Je suis à genoux dans cette cave depuis
trop longtemps, depuis toujours, il me semble.
Je promène lentement la lame de rasoir
le long de mon avant-bras. Le contact froid de l’acier
coupant sur ma peau me fait à peine souffrir. Mon sang
épais et presque noir perle le long de la plaie puis
coule délicatement de mon poignet vers mon coude. Les
gouttes de sang me caressent, glissent comme autant d’amantes
affectueuses. Elles sont chaudes, langoureuses, jamais empressées,
elles s’épaississent au contact de l’air,
sont plus rapides à leur naissance qu’à
leur mort, comme tout ce qui vit.
Elles gouttent de mon coude sur mes cuisses.
Je les sens qui viennent me frapper de leur enveloppe huileuse.
Je ne cherche pas forcément à
mettre fin à mes jours, mais si cette expérience
doit me mener à la mort, ce sera sans doute une délivrance
inespérée. Je n’ai pas peur de mourir. La
mort est une noble tâche. Pour ceux de mon espèce,
elle n’est pas donnée, elle est à faire.
Il y a une ampoule qui brille de façon
funeste au plafond, pendue, seule au bout de son fil électrique
légèrement dénudé. Elle projette
un cercle de lumière blafard sur le plafond décati.
Je la contemple un moment. Je réalise que nous nous ressemblons
elle et moi.
J’étais faite pour rayonner et
inspirer le meilleur aux hommes, or mon incapacité à
sombrer dans l’oubli m’a broyée jusqu’à
la moelle, a tué dans mon sein les merveilles qui s’apprêtaient
à naître et je n’ai plus rien à donner…
Hormis ce sang qui coule de ma cuisse vers la terre stérile
de ce monde.
Peut-être que ce liquide, s’il
est encore fertile, pourra ensemencer ce sol et inoculer par
ricochet un peu d’imprévu et de magie dans l’uniformité
méprisante qu’est devenue l’humanité.
Les
Hommes, ces pauvres créatures à la compréhension
si limitée, m’accusent d’avoir tué
tous mes enfants. Quel crime atroce ! Quelle ignominie !
Je vois les choses d’une toute autre
façon. C’étaient mes filles, elles m’appartenaient.
Je
leur ai repris ce que je leur avais donné, c’était
mon droit. Pour épancher ma rancœur, je dirais
qu’en plus mes accusateurs sont de mauvaise foi. Il
faut voir ce qu’ils en avaient fait… de mes
chefs-d’œuvre… mes milliers de rêves
devenus réalité… Ils les ont vidés
de leur beauté, laissés exsangue dans la plus
affreuse des indifférences. Mes filles n’auraient
pas pu survivre longtemps dans un tel néant artistique.
La vacuité, l’absence de sensation étaient
des tortures insupportables pour elles. Je n’ai fait
qu’écourter leur agonie.
Ils
ne veulent plus de mes surprises, même les plus belles.
Ils ne croient que dans le contrôle et le matérialisme.
Il
n’y a plus d’Homme à ma mesure.
Ce
n’est pourtant pas faute d’avoir tenté
l’impossible pour ranimer leur sensibilité,
leur cœur d’enfants, cette corde délicate
que j’aimais tant écouter vibrer. Ce son si
mélodieux qui me transportait et récompensait
tous mes efforts. J’ai tout essayé pour leur
redonner un peu d’âme, le mysticisme, le lyrisme,
le romantisme, le gothique, le flamboyant de mauvais goût,
l’expressionnisme, le surréalisme, jusqu’à
l’art contemporain et son discours conceptuel…
une quasi-ineptie… une affreuse concession contre
nature, un dernier effort dépourvu de volonté.
Ils
m’accusent d’avoir tué l’Art…
Mais je n’ai fait que reprendre ce que je leur avais
offert et qu’ils avaient tant négligé.
L’Art
n’appartient pas aux hommes, même pas aux plus
inspirés. Ils n’avaient pas le droit de l’analyser,
de le disséquer jusqu’à ce que mort s’ensuive,
ce faisant ils ont fait disparaître la magie et dévalorisé
cette si belle appréhension intuitive de la vie qui
faisait toute la beauté de leur condition. J’ai
tué mes filles… Ces neuf muses si méprisées
!
Les
perles de mon sang se fondent dans la vaine glaise de ce monde.
Je les regarde s’infiltrer avec difficulté dans
les interstices de la terre desséchée. Aurai-je
assez de sang pour combler ces crevasses ?
Au-dessus
de moi, l’ampoule brille toujours.
Je
la vois à peine désormais. Ma vue se brouille.
Les traînées de sang qui ornent mes bras se font
de plus en plus sombres. La tristesse qui me sert le cœur
commence à s’estomper.
Je
les entends qui marmonnent derrière la porte. Leur
voix est si peu mélodieuse, si rustre. En projetant
ma conscience vers eux, je vois leur corps trapu sans beauté,
leurs yeux mornes et leur âme fugace, et je me demande
comment Zeus a pu imaginer faire de ces enveloppes vides
les dignes descendants des Dieux ?
Il
n’y a rien de divin chez ces créatures. Elles
ne nous ressemblent que de très loin, des pâles
copies façonnées dans la boue impie du règne
animal.
Et
pourtant, j’ai aimé ces « pantins »
comme mes propres enfants au point de prostituer mes filles
pour assouvir toutes leurs aspirations créatives, de
viles et inutiles tentatives pour la plupart.
Je
me souviens de ces mots de Michel Angelo, que seule son intelligence
lui avait inspirés : « Le plus grand danger pour
la plupart d'entre nous n'est pas que notre but soit trop
élevé et que nous le manquions, mais qu'il soit
trop bas et que nous l'atteignons. »
Comme
il avait bien pressenti le drame de l’Homme, ce manque
d’ambition, cet enfermement dans le réel.
De
même, ma mémoire est encore imprégnée
de cette phrase de Léonard de Vinci, mon plus beau
réceptacle :
«
La science de la peinture est tellement divine qu'elle transforme
l'esprit du peintre en une espèce d'esprit de Dieu.
»
Léonard, mon merveilleux amant. Il
me suffisait d’effleurer sa fibre pour qu’il s’enflamme,
et que son esprit tel un volcan, expulse mille idées
géniales. Il n’a aimé que moi, m’
a offert son corps, son cœur et son âme. Je n’ai
jamais plus entretenu depuis de feu plus fabuleux que le sien.
Le rêve de Zeus de voir l’homme
toucher du doigt celui des Dieux n’aura tout de même
pas été si utopique, quelques-uns ont tutoyé
les cieux, même s’ils sont trop peu nombreux.
Et quelques siècles après
Marcel Duchamp dira : « J'aime le mot "croire".
En général, quand on dit je sais, on
ne sait pas, on croit. Je crois que l'art est la seule forme
d'activité par laquelle l'homme en tant que tel se
manifeste comme véritable individu. Par elle seule,
il peut dépasser le stade animal parce que l'art est
un débouché sur des régions où
ne dominent ni le temps ni l'espace. Vivre, c'est croire ;
c'est du moins ce que je crois. »
Il déclarera aussi que l’ «
Art est mort », et le rapprochera un peu plus de la
création divine en lui conférant l’archétype
des attributs divins, car ce qui est mort l’est pour
l’éternité.
J’ai
froid. Des frissons tantôt subtiles, tantôt brusques,
secouent mon corps fragile. Mon sang s’écoule
de plus en plus chichement. Il s’accumule autour de
la plaie, il coagule et forme des perles de plus en plus replètes.
La terre qui était si sèche
se fait poisseuse contre mes genoux.
Je n’aurai bientôt plus rien
à prodiguer.
Zeus m’a
fait don de sa semence divine afin que j’enfante de
ma mémoire des filles superbes modelées dans
l’angoisse morbide de l’Humanité, des fées
éthérées qui devaient insuffler une part
divine à ceux que le néant terrifiait le plus…
grâce à mes enfants les faibles d’esprit
sont devenus des artistes, la peur de l’ultime échéance
s’est muée en démiurge de magnificences.
L’Art
est le seul moyen de conjurer la mort pour les simples mortels.
C’est la mémoire des Dieux.
C’est moi, Mnémosine.
Je plonge
mes mains dans la terre ensanglantée. Elle est chaude,
douce et rugueuse à la fois. Je pétris cet argile
mortifère avec le peu de force qu’il me reste.
Je sens l’espoir renaître dans
le cœur de mon amant,
Le beau Zeus est encore vivant…
la flamme que je croyais pour toujours éteinte
se ranime.
Sans plus d’attache, qu’une
étoffe dans le vent.
Mon imagination se nourrit de mon désert
bondé
De ce terrible abîme,
De mon bric-à-brac, de mon vice et
de ma compassion.
La vérité qui scintille dans
la fange
me suggère de fuir vers l’avant
Et de me méfier du passé.
Elle m’apprend
que le plus grand des hommes
Est encore loin du divin,
Elle sous-entend, je le sais, que c’est
une bonne chose.
Moi Mnémosine, je vais vers la «
Renaissance »,
Je saigne à tous les vents et me
purifie…
Mon sang
se désolidarise de la mère nourricière
et se met à flotter, tel un crachin pourpre, plus pur
que jamais, composé d’une infinité de
petites perles toutes différentes, toutes magnifiques.
Mes petites muses, mes filles chéries ressuscitées.
Je les regarde s’éloigner,
s’émanciper au gré des vents. Elles n’auront
de cesse, je le sais, de chercher l’esprit fécond
qui saura les aimer et de cette union naîtra encore
et toujours cette expression magique de l’angoisse morbide
qu’est l’Art.
Autrement dit, Moi Mnémosine, la
mémoire des Dieux…
… Déesse
dispensatrice d'illumination, fille de l'union incestueuse
d'Ouranos, dieu du Ciel, et de Gaia, la Terre, amante de
Zeus et mère des neuf muses, Calliope, Clio, Erato,
Euterpe, Melpomène, Polymnie, Terpsichore, Thalie
et Uranie.
FIN