Le Vénitien Renato Pestriniero a publié quelque deux cents récits, romans, essais et scénarios en Italie et à l'étranger. Il est notamment connu en France comme l'auteur de Venezia, la ville au bord du temps, recueil traduit par Jacques Barberi et paru dans la collection "Présence du fantastique", chez Denoël.

À l'ombre de Saturne est paru dans le magazine OLTRE IL CIELO en 1959. La nouvelle a été écrite dix ans avant le débarquement sur la Lune au cours duquel l'homme a, pour la première fois, vu la Terre depuis la surface de son satellite naturel.

Sans doute les personnages ont-ils – convention de l'époque oblige – des noms anglo-saxons, mais l'intérêt porté à la dimension psychologique de l'aventure est assez caractéristique d'un auteur européen.

Ce texte a été publié dans la revue MINIATURE en janvier 2000.

 
 

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   Cooper fut le premier à apercevoir la construction. Il sentit son cœur faire un bond et le sang battre à ses tempes.
  Barton n'avait encore rien vu, et l'arrêt brusque de son compagnon le surprit. Dans le casque, Cooper perçut la voix inquiète de Barton.
  — Eh ! Steve, qu'est-ce qui se passe ?
  Cooper ne répondit pas. Il se contenta de lever le bras pour indiquer quelque chose. Alors Barton vit lui aussi la construction à demi cachée par l'atmosphère dense de méthane. Bon Dieu ! murmura-t-il.
  Un long moment, les deux hommes restèrent immobiles à fixer l'objet qui apparaissait et disparaissait à quelques centaines de mètres devant eux, suivant les volutes de la brume, et, à tout moment, il semblait que l'apparition fantomatique fût sur le point de se dissoudre comme un feu follet. Mais, au contraire, chaque fois que la brume se dissipait, elle était là.
  Barton fit timidement un pas en avant, puis un autre, enfin il accéléra comme pris d'une agitation soudaine.
  — Barton ! La voix de Cooper éclata dans les écouteurs. Il s'arrêta et ouvrit le circuit général :
  — Barton, à la base.
  — Ici, la base. Vas-y, Barton, qu'est-ce qu'il y a ?
  — Objet artificiel droit devant nous, à environ quatre cents mètres. On dirait une construction... On ne voit pas très bien avec ce foutu brouillard. Est-ce qu'il faut s'approcher ?
  — Essaie de décrire ce que tu peux voir.
  — Vu d'ici, ça ressemble à une masse rectangulaire. Pour le moment, elle est couverte presque entièrement par la brume... Voilà, elle vient de réapparaître. Couleur gris acier, opaque. Je pense qu'elle mesure dix mètres de hauteur. Je dis qu'il vaut mieux avancer encore un peu, commandant.
  — Qu'est-ce que tu racontes ! Tu crois vraiment que c'est artificiel ? Ça ne pourrait pas être un rocher carré ?
  — Négatif. Ce truc a l'air d'avoir été fait par des mains comme les nôtres ; c'est lisse et régulier. Commandant, je dirais...
  — Tu ne dis rien d'autre et tu nous attends, coupa le commandant. On vient avec le rover. Terminé.
  Quand le contact s'interrompit, Cooper demanda :
  — Dis donc, qu'est-ce qui t'a pris de raconter des histoires au vieux ?
  — Comment ? fit Barton, surpris. Je n'ai pas raconté d'histoires, j'ai simplement décrit cette chose qui est là.
  — Alors tu es miro, conclut Cooper.
  — On peut savoir ce qui te prend ? Est-ce que, oui ou non, il y a cette foutue maison ou le diable sait quoi ?
  — Bien sûr qu'elle est là, mais elle n'est pas rectangulaire et n'a pas dix mètres de hauteur. Comment peux-tu ne pas voir qu'elle est cylindrique ? Regarde bien, on dirait le tuyau d'un poêle, et ça mesure au moins une trentaine de mètres.
  Barton restait à observer la construction, fermant à demi les yeux dans son effort pour mieux voir, pour interpréter chaque détail à travers les nuées de méthane. Puis il se retourna lentement vers Cooper, avec une curieuse expression :
  — Tu te fous de moi ?
  Ils continuèrent encore pendant un bout de temps. Quand le rover s'arrêta près d'eux, ils discutaient encore, et Barton en était venu à dire que s'il n'avait pas eu la combinaison, etc, etc. Mais entre eux les discussions de ce genre n'étaient pas nouvelles.
  Gary Westcott était le "vieux", c'est-à-dire le commandant. Quand il apparaissait, toute discussion prenait fin, non pas parce que c'était un cerbère, mais parce que tous les hommes d'équipage éprouvaient à son égard le maximum de respect et d'estime. Gary Westcott était un vrai chef et l'avait montré maintes fois, dans des circonstances particulières. C'est pourquoi, quand il descendit du rover, en compagnie de Peter Cushing, les deux hommes cessèrent de se lancer des piques et le regardèrent avec la même expression qui voulait dire : enfin, voilà celui qui clarifiera la situation.
  Mais ce ne fut pas le cas. Au contraire.
  Le commandant avait braqué les yeux sur un point de l'horizon et restait sans bouger et sans ouvrir la bouche. Cooper lui indiqua le point où se dressait la construction, mais Westcott ne voyait rien.
  — Commandant... là, exactement devant nous, dit Cooper. Cette construction cylindrique et très haute.
  — Vas-y, parle-lui du tuyau de poêle, commenta Barton à voix basse.
  Le commandant regarda les deux hommes, puis se tourna vers Peter Cushing :
  — Et toi, qu'est-ce que tu vois ?
  — Eh bien, je vois quelque chose mais pas exactement où vous regardez, dit Cushing, un peu embarrassé. On dirait une casemate, une espèce de fortin...
  Puis il se tut, devant l'expression de ses compagnons. Il se remit à observer l'horizon brumeux, gris. Pour dire enfin :
  — En définitive, ce que je vois, c'est une sorte de coupole de béton qui a une grande ouverture sur le devant.
  Silence.
  Maintenant, tous les quatre avaient les yeux rivés sur l'image fantomatique, mais, tandis que Barton et Cooper regardaient dans la même direction, Westcott fixait un point un peu décalé, et Cushing, un autre encore.
  Tout autour de leurs silhouettes rendues uniformes par les combinaisons spatiales, les marais de Titan s'étendaient sous l'atmosphère dense qui pesait à la façon d'une couverture grise, suffocante. En haut, des bandes lumineuses immenses, spectrales découpaient le ciel en deux parties. À un million et deux cent vingt mille kilomètres de distance les anneaux de Saturne tournaient lentement autour de la gigantesque planète.
  Barton demanda, d'une voix légèrement altérée :
  — Commandant, qu'est-ce qui se passe ? Ça n'est qu'un mirage, non ?
  — Je ne sais pas. Il s'agit un phénomène étrange... très étrange...
  Cooper s'exclama :
  — Ça ne peut pas être un mirage. Ce truc, je ne suis pas seul à le voir, nous le voyons tous, même si nous ne distinguons pas bien sa forme à cause du brouillard !
  Cushing dit à son tour :
  — J'essaie de faire un effort, mais je continue à voir une casemate et, sur le devant, il y a une tache noire, régulière, une espèce de porte.
  — Commandant, fit alors Cooper, vous pensez qu'il s'agit d'une illusion d'optique, si chacun de nous voit quelque chose d'autre et dans un autre endroit ?
  — Non, il ne s'agit pas d'une illusion. D'après moi, cet objet existe réellement. Et la preuve de son existence, c'est précisément le fait que nous voyons tous essentiellement le même objet ; c'est-à-dire, une construction. Un de nous la voit rectangulaire, l'autre cylindrique, haute ou basse... mais nous voyons tous quelque chose qui ressemble à une construction de type terrestre.
  Barton ajouta soudain :
  — Il ne reste plus qu'à aller voir.
  — Hum... fit Westcott, l'air dubitatif. Approchons-nous d'une centaine de mètres avec le rover.
  À mesure que l'engin amphibie avançait en pataugeant dans les marécages, les hommes ne perdaient pas de vue la construction. Cooper demanda :
  — Commandant, vous la voyez encore ?
  — Oui, légèrement décalée sur la droite.
  — Impossible, commandant. Si ce truc était resté à sa place, il vous faudrait regarder sous un autre angle pour que vous puissiez le voir.
  C'était exact. À mesure qu'ils progressaient, les différentes images de la construction semblaient se fondre en un point unique devant le rover.
  — D'après moi, dit Cushing à voix basse, c'est un de ces trucs qu'on ne rattrape jamais. On peut marcher pendant un an, et ce machin, on l'aura toujours devant le nez.
  Mais non. Après avoir traversé un terrain solide, ils se trouvèrent à quelques dizaines de mètres à peine de la construction.
  Je croyais qu'elle était plus haute et arrondie, pensa Cooper.
  Je croyais qu'elle était plus carrée et moins élevée, pensa Barton.
  Cushing dit, à voix haute :
  — Elle me paraissait différente, vue de loin. Il y a bien une ouverture.
  Westcott observait et ne disait rien.
  Une immense bande lumineuse s'emparait lentement de la partie obscure du ciel et continuerait jusqu'à le transformer entièrement en une hallucinante série de stries obliques, aveuglantes. Enfin apparaîtrait à l'horizon la masse gigantesque de Saturne, vision qui désorientait les hommes. Ils ne s'étaient pas encore adaptés à une présence trop étrangère à leurs schèmes mentaux, ils ne s'habituaient pas à voir suspendu au-dessus de leur tête un globe sept cent soixante sept fois plus gros que la Terre. La logique et leur formation ne parvenaient pas à les convaincre qu'ils dépendaient de la force gravitationnelle de Saturne, ils ne pouvaient renoncer à l'atavisme qui leur faisait apercevoir d'ordinaire, dès qu'ils levaient les yeux, le petit disque de la Lune.
  Quand les premiers hommes s'étaient posés sur le satellite de la Terre, il leur avait déjà été difficile d'accepter la vision d'une planète suspendue là-haut, tant les proportions étaient différentes et surtout nouvelles. Maintenant que l'homme s'était aventuré dans tout le système solaire, il devait toujours faire face, lorsqu'il se trouvait à la surface d'un satellite - celui-ci ne fût-il qu'un gros caillou orbitant autour d'une planète géante - au même problème psychologique : la présence oppressante de la planète dont dépendait le satellite et qui était parfois assez gigantesque pour couvrir littéralement le ciel.
  Il fallait inverser les rôles. Là, sur Titan, par exemple, on ne voyait pas le noir familier de l'espace mais, d'un côté, une alternance continuelle d'invraisemblables bandes lumineuses et, de l'autre, une masse de cent vingt mille kilomètres de diamètre. Alors, ces images restaient photographiées dans le cerveau, et rien ne pouvait les effacer. Parfois, ils se réveillaient en hurlant, le corps inondé de sueur parce que leur subconscient avait transformé ce décor de mille façons différentes, et il fallait alors chercher désespérément un point de référence, quelque chose à quoi se raccrocher pour retrouver des proportions humaines.
  Mais il n'y avait rien à faire. Même si vous regardiez le ciel quand le monstre restait caché dans votre dos, vous saviez que son absence n'allait pas durer. Et en effet, peu après, surgissait la lame brillante qui montait et montait au-dessus de l'horizon, puis la première interruption entre deux groupes d'anneaux - mais vous aviez conscience que cette lame de lumière avait une largeur de seize mille kilomètres - puis la division de Cassini, et voilà une nouvelle aurore qui pointe à l'horizon, et c'est la nouvelle série d'anneaux, une autre lame de lumière aveuglante cachant le ciel, avec ses vingt cinq mille kilomètres, enfin une autre bande d'à peine mille six cents kilomètres séparerait cette vaste étendue réfléchissante d'une zone confuse, opaque et diaphane d'où la superficie de Saturne apparaîtrait comme à travers une fenêtre mouillée de pluie.
  Westcott avait conscience de tout cela, et il en vint à se dire : N'importe quoi pourrait arriver sous un ciel comme celui-ci ! Il se secoua :
  — Bon, les gars, maintenant écoutez. Cushing et Cooper resteront près du rover tandis que Barton et moi, nous essayerons de voir de quoi il peut bien s'agir. Nous laisserons ouvert le circuit général. Si les communications sont interrompues de notre côté, attendez dix minutes, puis vous vous approcherez. C'est clair ?
   

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