or mon incapacité à sombrer dans l’oubli m’a broyée jusqu’à la moelle, a tué dans mon sein les merveilles qui s’apprêtaient à naître et je n’ai plus rien à donner… Hormis ce sang qui coule de ma cuisse vers la terre stérile de ce monde.
   Peut-être que ce liquide, s’il est encore fertile, pourra ensemencer ce sol et inoculer par ricochet un peu d’imprévu et de magie dans l’uniformité méprisante qu’est devenue l’humanité.

   Les Hommes, ces pauvres créatures à la compréhension si limitée, m’accusent d’avoir tué tous mes enfants. Quel crime atroce ! Quelle ignominie !
   Je vois les choses d’une toute autre façon. C’étaient mes filles, elles m’appartenaient.
   Je leur ai repris ce que je leur avais donné, c’était mon droit. Pour épancher ma rancœur, je dirais qu’en plus mes accusateurs sont de mauvaise foi. Il faut voir ce qu’ils en avaient fait… de mes chefs-d’œuvre… mes milliers de rêves devenus réalité… Ils les ont vidés de leur beauté, laissés exsangue dans la plus affreuse des indifférences. Mes filles n’auraient pas pu survivre longtemps dans un tel néant artistique. La vacuité, l’absence de sensation étaient des tortures insupportables pour elles. Je n’ai fait qu’écourter leur agonie.

   Ils ne veulent plus de mes surprises, même les plus belles. Ils ne croient que dans le contrôle et le matérialisme.
   Il n’y a plus d’Homme à ma mesure.
   Ce n’est pourtant pas faute d’avoir tenté l’impossible pour ranimer leur sensibilité, leur cœur d’enfants, cette corde délicate que j’aimais tant écouter vibrer. Ce son si mélodieux qui me transportait et récompensait tous mes efforts. J’ai tout essayé pour leur redonner un peu d’âme, le mysticisme, le lyrisme, le romantisme, le gothique, le flamboyant de mauvais goût, l’expressionnisme, le surréalisme, jusqu’à l’art contemporain et son discours conceptuel… une quasi-ineptie… une affreuse concession contre nature, un dernier effort dépourvu de volonté.
   Ils m’accusent d’avoir tué l’Art… Mais je n’ai fait que reprendre ce que je leur avais offert et qu’ils avaient tant négligé.
   L’Art n’appartient pas aux hommes, même pas aux plus inspirés. Ils n’avaient pas le droit de l’analyser, de le disséquer jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce faisant ils ont fait disparaître la magie et dévalorisé cette si belle appréhension intuitive de la vie qui faisait toute la beauté de leur condition. J’ai tué mes filles… Ces neuf muses si méprisées !

   Les perles de mon sang se fondent dans la vaine glaise de ce monde. Je les regarde s’infiltrer avec difficulté dans les interstices de la terre desséchée. Aurai-je assez de sang pour combler ces crevasses ?
   Au-dessus de moi, l’ampoule brille toujours.
   Je la vois à peine désormais. Ma vue se brouille. Les traînées de sang qui ornent mes bras se font de plus en plus sombres. La tristesse qui me sert le cœur commence à s’estomper.

   Je les entends qui marmonnent derrière la porte. Leur voix est si peu mélodieuse, si rustre. En projetant ma conscience vers eux, je vois leur corps trapu sans beauté, leurs yeux mornes et leur âme fugace, et je me demande comment Zeus a pu imaginer faire de ces enveloppes vides les dignes descendants des Dieux ?
   Il n’y a rien de divin chez ces créatures. Elles ne nous ressemblent que de très loin, des pâles copies façonnées dans la boue impie du règne animal.

   Et pourtant, j’ai aimé ces « pantins » comme mes propres enfants au point de prostituer mes filles pour assouvir toutes leurs aspirations créatives, de viles et inutiles tentatives pour la plupart.
   Je me souviens de ces mots de Michel Angelo, que seule son intelligence lui avait inspirés : « Le plus grand danger pour la plupart d'entre nous n'est pas que notre but soit trop élevé et que nous le manquions, mais qu'il soit trop bas et que nous l'atteignons. »
   Comme il avait bien pressenti le drame de l’Homme, ce manque d’ambition, cet enfermement dans le réel.
   De même, ma mémoire est encore imprégnée de cette phrase de Léonard de Vinci, mon plus beau réceptacle :
   « La science de la peinture est tellement divine qu'elle transforme l'esprit du peintre en une espèce d'esprit de Dieu. »
   Léonard, mon merveilleux amant. Il me suffisait d’effleurer sa fibre pour qu’il s’enflamme, et que son esprit tel un volcan, expulse mille idées géniales. Il n’a aimé que moi, m’ a offert son corps, son cœur et son âme. Je n’ai jamais plus entretenu depuis de feu plus fabuleux que le sien.
   Le rêve de Zeus de voir l’homme toucher du doigt celui des Dieux n’aura tout de même pas été si utopique, quelques-uns ont tutoyé les cieux, même s’ils sont trop peu nombreux.
   Et quelques siècles après Marcel Duchamp dira : « J'aime le mot "croire". En général, quand on dit je sais, on ne sait pas, on croit. Je crois que l'art est la seule forme d'activité par laquelle l'homme en tant que tel se manifeste comme véritable individu. Par elle seule, il peut dépasser le stade animal parce que l'art est un débouché sur des régions où ne dominent ni le temps ni l'espace. Vivre, c'est croire ; c'est du moins ce que je crois. »
   Il déclarera aussi que l’ « Art est mort », et le rapprochera un peu plus de la création divine en lui conférant l’archétype des attributs divins, car ce qui est mort l’est pour l’éternité.

   J’ai froid. Des frissons tantôt subtiles, tantôt brusques, secouent mon corps fragile. Mon sang s’écoule de plus en plus chichement. Il s’accumule autour de la plaie, il coagule et forme des perles de plus en plus replètes.
   La terre qui était si sèche se fait poisseuse contre mes genoux.
   Je n’aurai bientôt plus rien à prodiguer.

   Zeus m’a fait don de sa semence divine afin que j’enfante de ma mémoire des filles superbes modelées dans l’angoisse morbide de l’Humanité, des fées éthérées qui devaient insuffler une part divine à ceux que le néant terrifiait le plus… grâce à mes enfants les faibles d’esprit sont devenus des artistes, la peur de l’ultime échéance s’est muée en démiurge de magnificences.

   L’Art est le seul moyen de conjurer la mort pour les simples mortels.
   C’est la mémoire des Dieux.
   C’est moi, Mnémosine.

   Je plonge mes mains dans la terre ensanglantée. Elle est chaude, douce et rugueuse à la fois. Je pétris cet argile mortifère avec le peu de force qu’il me reste.
   Je sens l’espoir renaître dans le cœur de mon amant,
   Le beau Zeus est encore vivant…
   la flamme que je croyais pour toujours éteinte se ranime.
   Sans plus d’attache, qu’une étoffe dans le vent.
   Mon imagination se nourrit de mon désert bondé
   De ce terrible abîme,
   De mon bric-à-brac, de mon vice et de ma compassion.
   La vérité qui scintille dans la fange
   me suggère de fuir vers l’avant
   Et de me méfier du passé.

   Elle m’apprend que le plus grand des hommes
   Est encore loin du divin,
   Elle sous-entend, je le sais, que c’est une bonne chose.
   Moi Mnémosine, je vais vers la « Renaissance »,
   Je saigne à tous les vents et me purifie…

   Mon sang se désolidarise de la mère nourricière et se met à flotter, tel un crachin pourpre, plus pur que jamais, composé d’une infinité de petites perles toutes différentes, toutes magnifiques. Mes petites muses, mes filles chéries ressuscitées.
   Je les regarde s’éloigner, s’émanciper au gré des vents. Elles n’auront de cesse, je le sais, de chercher l’esprit fécond qui saura les aimer et de cette union naîtra encore et toujours cette expression magique de l’angoisse morbide qu’est l’Art.
   Autrement dit, Moi Mnémosine, la mémoire des Dieux…

   … Déesse dispensatrice d'illumination, fille de l'union incestueuse d'Ouranos, dieu du Ciel, et de Gaia, la Terre, amante de Zeus et mère des neuf muses, Calliope, Clio, Erato, Euterpe, Melpomène, Polymnie, Terpsichore, Thalie et Uranie.


FIN


© LI-CAM. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Perles de sang a été publié dans le n°30 du fanzine musical TWICE, en mai 2006.

Nouvelles

31/03/07