José Vicente Ortuño
est né en 1958 et vit dans la région de Valence (Espagne) ; c'est un lecteur " compulsif " de science-fiction, d'imagination et de terreur. Il a toujours aimé inventer des histoires pour s'endormir, au lieu de compter les moutons, ce qui l'ennuyait.
Il est membre de la
TerVa (Tertulia Valenciana), une des associations littéraires les plus actives d’Espagne. Il collabore à la publication Fabricantes de sueños, anthologie qu’édite annuellement l’Asociación Española de Fantasía, Ciencia Ficción y Terror.

Ses parutions

Récits publiés dans Axxón : Frankenstein 2004 (145), La Responsabilité (152), Putréfaction (154), Terre calcinée (155), Par amour (158), L'Omelette (160).



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   Par cette matinée de printemps où le soleil brillait dans un ciel bleu et où les colombes bombardaient les bâtiments de leurs déjections avec une précision redoutable, qui aurait pensé qu'une terrible menace se profilait pour l'humanité ? Rien ne laissait prévoir qu'un malheur, une imminente catastrophe, une indicible horreur allait faire de cette journée un cauchemar.
   C'est par cette belle matinée que Juan s'éveilla. Rien ne pressait. C'était jour férié. Il resta quelques heures dans son lit à paresser. Puis la faim le décida à se lever. Il alla préparer son petit déjeuner.
   Il entra dans la cuisine en chantonnant, esquissa quelques pas de danse maladroits au son de Thriller, de Michael Jackson, qu'il sifflait faux. En même temps, il disposait tout ce dont il avait besoin pour déjeuner.
   Il plaça une poêle contenant de l'huile sur la plaque de vitrocéramique qu'il alluma. Pendant qu'elle chauffait, Juan, avec une précision de chirurgien, cassa deux œufs, les battit, ajouta une pincée de sel et versa le tout dans la poêle. La masse commença à croître. Juan la répartit sur toute la surface du récipient.
   La masse continuait à croître.
   Juan tapa dessus avec une cuillère.
   La masse continuait à croître.
   Intrigué, il vit l'omelette déborder de la poêle. Il éteignit la plaque.
   La masse continuait à croître.
   Il essaya de l'arrêter en tapant dessus. Mais elle avait désormais sa vie propre. Elle bougeait, palpitait, rampait dans sa direction, croissait irrésistiblement. Les coups restaient sans effet.
   Il recula, horrifié, tremblant, livide, devant l'horreur qui se formait sous ses yeux.
   L'Omelette palpitait, augmentait de volume, émettait un gargouillis sinistre. Elle se répandit à travers la cuisine jusqu'au frigo où elle s'arrêta. Elle mesurait maintenant un mètre de diamètre et semblait ne plus évoluer. De son centre commença à s'élever une protubérance qui, ensuite, se dédoubla. Puis les grosseurs s'ouvrirent et firent apparaître deux yeux énormes et méchants qui, après avoir jeté un regard circulaire, se fixèrent sur Juan.
Sylvain Euriot   Il décida que le moment était venu de prendre la fuite. Mais l'Omelette lui sauta dessus. Juan essaya de se dégager en tournant sur lui lui-même et se cognant contre les murs. En vain. La masse lui couvrait vicieusement la tête, et elle continua à bouger jusqu'à ce qu'elle l'ait complètement enveloppé. Juan et l'Omelette tombèrent sur le sol. Durant quelques minutes interminables, angoissantes, il se convulsa, puis il cessa de bouger.
   L'Omelette resta sur le corps immobile et continua de se développer en assimilant les sucs et les tissus de Juan. Quelques minutes plus tard, une Omelette de 80 kilos laissa derrière elle un tas de vêtements et d'os nettoyés. Elle avait désormais pris conscience d'elle-même. Elle s'aperçut qu'elle avait très faim et, étirant une partie d'elle-même pour former un tentacule, elle se mit à la recherche d'autres substances nutritives. Il lui fallait trouver de quoi répondre à ses attentes. Elle se dirigea vers la porte de la cuisine. Elle sortit dans le couloir et se déroula en ondulant jusqu'à l'endroit où ses sens lui indiquaient la présence de nourriture. Aussitôt, 50 kilos de chair canine se précipitèrent sur elle en aboyant. C'était Rusky, la mascotte de Juan. L'Omelette était dépourvue d'organe de l'ouïe, et, par conséquent, peu lui importaient les efforts fébriles déployés par l'animal pour lui faire peur ; ce qui l'embêtait, c'était de savoir qu'elle risquait de laisser sous ses crocs une partie d'elle-même. Mais elle ne s'inquiéta pas vraiment, parce qu'en fait elle n'en avait guère la possibilité. Elle enveloppa le chien et le dévora. Quelques minutes plus tard, elle poursuivit son chemin, laissant derrière elle un collier portant une plaque sur laquelle était gravé le mot Rusky.
   Cent trente kilos d'Omelette parvinrent à la porte de la maison. Ils furent traversés par cette pensée élémentaire : « Porte » suivie d'une autre, un peu plus compliquée : « Ouvrir ». La masse projeta un tentacule, ouvrit la porte et sortit, puis elle déploya des prolongements en forme de vrilles qu'elle agita dans l'air. Son odorat lui fournit deux indications : le monde était très grand et il était plein de choses à manger. Dans un état d'âme apparenté à la félicité, l'Omelette se déroula le long de l'escalier. Quand elle sortit dans la rue, elle avait dévoré six voisins, deux chiens, un chat, le canari de la vieille dame du deuxième – la vieille dame était un peu racornie, et elle l'avait laissée de côté – un vendeur d'assurances à domicile ainsi que le facteur. Maintenant, elle pesait 580 kilos, elle avait des idées assez claires et puis elle disposait d'un projet pour l'avenir : dévorer toutes ces créatures délicieuses, tous les êtres à deux pattes qu'il y avait dans le monde, après quoi elle penserait à autre chose.


FIN



© José Vicente Ortuño. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Nouvelle parue dans le n°160 (partie « fictions brèves ») de la revue en ligne AXXÓN. L'illustration est ©

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29/05/09