Frank W.Haubold
est né en 1955 en Allemagne de l’est. Il a étudié l’informatique et la biophysique à Dresde et à Berlin. Depuis 1985, il habite Meerane, dans la Saxe.
Il publie depuis 1989 des récits qui portent sur des thèmes de science-fiction, de fantasy et de fantastique.
Plusieurs de ses nouvelles ont été nominées pour les prix littéraires. L’une d’elles ( « Dans grosse Rennen » ) s’est classée n°2 lors du Prix allemand de science-fiction 2000.



Frank W. Haubold sur Wikipedia

Son site perso



Götterdämmerung: Die Gänse des Kapitols

Odyssée en rouge

Frank W. Haubold 


À Ray Bradbury
   
   « Où suis-je ? »
   L’homme n’attendait aucune réponse et n’en reçut aucune.
   Il était seul, mais il ne pouvait se rappeler comment il était arrivé dans ce lieu perdu.
   Une lumière rouge venue du ciel rouge inondait un paysage rouge. Le monde qui l’entourait luisait, écarlate, comme le crépuscule avant une nuit d’orage.
   Irrité plutôt qu’effrayé, l’homme avait constaté qu’il ne pouvait même pas reconnaître les formes de son propre corps. Pourtant, il était bien là, comme le confirmaient ses mains tâtonnantes. La lumière rouge éclipsait manifestement toute autre couleur. Dans ces conditions, l’homme fut moins surpris de s’apercevoir qu’il était nu quand, instinctivement, il regarda de tous les côtés.
   « Est-ce qu’il y a quelqu’un ? » s’écria-t-il, et il guetta le son assourdi de ses paroles.
   Personne ne répondit.
   L’homme ferma les yeux et essaya de se concentrer.
   Même si, pour le moment, il ne pouvait pas se souvenir, il avait bien fallu que, d’une manière ou d’une autre, il soit parvenu jusqu’ici. Il chercha dans sa mémoire un repère, quelque chose qui se serait produit la veille, l’avant-veille ou la semaine précédente. Rien.
   C’était comme s’il n’y avait rien eu, disait le capitaine Hollis dans « L’Homme illustré »
1.
   Bon. Sa mémoire du passé ancien restait intacte. Ce qui manquait, c’était les souvenirs personnels. L’homme ne savait même pas son nom. Non pas que ça lui ait beaucoup manqué, mais c’était quand même bizarre. Très bizarre.
   Pour l’instant, il avait moins besoin de son nom que d’un repère ou d’une idée qui lui permettrait de s’orienter. Est-ce que ça avait un sens de continuer quand on ne pouvait identifier ni le chemin ni le but ? L’homme pesa les termes de l’alternative et se mit en route. Du fait qu’il sentait le sol sous ses pieds, il avait moins l’impression d’être perdu. Il y avait au moins deux choses qui existaient : le sol et lui-même.
   Et si maintenant je tournais en rond ?
   L’éventualité n’était pas plus angoissante que l’infini du désert rouge devant lui.
   L’homme continua et ne s’étonna pas de constater qu’il n’éprouvait ni faim ni fatigue. Plusieurs fois il resta immobile, s’accroupit et toucha le sol du bout des doigts. Le sable était cuit et donnait une impression de chaleur. Non, ce qu’il ressentait comme de la chaleur, c’était en fait l’absence de toute impression de température. Et il n’avait pas froid non plus, malgré sa nudité.
   L’homme continuait, ses jambes avaient entre temps trouvé leur rythme, et il aurait cru qu’il allait de sa propre initiative.
   Il y a combien de temps que je marche ?
   Comme l’homme ne pouvait s’orienter selon la position du soleil, qui se cachait quelque part derrière le voile luisant de la brume, la question resta sans réponse.
   Apparemment, ce monde ignorait non seulement les contrastes, mais aussi l'alternance habituelle du jour et de la nuit. S’il n’y avait aucune possibilité de mesurer le temps, celui-ci perdait en définitive toute signification. L’homme, ayant fait cette réflexion, prit peur.
   Mais il continua.
   Ses jambes battaient leur rythme sur le sable rouge, qui, devant lui, se confondait là-bas, avec le ciel rouge.

   L’homme marchait depuis un certain temps quand il crut discerner une tache sombre dans le lointain. Il s’arrêta, se frotta les yeux et regarda de nouveau devant lui. La tache était toujours là.
   Retrouvant espoir, l’homme reprit sa marche. Dès lors il ne quitta plus la tache sombre des yeux.
   En fin de compte, ce n’était pas simplement une tache, mais une structure quadrangulaire qui semblait flotter librement dans l’air. S’approchant, il reconnut qu’il s’agissait d’une sorte de voiture, une roulotte peut-être ou un stand de vente mobile.
   Il accéléra le pas, jusqu’à ce qu’il puisse identifier les détails. Devant lui, presque à portée de la main, se tenait une voiture de marchand aux vives couleurs. Au-dessus de la fenêtre, un écriteau peint en noir avec des lettres d’or annonçait : « Emilio Francetti – Bulles de savon ».
   Bien que, jusque là, l’homme ne se soit jamais trouvé devant un mirage, il se mit, à cet instant même, à douter de l’exactitude de ses perceptions. Son état d’esprit et la présence de la voiture bariolée au milieu du désert rouge semblaient indiquer qu’il se trouvait bien devant ce genre de phénomène. L’illusion n’allait pas tarder à s’évanouir.
   Mais ce qu’il craignait ne se produisit pas.
   N’en croyant pas ses yeux, il caressa les planches laquées, sentit les têtes des clous et les coups de pinceau du peintre. Ses mains restaient aussi invisibles que le reste de son corps, mais il n’en éprouvait pas moins du plaisir.
   Le volet de la fenêtre était ouvert, si bien que l’homme voyait l’intérieur du véhicule. Et ce qu’il vit faillit lui couper le souffle : les parois de la voiture étaient recouvertes de soie noire et sur les étagères des présentoirs brillaient par centaines des boules de verre ayant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. De plus il avait l’impression que derrière cet étal se trouvaient d’autres espaces dont les murs étaient également remplis jusqu’au plafond de boules brillantes. La disposition lui rappelait une image qu’il avait vue quelque part et sur laquelle un miroir peint montrait la même image qui montrait à son tour un miroir peint, suggérant ainsi une grande profondeur. La disposition des boules visait vraisemblablement à produire le même genre d’illusion d’optique.
   Mais ce qui le fascinait le plus, c’était l’intérieur des boules de verre. Dedans quelque chose semblait bouger, mais la distance ne lui permettait pas de savoir ce que c’était.
   La pétarade d’un moteur l’arracha à sa contemplation. L’homme se retourna et aperçut un étrange véhicule qui s’approchait à vive allure. Les roues ne laissaient aucune trace, à croire que le véhicule flottait quelque part entre ciel et terre. Le feu roulant qui sortait de l’échappement de cette antique voiture de sport ne cessait de s’intensifier, et l’homme put bientôt distinguer des détails : les sièges du cabriolet noir étaient en cuir rouge, et au volant était assis un personnage élégamment vêtu, portant un casque de cuir et des lunettes de coureur automobile qui dissimulaient une grande partie de son visage. À quelques mètres de la voiture du marchand, le vacarme infernal se calma et l’automobile finit par s’arrêter. Le conducteur releva ses lunettes et fit signe à l’homme.
   Comment peut-il me voir ? se demanda celui-ci qui rendit le salut sans enthousiasme.
   — Benvenuto, amico mio, bienvenue dans mon modeste établissement ! », lança le nouveau venu, exubérant, qui fit mine de prendre l’homme dans ses bras.
   Le visage basané était ouvert, affable, mais le regard pénétrant démentait quelque peu la chaleur de l’accueil.
   — Bonjour, répondit poliment l’homme. Peut-être pourriez-vous me dire où nous nous trouvons ?
   — Oui, bien sûr, cher ami, claironna le nouveau venu. Pour le moment, tu te trouves exactement devant le grandiose théâtre des bulles de savon d’Emilio Francetti et devant la chance de ta vie, ha ! ha ! J’espère que tu pardonneras ce ton familier, mais notre temps est trop précieux pour que nous le perdions en cérémonies. Tu souhaiterais sans doute voir quelques-unes des pièces que j’expose ?
   — Oui, oui, dit l’homme, embarrassé. Mais pour l’instant ce qui m’intéresse surtout, ce serait de savoir quel est ce drôle de paysage et pourquoi je ne peux me souvenir de rien.
   L’étranger sourit et répondit gentiment :
   — J’ai peur qu’il n’y ait à cela une raison peu plaisante, mon pauvre ami : malheureusement, tu es mort depuis peu, et les morts ont des problèmes de mémoire.
   — Sottises, répliqua l’homme, mais d’un ton qui n’était guère convaincu. Jusqu’alors il avait réussi à refouler ses angoisses. Il avait essayé de les fuir, il ne s’était pas laissé le temps de réfléchir à sa situation…
   Mais ce n’était pas une raison pour prendre au sérieux les paroles de l’étranger. Dans d’autres conditions, il lui aurait ri au nez et aurait suivi son chemin. Mais où était son chemin ?
   — Tu ne me crois pas, confirma Francetti, l’air soucieux. Tu dois penser que je t’ai fait une blague. Une mauvaise blague, je veux dire, parce qu’on ne plaisante pas avec ces choses-là.
  Mais le tremblement au coin de sa bouche démentait le sérieux des propos.
  — Tourne-toi, Martin Lundgren ! ordonna soudain l’étranger, d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Tourne-toi et dis-moi que je suis un menteur !
   L’homme sursauta en entendant son nom. Comment avait-il pu l’oublier ?
   Martin essaya de soutenir le regard méprisant de Francetti et se retourna avec un haussement d’épaule qui voulait exprimer l’indifférence.
   Une vague brûlante le frappa au visage.

   L’incendie dévorait la ville.
   Mais ce n’était qu’une première impression due au vent chaud et au nuage de fumée couleur cendre qui s’élevait au-dessus de la ville.
   En réalité il n’y avait plus rien qui puisse encore brûler. Les squelettes calcinés des tours se dressaient, doigts décharnés sur le ciel gris. La lave coulait de larges fissures rouge cerise dont les traits de feu balafraient les rues. Avec un sifflement sinistre, des cascades de nuées ardentes se frayaient un chemin à travers la masse bouillonnante.
   Seul le fleuve continuait à couler, lent, impassible, le long de la ville morte et charriait avec indifférence les ruines et les corps calcinés que le feu poussait devant lui. De la surface montait une brume épaisse qui épargnait la vue des cadavres.
   Martin tomba à genoux et se cacha le visage dans les mains.
   Il avait reconnu la ville aussitôt. N’y avait-il pas passé la plus grande partie de sa vie ?
   
— Ça n’est pas vrai, murmura-t-il, désespéré.
   
— Vraiment pas ? » Franchetti parlait maintenant d’une voix douce, presque compatissante : « Je sais, ça fait mal, mais il faut que tu prennes conscience de ta situation. Ça ne sert à rien de se lamenter sur ce qu’on ne peut plus changer. Viens, je voudrais te montrer quelque chose.
   
— Quoi ?
   Martin laissa tomber les bras et tourna lentement la tête. La ville avait disparu. Le désert rouge avait effacé les images terribles.
   
— Bon, viens maintenant ! L’étranger tendit la main à Martin et l’aida à se relever. Avant que nous regardions ma collection, il nous faudrait un petit remontant ; tu as l’air un peu pâlot, si je puis me permettre cette remarque.
   Surmontant sa peur, Martin ne put s’empêcher de sourire. Il monta précautionneusement les marches de bois et passa la porte étroite que le propriétaire tenait ouverte avec une politesse exagérée. Surpris, il constata que l’intérieur semblait nettement plus spacieux que ne l’aurait laissé prévoir la taille du véhicule. L’air était lourd, sentait le métal chaud et les herbes. Sur une petite table de bois se trouvaient un réchaud à pétrole et, dessus, une théière fumante.
   Deux tabourets grossièrement équarris, des verres à thé et une soucoupe en céramique contenant du sucre candi complétaient l’équipement spartiate du véhicule qui semblait servir essentiellement à mettre en valeur les boules de verre aux couleurs de l’arc-en-ciel.
   
— Assieds-toi, amico mio, fit aimablement l’étranger, et il se frotta les mains comme quelqu’un qui rentre chez lui après un grand froid. Bois une gorgée de thé avec moi, puis nous parlerons affaires.

   — Que signifient ici toutes ces boules ? demanda Martin, très intrigué. Ce ne sont quand même pas des bulles de savon.
   
— Tout dépend du point de vue, cher ami, répondit Francetti dans un sourire tandis qu’il versait le thé et offrait le sucre. Les gens comme toi prennent les bulles de savon pour quelque chose d’éphémère parce qu’elles éclatent au bout de quelques secondes alors qu’eux-mêmes vivent en moyenne 80 ans. Une créature comme un microbe, qui ne vit que quelques secondes, considérerait la bulle de savon comme un élément stable de son univers. Il en va de même pour toi en ce moment. Ces bulles de savon appartiennent à un autre univers ; elles sont donc plus stables et plus durables que tu ne peux l’imaginer.
   
— Et combien de temps faut-il pour qu’elles éclatent ? demanda Martin, dont la voix s’étranglait.
   
— Quelques secondes ou un siècle. Buvons à l’éphémère, dit l’étranger d’un ton sérieux, et à la vie.
   D’un geste hésitant, Martin prit le verre qui contenait le liquide chaud, d’un brun doré, et le porta prudemment à ses lèvres. Le parfum du thé se fit plus présent et se mêla à une odeur bizarre, qui rappelait un peu la résine. Tout d’abord, Martin se retint de boire.
   
— Bois, mon garçon, sourit son hôte qui absorba lui-même une bonne gorgée. C’est, pour ainsi dire, un cadeau de la maison.
   Un moment, Martin eut l’impression de percevoir un curieux éclat dans le regard de Francetti, mais ce n’était peut-être que le reflet d’une lumière.
   Il goûta prudemment le liquide qui fumait et dont l’arôme épicé faisait penser à un fruit exotique. À peine eut-il posé son verre qu’il éprouva le besoin de recommencer, si bien qu’il ne put guère résister à l’envie de finir le reste du breuvage. Reconnaissant, il apprécia la chaleur qui rayonnait de son estomac dans tout son corps.
   Mais était-ce seulement de la chaleur ?
   Il était plus troublé par le sourire aimable de son hôte que par l’agréable vertige qu’il ressentait et qui lui donnait une impression de légèreté, presque d’apesanteur. Peut-être le breuvage contenait-il de l’alcool, mais sa présence n’était pas perceptible.

   Quelque chose avait changé, continuait à changer. Les boules aux couleurs de l’arc-en-ciel devenaient transparentes puis disparaissaient. Jusqu’aux cloisons de bois autour de lui qui perdaient leurs contours ; à travers, il découvrait un paysage tout à fait nouveau.
   Un flot de couleurs, de sons et de bruits s’empara des sens de Martin et, en quelques secondes, effaça le désert rouge et le mystérieux étranger.
   Martin était assis à la terrasse d’un petit café, à cinquante mètres à peine du rivage, avec vue sur la mer. Des enfants se jetaient, en poussant des cris, dans l’écume des vagues et se laissaient porter jusque sur le sable. Devant lui passa un trois-mâts, toutes voiles dehors, suivi de son escorte de mouettes bavardes. Cela sentait le varech et les buissons en fleurs qui proliféraient sous le soleil.
   La bière était merveilleusement fraîche. Quel plaisir d’effleurer du doigt la surface embuée du verre ! Devant, dans le jardin, le cuisinier posait les premières brochettes sur le gril.
   À la table voisine une jeune femme était assise devant son cappuccino et lisait. Ses cheveux rejetés vers l’arrière et noués en un chignon donnaient à son visage basané un air sévère qui faisait un contraste charmant avec la douceur de ses lèvres rouge foncé. Presque sans le vouloir, Martin laissa glisser son regard jusqu’à l’endroit où se croisaient les cuisses. L’étroite étoffe du bikini avait un peu glissé…
   Quand la brune leva les yeux, leurs regards se rencontrèrent un instant, et il se mit à rougir. La jeune femme sourit, porta le verre à ses lèvres et reprit sa lecture.
   Est-ce qu’elle était seule ?
   
— Tu as vingt ans, Martin Lundgren, murmura une voix ironique dans sa tête. Est-ce que ça n’est pas formidable d’être si jeune ? Et vivant… ha ! ha ! ha !
   Effrayé, Martin frissonna.
   Avant qu’il ait pu mettre de l’ordre dans ses pensées, l’azur du ciel, les fleurs et le vert des treilles s’estompèrent. La brune laissa retomber son livre et lança vers lui un regard inquisiteur. Soudain, ses traits s’animèrent, se transformèrent en une grimace androgyne puis en ceux de Francetti, lequel s’amusait manifestement du trouble qui gagnait Martin.
   Le velours noir luisait sur les cloisons qui se remplirent de boules étincelantes, tandis que, dehors, le désert rouge absorbait le rivage et la mer.
   
— Connais-tu l’histoire du pécheur et de sa femme2 ? dit Emilio Franchetti dans un sourire. Ce qui déplut profondément à Martin.
   Le sourire s’effaça des lèvres de l’étranger dont les yeux sombres examinèrent longuement Martin.
   
— Il faut en venir aux choses sérieuses, cher ami. Ce n’est pas que notre conversation soit ennuyeuse, mais le temps presse. Maintenant, tu connais mon offre.
   
— Quelle offre ?
   
— Une nouvelle chance, répondit Francetti, avec un soupçon d’impatience dans la voix. Pas de jeunesse éternelle, pas de garantie de santé et de bonheur, rien qu’une nouvelle vie dans un cadre qui te soit un peu plus sympathique que celui-ci.
  Sans le vouloir, Martin suivit le geste de l’étranger en direction du désert.
   
— Pourquoi devrais-je vous croire ? demanda-t-il d’une voix enrouée. Et que voulez-vous en échange – mon âme ?
  L’étranger éclata de rire. Et le pire, c’était que le rire de Francetti ne semblait ni méchant ni méprisant, mais simplement amusé.
 
— Oh ! amico mio, ton… âme, fit l’Italien entre deux éclats de rire, c’est vraiment… drôle.
 
 — Que demandez-vous d’autre ?
  Martin n’aimait pas qu’on se moque de lui. Pas même ici, au bout du monde.
  Au bout du monde ?
  Martin sentit sa bouche se dessécher quand l’étranger se leva brusquement et, après quelques pas, disparut dans un orifice entre les parois tendues de velours noir. Il s’empressa de le suivre et se trouva soudain dans un passage qui semblait sans fin et dont les parois étaient remplies jusqu’au plafond de boules brillantes. Ce que, de l’extérieur, il avait pris pour une ingénieuse illusion d’optique était en fait un magasin contenant des milliers et des milliers de ces curieux objets que Franchetti appelait des « bulles de savon ».
 
— Tu t’offrirais bien une nouvelle vie ? demanda en souriant l’étranger qui l’attendait à quelques mètres de distance. Malheureusement, ça n’est pas très facile, parce que certaines circonstances s’y opposent.
 
— Quelles circonstances ?
 
— Des circonstances liées à la nature de ces petites merveilles, répondit Francetti qui tendit à Martin une des boules brillantes. Prends ! Elles sont plus stables que tu ne penses.
  Martin prit la « bulle de savon », apparemment fragile, si précautionneusement qu’il faillit la laisser tomber.
  La boule était tiède comme un corps et élastique comme un ballon de caoutchouc gonflé. Martin sentait l’enveloppe brillante se déformer sous la pression de sa main. Les nuances colorées qui dansaient à la surface ne laissaient guère voir le dedans de la boule, mais quelque chose bougeait manifestement à l’intérieur. Curieux, il se pencha pour mieux distinguer un endroit transparent où il eut la surprise de reconnaître un être minuscule gros d’à peine quelques centimètres, nu comme un ver et qui s’agitait furieusement. Il ne semblait pas avoir conscience de l’inutilité de ses mouvements, ou ne s’en souciait pas.
 
— Qu’est-ce que c’est ? fit Martin intrigué. Un hologramme ?
 
— Pas du tout, cher ami, c’est Steven G. Rodman, 45 ans, courtier en valeurs mobilières qui fait son jogging matinal, expliqua patiemment l’étranger, toujours souriant. Dans ce quartier de New York, heureusement, le taux de criminalité est faible, et on ne risque pas beaucoup à faire un tour dans le parc.
 
— New York ? fit Martin incrédule. Je ne vois qu’un nain tout nu que l’on a enfermé dans une boule en matière plastique.
 
— Ça tient au fait qu’il n’y a pas de New York, pas de parc et pas même l’élégant survêtement que notre ami porte d’habitude pour ses exercices physiques.
 
— Ce type court tout nu dans une boule et ne s’en aperçoit même pas ?
 
— C’est ça, confirma Francetti, imperturbable. Mais tu devrais le voir quand il se dispose à tromper sa femme imaginaire avec une bonniche tout aussi imaginaire. Un vrai régal, tu peux me croire. Malheureusement cet exercice n’interviendra que dans à peu près deux heures, heure de Rodman.
 
— Heure de Rodman ?
 
— Oui, bien sûr. Si ni la ville ni la villa de Rodman, ni la bonne n’ont d’existence, comment le temps tel qu’il le perçoit aurait-il une réalité ? Tout cela n’existe que dans la conscience de notre ami. Ce qui ne paraît pas le déranger, hein ?
  Le ton amusé de l’étranger laissait penser que les états d’âme du nain prisonnier le laissaient totalement indifférent.
[...]



1-
Recueil de nouvelles de Ray Bradbury.
2
- Conte des frères Grimm dont le thème est le désir, l’envie.

© Frank W. Haubold. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Odyssee in rot. Traduit de l'allemand par Pierre Jean Brouillaud.

La version italienne d’Odysée en rouge a paru dans le numéro 42 de la revue FUTURO EUROPA.

Téléchargez la nouvelle en entier         

Odyssee en rouge/pdf,/277Ko

Format RTF/270Ko

Téléchargez AcrobatReader pour lire les fichiers pdf

Nouvelles

17/08/06