« Où suis-je ? »
L’homme n’attendait aucune réponse
et n’en reçut aucune.
Il était seul, mais il ne pouvait
se rappeler comment il était arrivé dans ce
lieu perdu.
Une lumière rouge venue du ciel rouge
inondait un paysage rouge. Le monde qui l’entourait
luisait, écarlate, comme le crépuscule avant
une nuit d’orage.
Irrité plutôt qu’effrayé,
l’homme avait constaté qu’il ne pouvait
même pas reconnaître les formes de son propre
corps. Pourtant, il était bien là, comme le
confirmaient ses mains tâtonnantes. La lumière
rouge éclipsait manifestement toute autre couleur.
Dans ces conditions, l’homme fut moins surpris de s’apercevoir
qu’il était nu quand, instinctivement, il regarda
de tous les côtés.
« Est-ce qu’il y a quelqu’un
? » s’écria-t-il, et il guetta le son assourdi
de ses paroles.
Personne ne répondit.
L’homme ferma les yeux et essaya de
se concentrer.
Même si, pour le moment, il ne pouvait
pas se souvenir, il avait bien fallu que, d’une manière
ou d’une autre, il soit parvenu jusqu’ici. Il
chercha dans sa mémoire un repère, quelque chose
qui se serait produit la veille, l’avant-veille ou la
semaine précédente. Rien.
C’était comme s’il
n’y avait rien eu, disait le capitaine Hollis dans
« L’Homme illustré »1.
Bon. Sa mémoire du passé ancien
restait intacte. Ce qui manquait, c’était les
souvenirs personnels. L’homme ne savait même pas
son nom. Non pas que ça lui ait beaucoup manqué,
mais c’était quand même bizarre. Très
bizarre.
Pour l’instant, il avait moins besoin
de son nom que d’un repère ou d’une idée
qui lui permettrait de s’orienter. Est-ce que ça
avait un sens de continuer quand on ne pouvait identifier
ni le chemin ni le but ? L’homme pesa les termes de
l’alternative et se mit en route. Du fait qu’il
sentait le sol sous ses pieds, il avait moins l’impression
d’être perdu. Il y avait au moins deux choses
qui existaient : le sol et lui-même.
Et si maintenant je tournais en rond
?
L’éventualité n’était
pas plus angoissante que l’infini du désert rouge
devant lui.
L’homme continua et ne s’étonna
pas de constater qu’il n’éprouvait ni faim
ni fatigue. Plusieurs fois il resta immobile, s’accroupit
et toucha le sol du bout des doigts. Le sable était
cuit et donnait une impression de chaleur. Non, ce qu’il
ressentait comme de la chaleur, c’était en fait
l’absence de toute impression de température.
Et il n’avait pas froid non plus, malgré sa nudité.
L’homme continuait, ses jambes avaient
entre temps trouvé leur rythme, et il aurait cru qu’il
allait de sa propre initiative.
Il y a combien de temps que je marche
?
Comme l’homme ne pouvait s’orienter
selon la position du soleil, qui se cachait quelque part derrière
le voile luisant de la brume, la question resta sans réponse.
Apparemment, ce monde ignorait non seulement
les contrastes, mais aussi l'alternance habituelle du jour
et de la nuit. S’il n’y avait aucune possibilité
de mesurer le temps, celui-ci perdait en définitive
toute signification. L’homme, ayant fait cette réflexion,
prit peur.
Mais il continua.
Ses jambes battaient leur rythme sur le
sable rouge, qui, devant lui, se confondait là-bas,
avec le ciel rouge.
L’homme marchait depuis un certain
temps quand il crut discerner une tache sombre dans le lointain.
Il s’arrêta, se frotta les yeux et regarda de
nouveau devant lui. La tache était toujours là.
Retrouvant espoir, l’homme reprit
sa marche. Dès lors il ne quitta plus la tache sombre
des yeux.
En fin de compte, ce n’était
pas simplement une tache, mais une structure quadrangulaire
qui semblait flotter librement dans l’air. S’approchant,
il reconnut qu’il s’agissait d’une sorte
de voiture, une roulotte peut-être ou un stand de vente
mobile.
Il accéléra le pas, jusqu’à
ce qu’il puisse identifier les détails. Devant
lui, presque à portée de la main, se tenait
une voiture de marchand aux vives couleurs. Au-dessus de la
fenêtre, un écriteau peint en noir avec des lettres
d’or annonçait : « Emilio Francetti
– Bulles de savon ».
Bien que, jusque là, l’homme
ne se soit jamais trouvé devant un mirage, il se mit,
à cet instant même, à douter de l’exactitude
de ses perceptions. Son état d’esprit et la présence
de la voiture bariolée au milieu du désert rouge
semblaient indiquer qu’il se trouvait bien devant ce
genre de phénomène. L’illusion n’allait
pas tarder à s’évanouir.
Mais ce qu’il craignait ne se produisit
pas.
N’en croyant pas ses yeux, il caressa
les planches laquées, sentit les têtes des clous
et les coups de pinceau du peintre. Ses mains restaient aussi
invisibles que le reste de son corps, mais il n’en éprouvait
pas moins du plaisir.
Le volet de la fenêtre était
ouvert, si bien que l’homme voyait l’intérieur
du véhicule. Et ce qu’il vit faillit lui couper
le souffle : les parois de la voiture étaient recouvertes
de soie noire et sur les étagères des présentoirs
brillaient par centaines des boules de verre ayant toutes
les couleurs de l’arc-en-ciel. De plus il avait l’impression
que derrière cet étal se trouvaient d’autres
espaces dont les murs étaient également remplis
jusqu’au plafond de boules brillantes. La disposition
lui rappelait une image qu’il avait vue quelque part
et sur laquelle un miroir peint montrait la même image
qui montrait à son tour un miroir peint, suggérant
ainsi une grande profondeur. La disposition des boules visait
vraisemblablement à produire le même genre d’illusion
d’optique.
Mais ce qui le fascinait le plus, c’était
l’intérieur des boules de verre. Dedans quelque
chose semblait bouger, mais la distance ne lui permettait
pas de savoir ce que c’était.
La pétarade d’un moteur l’arracha
à sa contemplation. L’homme se retourna et aperçut
un étrange véhicule qui s’approchait à
vive allure. Les roues ne laissaient aucune trace, à
croire que le véhicule flottait quelque part entre
ciel et terre. Le feu roulant qui sortait de l’échappement
de cette antique voiture de sport ne cessait de s’intensifier,
et l’homme put bientôt distinguer des détails
: les sièges du cabriolet noir étaient en cuir
rouge, et au volant était assis un personnage élégamment
vêtu, portant un casque de cuir et des lunettes de coureur
automobile qui dissimulaient une grande partie de son visage.
À quelques mètres de la voiture du marchand,
le vacarme infernal se calma et l’automobile finit par
s’arrêter. Le conducteur releva ses lunettes et
fit signe à l’homme.
Comment peut-il me voir ? se demanda
celui-ci qui rendit le salut sans enthousiasme.
— Benvenuto, amico mio,
bienvenue dans mon modeste établissement ! »,
lança le nouveau venu, exubérant, qui fit mine
de prendre l’homme dans ses bras.
Le visage basané était ouvert,
affable, mais le regard pénétrant démentait
quelque peu la chaleur de l’accueil.
— Bonjour, répondit poliment
l’homme. Peut-être pourriez-vous me dire où
nous nous trouvons ?
— Oui, bien sûr, cher ami,
claironna le nouveau venu. Pour le moment, tu te trouves exactement
devant le grandiose théâtre des bulles de savon
d’Emilio Francetti et devant la chance de ta vie, ha
! ha ! J’espère que tu pardonneras ce ton familier,
mais notre temps est trop précieux pour que nous le
perdions en cérémonies. Tu souhaiterais sans
doute voir quelques-unes des pièces que j’expose ?
— Oui, oui, dit l’homme,
embarrassé. Mais pour l’instant ce qui m’intéresse
surtout, ce serait de savoir quel est ce drôle de paysage
et pourquoi je ne peux me souvenir de rien.
L’étranger sourit et répondit
gentiment :
— J’ai peur qu’il
n’y ait à cela une raison peu plaisante, mon
pauvre ami : malheureusement, tu es mort depuis peu, et les
morts ont des problèmes de mémoire.
— Sottises, répliqua l’homme,
mais d’un ton qui n’était guère
convaincu. Jusqu’alors il avait réussi à
refouler ses angoisses. Il avait essayé de les fuir,
il ne s’était pas laissé le temps de réfléchir
à sa situation…
Mais ce n’était pas une raison
pour prendre au sérieux les paroles de l’étranger.
Dans d’autres conditions, il lui aurait ri au nez et
aurait suivi son chemin. Mais où était son
chemin ?
— Tu ne me crois pas, confirma
Francetti, l’air soucieux. Tu dois penser que je t’ai
fait une blague. Une mauvaise blague, je veux dire, parce
qu’on ne plaisante pas avec ces choses-là.
Mais le tremblement au coin de sa bouche démentait
le sérieux des propos.
— Tourne-toi, Martin Lundgren ! ordonna
soudain l’étranger, d’un ton qui n’admettait
pas de réplique. Tourne-toi et dis-moi que je suis
un menteur !
L’homme sursauta en entendant son
nom. Comment avait-il pu l’oublier ?
Martin essaya de soutenir le regard méprisant
de Francetti et se retourna avec un haussement d’épaule
qui voulait exprimer l’indifférence.
Une vague brûlante le frappa au visage.
L’incendie
dévorait la ville.
Mais
ce n’était qu’une première impression
due au vent chaud et au nuage de fumée couleur cendre
qui s’élevait au-dessus de la ville.
En
réalité il n’y avait plus rien qui puisse
encore brûler. Les squelettes calcinés des tours
se dressaient, doigts décharnés sur le ciel
gris. La lave coulait de larges fissures rouge cerise dont
les traits de feu balafraient les rues. Avec un sifflement
sinistre, des cascades de nuées ardentes se frayaient
un chemin à travers la masse bouillonnante.
Seul
le fleuve continuait à couler, lent, impassible, le
long de la ville morte et charriait avec indifférence
les ruines et les corps calcinés que le feu poussait
devant lui. De la surface montait une brume épaisse
qui épargnait la vue des cadavres.
Martin
tomba à genoux et se cacha le visage dans les mains.
Il avait reconnu la ville aussitôt.
N’y avait-il pas passé la plus grande partie
de sa vie ?
— Ça
n’est pas vrai, murmura-t-il, désespéré.
— Vraiment
pas ? » Franchetti parlait maintenant d’une voix
douce, presque compatissante : « Je sais,
ça fait mal, mais il faut que tu prennes conscience
de ta situation. Ça ne sert à rien de se lamenter
sur ce qu’on ne peut plus changer. Viens, je voudrais
te montrer quelque chose.
— Quoi
?
Martin laissa tomber les bras et tourna lentement
la tête. La ville avait disparu. Le désert rouge
avait effacé les images terribles.
— Bon,
viens maintenant ! L’étranger tendit la main
à Martin et l’aida à se relever. Avant
que nous regardions ma collection, il nous faudrait un petit
remontant ; tu as l’air un peu pâlot, si je puis
me permettre cette remarque.
Surmontant sa peur, Martin ne put s’empêcher
de sourire. Il monta précautionneusement les marches
de bois et passa la porte étroite que le propriétaire
tenait ouverte avec une politesse exagérée.
Surpris, il constata que l’intérieur semblait
nettement plus spacieux que ne l’aurait laissé
prévoir la taille du véhicule. L’air était
lourd, sentait le métal chaud et les herbes. Sur une
petite table de bois se trouvaient un réchaud à
pétrole et, dessus, une théière fumante.
Deux tabourets grossièrement équarris,
des verres à thé et une soucoupe en céramique
contenant du sucre candi complétaient l’équipement
spartiate du véhicule qui semblait servir essentiellement
à mettre en valeur les boules de verre aux couleurs
de l’arc-en-ciel.
— Assieds-toi,
amico mio, fit aimablement l’étranger,
et il se frotta les mains comme quelqu’un qui rentre
chez lui après un grand froid. Bois une gorgée
de thé avec moi, puis nous parlerons affaires.
— Que
signifient ici toutes ces boules ? demanda Martin, très
intrigué. Ce ne sont quand même pas des bulles
de savon.
— Tout
dépend du point de vue, cher ami, répondit Francetti
dans un sourire tandis qu’il versait le thé et
offrait le sucre. Les gens comme toi prennent les bulles de
savon pour quelque chose d’éphémère
parce qu’elles éclatent au bout de quelques secondes
alors qu’eux-mêmes vivent en moyenne 80 ans. Une
créature comme un microbe, qui ne vit que quelques
secondes, considérerait la bulle de savon comme un
élément stable de son univers. Il en va de même
pour toi en ce moment. Ces bulles de savon appartiennent à
un autre univers ; elles sont donc plus stables et plus
durables que tu ne peux l’imaginer.
— Et
combien de temps faut-il pour qu’elles éclatent ?
demanda Martin, dont la voix s’étranglait.
— Quelques
secondes ou un siècle. Buvons à l’éphémère,
dit l’étranger d’un ton sérieux,
et à la vie.
D’un geste hésitant, Martin
prit le verre qui contenait le liquide chaud, d’un brun
doré, et le porta prudemment à ses lèvres.
Le parfum du thé se fit plus présent et se mêla
à une odeur bizarre, qui rappelait un peu la résine.
Tout d’abord, Martin se retint de boire.
— Bois,
mon garçon, sourit son hôte qui absorba lui-même
une bonne gorgée. C’est, pour ainsi dire, un
cadeau de la maison.
Un moment, Martin eut l’impression
de percevoir un curieux éclat dans le regard de Francetti,
mais ce n’était peut-être que le reflet
d’une lumière.
Il goûta prudemment le liquide qui
fumait et dont l’arôme épicé faisait
penser à un fruit exotique. À peine eut-il posé
son verre qu’il éprouva le besoin de recommencer,
si bien qu’il ne put guère résister à
l’envie de finir le reste du breuvage. Reconnaissant,
il apprécia la chaleur qui rayonnait de son estomac
dans tout son corps.
Mais était-ce seulement
de la chaleur ?
Il était plus troublé par
le sourire aimable de son hôte que par l’agréable
vertige qu’il ressentait et qui lui donnait une impression
de légèreté, presque d’apesanteur.
Peut-être le breuvage contenait-il de l’alcool,
mais sa présence n’était pas perceptible.
Quelque
chose avait changé, continuait à changer. Les
boules aux couleurs de l’arc-en-ciel devenaient transparentes
puis disparaissaient. Jusqu’aux cloisons de bois autour
de lui qui perdaient leurs contours ; à travers, il
découvrait un paysage tout à fait nouveau.
Un flot de couleurs, de sons et de bruits
s’empara des sens de Martin et, en quelques secondes,
effaça le désert rouge et le mystérieux
étranger.
Martin était assis à la terrasse
d’un petit café, à cinquante mètres
à peine du rivage, avec vue sur la mer. Des enfants
se jetaient, en poussant des cris, dans l’écume
des vagues et se laissaient porter jusque sur le sable. Devant
lui passa un trois-mâts, toutes voiles dehors, suivi
de son escorte de mouettes bavardes. Cela sentait le varech
et les buissons en fleurs qui proliféraient sous le
soleil.
La bière était merveilleusement
fraîche. Quel plaisir d’effleurer du doigt la
surface embuée du verre ! Devant, dans le jardin, le
cuisinier posait les premières brochettes sur le gril.
À la table voisine une jeune femme
était assise devant son cappuccino et lisait.
Ses cheveux rejetés vers l’arrière et
noués en un chignon donnaient à son visage basané
un air sévère qui faisait un contraste charmant
avec la douceur de ses lèvres rouge foncé. Presque
sans le vouloir, Martin laissa glisser son regard jusqu’à
l’endroit où se croisaient les cuisses. L’étroite
étoffe du bikini avait un peu glissé…
Quand la brune leva les yeux, leurs regards
se rencontrèrent un instant, et il se mit à
rougir. La jeune femme sourit, porta le verre à ses
lèvres et reprit sa lecture.
Est-ce qu’elle était seule
?
— Tu
as vingt ans, Martin Lundgren, murmura une voix ironique dans
sa tête. Est-ce que ça n’est pas formidable
d’être si jeune ? Et vivant… ha ! ha ! ha
!
Effrayé, Martin frissonna.
Avant qu’il ait pu mettre de l’ordre
dans ses pensées, l’azur du ciel, les fleurs
et le vert des treilles s’estompèrent. La brune
laissa retomber son livre et lança vers lui un regard
inquisiteur. Soudain, ses traits s’animèrent,
se transformèrent en une grimace androgyne puis en
ceux de Francetti, lequel s’amusait manifestement du
trouble qui gagnait Martin.
Le velours noir luisait sur les cloisons
qui se remplirent de boules étincelantes, tandis que,
dehors, le désert rouge absorbait le rivage et la mer.
— Connais-tu
l’histoire du pécheur et de sa femme2
? dit Emilio Franchetti dans un sourire. Ce qui déplut
profondément à Martin.
Le sourire s’effaça des lèvres
de l’étranger dont les yeux sombres examinèrent
longuement Martin.
— Il
faut en venir aux choses sérieuses, cher ami. Ce n’est
pas que notre conversation soit ennuyeuse, mais le temps presse.
Maintenant, tu connais mon offre.
— Quelle
offre ?
— Une
nouvelle chance, répondit Francetti, avec un soupçon
d’impatience dans la voix. Pas de jeunesse éternelle,
pas de garantie de santé et de bonheur, rien qu’une
nouvelle vie dans un cadre qui te soit un peu plus sympathique
que celui-ci.
Sans le vouloir, Martin suivit le geste de l’étranger
en direction du désert.
— Pourquoi
devrais-je vous croire ? demanda-t-il d’une voix enrouée.
Et que voulez-vous en échange – mon âme
?
L’étranger éclata de rire. Et le
pire, c’était que le rire de Francetti ne semblait
ni méchant ni méprisant, mais simplement amusé.
— Oh
! amico mio, ton… âme, fit l’Italien
entre deux éclats de rire, c’est vraiment…
drôle.
— Que
demandez-vous d’autre ?
Martin n’aimait pas qu’on se moque de lui.
Pas même ici, au bout du monde.
Au bout du monde ?
Martin sentit sa bouche se dessécher quand l’étranger
se leva brusquement et, après quelques pas, disparut
dans un orifice entre les parois tendues de velours noir.
Il s’empressa de le suivre et se trouva soudain dans
un passage qui semblait sans fin et dont les parois étaient
remplies jusqu’au plafond de boules brillantes. Ce que,
de l’extérieur, il avait pris pour une ingénieuse
illusion d’optique était en fait un magasin contenant
des milliers et des milliers de ces curieux objets que Franchetti
appelait des « bulles de savon ».
— Tu
t’offrirais bien une nouvelle vie ? demanda en souriant
l’étranger qui l’attendait à quelques
mètres de distance. Malheureusement, ça n’est
pas très facile, parce que certaines circonstances
s’y opposent.
— Quelles
circonstances ?
— Des
circonstances liées à la nature de ces petites
merveilles, répondit Francetti qui tendit à
Martin une des boules brillantes. Prends ! Elles sont plus
stables que tu ne penses.
Martin prit la « bulle de savon », apparemment
fragile, si précautionneusement qu’il faillit
la laisser tomber.
La boule était tiède comme un corps et
élastique comme un ballon de caoutchouc gonflé.
Martin sentait l’enveloppe brillante se déformer
sous la pression de sa main. Les nuances colorées qui
dansaient à la surface ne laissaient guère voir
le dedans de la boule, mais quelque chose bougeait manifestement
à l’intérieur. Curieux, il se pencha pour
mieux distinguer un endroit transparent où il eut la
surprise de reconnaître un être minuscule gros
d’à peine quelques centimètres, nu comme
un ver et qui s’agitait furieusement. Il ne semblait
pas avoir conscience de l’inutilité de ses mouvements,
ou ne s’en souciait pas.
— Qu’est-ce
que c’est ? fit Martin intrigué. Un hologramme
?
— Pas
du tout, cher ami, c’est Steven G. Rodman, 45 ans, courtier
en valeurs mobilières qui fait son jogging
matinal, expliqua patiemment l’étranger, toujours
souriant. Dans ce quartier de New York, heureusement, le taux
de criminalité est faible, et on ne risque pas beaucoup
à faire un tour dans le parc.
— New
York ? fit Martin incrédule. Je ne vois qu’un
nain tout nu que l’on a enfermé dans une boule
en matière plastique.
— Ça
tient au fait qu’il n’y a pas de New York, pas
de parc et pas même l’élégant survêtement
que notre ami porte d’habitude pour ses exercices physiques.
— Ce
type court tout nu dans une boule et ne s’en aperçoit
même pas ?
— C’est
ça, confirma Francetti, imperturbable. Mais tu devrais
le voir quand il se dispose à tromper sa femme imaginaire
avec une bonniche tout aussi imaginaire. Un vrai régal,
tu peux me croire. Malheureusement cet exercice n’interviendra
que dans à peu près deux heures, heure de Rodman.
— Heure
de Rodman ?
— Oui,
bien sûr. Si ni la ville ni la villa de Rodman, ni la
bonne n’ont d’existence, comment le temps tel
qu’il le perçoit aurait-il une réalité
? Tout cela n’existe que dans la conscience de notre
ami. Ce qui ne paraît pas le déranger, hein ?
Le ton amusé de l’étranger laissait
penser que les états d’âme du nain prisonnier
le laissaient totalement indifférent. [...]
1- Recueil de nouvelles
de Ray Bradbury.
2-
Conte des frères Grimm dont
le thème est le désir, l’envie.
© Frank W. Haubold.
Reproduit avec l'aimable
autorisation de l'auteur. Titre original : Odyssee
in rot. Traduit de l'allemand par Pierre Jean
Brouillaud.
La version italienne d’Odysée en rouge
a paru dans le numéro 42 de la revue FUTURO
EUROPA.
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