Sergio Gaut Vel Hartman 
 Sergio Gaut Vel Hartman
est né à Buenos Aires en 1947. Auteur très prolifique, il a publié de nombreux récits dans des revues du monde entier. Il a créé et dirigé la revue Sinergia et a ensuite dirigé la revue Parsec. La présente nouvelle a été traduite par Pierre Jean Brouillaud. Elle est inédite en français.
 

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    Nous trois


   Je monte, j’escalade, je rampe le long des parois du puits, m’accrochant des ongles et des dents aux aspérités. Je sors la tête. J’observe.
   Alina est en train de le caresser. Le peignoir de ma femme ouvert sur la poitrine laisse voir la peau blanche marquée de cinq lignes rouges parallèles. À sa façon, l’envahisseur doit savoir ce que c’est qu’une caresse. On pourrait dire que j’assiste à une scène dont la tendresse n’est pas absente.
   — Chéri ! s’écrie Alina dès qu’elle s’aperçoit que je suis revenu de l’état stuporeux qui me submerge d’ordinaire. Elle se dégage de l’étreinte et s’approche de mon lit. Elle m’embrasse sur la bouche et passe les doigts dans mes cheveux.
   — J’étais si inquiète…
   Je ne parviens pas à former les mots que commande mon cerveau : Inquiète ? Est-ce que ça ne serait pas une libération si je ne revenais pas, une fois pour toutes ? Salope !
   — Non, ne parle pas, dit Alina qui pose la paume de la main sur ma bouche. La main sent mauvais, l’odeur de cet… inhumain qui a pris d’assaut mon foyer, s’est approprié ma femme, a bouleversé mon univers ; ce serait étrange qu’il sente le jasmin.
   — Tu as une forte fièvre, diagnostique Alina qui effleure de ses mains mon front, mes joues. Je n’ai pas d’argument à opposer à ses paroles ni le moyen de lui indiquer que je ne pourrais pas parler, même si je le voulais
   Je dégringole. Je sombre. Je patauge dans la boue de l’inconscience. Au fond, cerné d’immondices, avec une lune rose pour toit, je rêve à ma vie près d’Alina ; avant, hier.
   Nous nous aimions ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais été capable de faire la différence entre un sentiment et un autre. Nous formions un couple ordinaire, banal, sans discorde. Il n’y avait pas grand-chose qui nous distinguait de notre milieu. Mais cette routine bien commode a cessé quand les envahisseurs sont arrivés et ont pris possession de la planète. Oui, oui. Vous l’entendez ; je ne suis pas fou, je n’ai pas le délire. Les envahisseurs, comme dans les mauvais films. Bien souvent, d’un côté ou de l’autre de la barrière, je me suis demandé quel sens a tout ça. S’approprier un monde qui n’est pas fait pour ces corps couverts d’écailles ? Ils ne pourront pas boire nos liqueurs, et leurs oreilles ne sont pas préparées pour écouter notre musique. Pourtant, je le vois renversé, maladroit, inconfortable, dans le fauteuil à bascule en merisier, en train d’écouter Monk comme s’il savait ce que ça veut dire. À cet endroit, j’avais l’habitude de lire mes auteurs favoris, certains soirs d’été. Lem, par exemple… Oh ! Qu’est-ce qu’il a à voir avec Lem.… ?
   Ou peut-être qu’il n’en va pas ainsi. Peut-être que ça n’est pas exact. Je mens ou je délire, sans doute. Occuper la place de la victime, c’est intéressant. Ça facilite les choses. Mais, dans le fond, je sais que ça ne correspond pas à ma personnalité. Je dirai la véritable histoire.

   Je suis resté handicapé à la suite d’un accident d’automobile, il y a deux ans. Alina ne s’était pas encore résignée à mon invalidité quand les envahisseurs sont arrivés pour se rendre maîtres de la planète. Ils n’ont rien à voir avec mon état actuel, même s’il est vrai qu’ils n’ont pas contribué à l’améliorer. Si j’étais tombé dans les combats contre l’envahisseur, comme un soldat en première ligne… Il adore mon fauteuil ; je suis sûr que dans le monde d’où il vient il n’existe rien de semblable… Il passe des heures à se balancer, bercé par les grincements, les gémissements du bois de merisier et le frôlement des ongles d’Alina sur les plaques pectorales de sa cuirasse. Ai-je dit qu’il m’a tout pris ? Ai-je dit qu’il a possédé Alina totalement et absolument dès le premier moment ? C’était tragi-comique. L’envahisseur a ouvert la porte de notre maison et a embrassé de ses yeux acérés tout ce que nous avions possédé jusque là. Alors j’ai découvert que ma femme se résignait doucement. Alina a coulé aux pieds de l’extraterrestre comme une gelée. Mais je ne voudrais pas être dur avec elle. Il y a longtemps que je ne sers à rien, et peut-être suis-je incapable de mesurer la profondeur de l’angoisse chez ma femme. Et, en échange, lui… lui doit posséder des dons et des attributs dont je ne peux apprécier la qualité, mais je peux imaginer qu’ils sont impressionnants. Je ne peux pas non plus décrire ses gestes et son comportement. Et quelquefois je vais jusqu’à croire qu’il n’existe que dans mon imagination.
   — Il revient à lui, docteur.
   Il y a un médecin au premier plan. Je me suis habitué à les percevoir par l’odeur, surtout depuis l’accident. Celui-ci m’ausculte, me passe une main nerveuse et humide sur le front, me prend le pouls. L’intrus se balance sur son trône de merisier, le fauteuil qui appartenait à ma bisaïeule. Est-ce qu’il boit du genièvre ? Cet alcool n’est-il pas nocif pour le métabolisme d’un batracien ? Ou est-ce la fumée de cigarette qui leur est fatale ? Peut-être le médecin sera-il l’un de mes fantasmes.
   — Depuis combien de temps est-il comme ça ?
   — Depuis l’accident de voiture. Mais ça s’est aggravé ces dernières semaines. Maintenant il ne parle même plus et il tombe dans de longues périodes d’inconscience.
   — Et avant ? Comment était votre vie avant cette… crise ?
   Cochon ! Tous les mêmes. Médecins ou plombiers. Tout ce qu’ils veulent savoir, c’est comment font les estropiés pour copuler. Alina se trouble ; il lui déplaît d’aborder ce thème. Elle s’aperçoit que le peignoir s’est de nouveau ouvert ; elle le ferme de ses doigts crispés dont les articulations sont blanches. Mais son mouvement n’a pas été assez rapide ; le médecin a vu les lignes de sang coagulé qui courent parallèlement entre les seins et la gorge de ma femme. Le médecin a les yeux brillants ; il ne fera pas de commentaire. Sans doute pense-t-il qu’il vaut mieux ne rien dire. C’est très curieux que les envahisseurs aient cinq doigts aux mains. Sans doute réfléchit-il aux compatibilités et incompatibilités entre les espèces. Est-ce que ce sera plus ou moins facile de faire l’amour avec un reptile ?
   — Avec un peu d’astuce, on arrive à tout, fait enfin Alina, d’un ton résigné.
   Très drôle ! Un peu d’astuce, dit-elle. Elle appelle astuce le choc obscène, dans le lit, de deux corps dont l’un ressemble à un tronc pétrifié ou à un sac de sable. Mais Alina accomplit froidement son travail volontaire. Elle peut éprouver du plaisir à visiter un asile de vieillards ou la salle des grands brûlés dans un hôpital d’enfants. Je crois qu’elle m’a toujours traité en infirme, avant, bien avant l’accident. Je pense aussi qu’elle conçoit le sacrifice comme une forme de jouissance. Sa soumission à l’envahisseur en fournit encore un bon exemple. Etre victime, en quoi ça consiste ?
   — Et maintenant ?
   Le médecin paraît attendre une confession morbide, une supplique. Aucun des deux ne mentionne explicitement l’intrus, comme si celui-ci n’existait pas. Peut-être n’existe-il pas, d’ailleurs. Qu’est-ce que ça change ?
   — Je ne sais pas, dit-elle.
   Sa voix se casse en un sanglot qui monte des profondeurs de son être. Pour ce qui est des profondeurs, j’en connais un bout. Je me vautre sans cesse dans les excréments de l’abîme. Avant, nous étions liés l’un à l’autre. Il nous restait l’espoir et un avenir effiloché, mais c’était mieux que rien. Quelquefois, j’ai encore rêvé d’un rayon de lumière sur les corps dénudés qui frémissaient un instant. Intacts. Ensuite, j’appuyais la tête entre les seins d’Alina et je mourais. Voilà mon rêve. Là-bas, la mort était plus douce que la douleur.

   Je reviens.
   C’est curieux, mais ce retour ne ressemble à aucun autre, surtout parce que je ne me souviens pas d’être parti. Je me contente de vérifier, comme s’il s’agissait d’un réveil ordinaire, que le médecin n’est plus là et qu’Alina est couchée aux pieds de l’intrus à la façon d’une chatte en chaleur, obéissante. Elle lui parle à voix basse, lui susurrant des mots voluptueux. Ils ne se sont pas aperçus de mon retour. Leur conversation le montre bien ; ils ne parlent de moi que lorsque je suis au fond du puits. Il est probable qu’à chaque retour, je pousse des gémissements, ce qui les prévient. Mais pas cette fois-ci. Ignorant qu’ils devraient faire semblant, ils s’expriment sans contrainte.
   Je garde les yeux fermés. J’écoute.
   — Calme-toi ! Calme-toi ! dit Alina. Ce n’est qu’une question de temps.
   L’envahisseur, comme dans les films et les romans bon marché, est directement connecté au cerveau de ma femme. J’ai l’impression qu’il réclame ou proteste. Il dit – j’imagine – qu’il faut me liquider. Son objectif d’extermination ne souffre pas de délais.
   — Encore un jour, supplie Alina.
   Non, je ne crois pas que l’envahisseur soit une hallucination de mon cerveau désintégré, le fantasme d’un invalide. Le médecin l’a vu. Il avait peur que l’extraterrestre l’attaque, et ses yeux allaient d’un côté à l’autre de la pièce le temps qu’il est resté dans la chambre. Le médecin pourrait-il être aussi une production de mon cerveau ? Il y a un flacon avec des pilules, un sédatif que le docteur a laissé avant de s’en aller. J’en prendrai exactement six. Dix, ce serait trop. Bien que le suicide ne contribue pas à élever le niveau spirituel de l’espèce, il me paraît préférable au sort qui m’attend : exterminé par l’envahisseur ou empoisonné par ma femme qui est passée à l’ennemi sans aucune pudeur.
   Peut-être que je me trompe ; peut-être éprouve-t-elle quelque chose que mon cerveau ne peut comprendre. Quelque chose comme une passion extravagante, absurde en un sens, mais dont la nature singulière et cosmique – il faut bien l’appeler ainsi – imposerait un certain respect. Maintenant cosmique et comique fusionnent, comme dans les mauvais comics, comme dans un jeu de mots déplorable ; et je m’aperçois que mes propos sont le produit du délire. Les reptiles envahisseurs ne doivent pas être terribles – sexuellement parlant, mais Alina sait qu’un poisson pourrait lui offrir des émotions plus fortes que celles qu’elle peut attendre de moi. Pour autant que je sache, le poisson vient au-dessous du reptile, du point de vue des attributs sexuels. Oui, en effet, je délire.
   — Je finirai par me convaincre que c’est le mieux – susurre Alina de son ton le plus affecté – que, finalement, ça nous sera bénéfique. On verra disparaître l’angoisse qui m’obsède, la décomposition, la maladie. Le bonheur se répandra sur la Terre, et vous serez nos maîtres.
   La salope ! Pourquoi l’idolâtre-t-elle ? Ce n’est pas nécessaire. Ils ont gagné. Ils ont pris possession de tout. Personne ne libère, personne ne donne la paix, personne ne supprime la corruption, sinon pour mieux corrompre sans entrave. Il faudra payer un prix, un prix absurde. Nous contracterons une dette que nous ne rembourserons jamais…
   Mais ils font l’amour. Est-ce possible ? J’imaginais que l’incompatibilité des corps serait un obstacle insurmontable. Ils supposent que je continue à mourir à petit feu et se livrent sans remords à un simulacre de résistance et de fusion, qui ressemble désagréablement aux fantaisies que nous nous offrions, Alina et moi, il y a encore quelques jours. Ils ne sont pas faits l’un pour l’autre. Est-ce que ça a de l’importance ? Pour qui ? Pourquoi s’acharnent-ils à offrir ce grossier simulacre ? Alina, hystérique, s’accroche au reptile comme s’il détenait la vie. Je ne parviens pas à l’accepter. Pourtant, l’intrus ne semble pas plus intéressé à pénétrer Alina qu’un mineur à provoquer un éboulement. C’est elle qui le séduit. Je ne comprends pas. D’ordinaire, elle est réservée, froide, presque tous les animaux lui répugnent, à commencer par les lézards.

   Ils en ont terminé. L’envahisseur, épuisé, somnole. Le fauteuil bouge légèrement, et les craquements rompent le silence nocturne. La planète entière est un tombeau depuis que les extraterrestres ont brisé la faible résistance des humains écrasés par la supériorité des armes.
   Moi aussi, je souhaite mourir. Je suis moins qu’un fantôme. L’abîme s’ouvre comme un refuge définitif. Sincèrement, je crois que nous gagnerons tous à ma disparition. Mais je ne tombe pas, quelque chose me retient. C’est Alina. Elle est près de moi. Elle me parle. Sa voix est un faible murmure.
   — Ne meurs pas, dit Alina, approchant ses lèvres de mon oreille. Que veut-elle ? Peut-être a-t-elle toujours su que j’étais conscient et chacun de ses mouvements était-il délibéré. Maintenant elle cherche à atteindre des sommets de sadisme, à battre des records de lascivité.
   Peut-être ma totale impuissance l’excite-t-elle plus que la nature extravagante de l’envahisseur. Maintenant, plus que jamais, j’ai envie de mourir, mais je ne peux pas.
   — Observe bien la suite, dit-elle en revenant sur ses pas pour se pencher sur le corps inerte de l’intrus.
   Elle tient le couteau à large lame que, par plaisanterie, nous appelons Excalibur. Jamais, jusqu’à ce moment je n’avais compris pourquoi elle le maintenait aussi affûté qu’un scalpel. Pourquoi ? Un simple couteau de cuisine. Que fait-elle ? Elle le lui enfonce dans la poitrine, entre les plaques une fois, deux fois, trois fois. Elle lui renverse la tête, actionne le couteau transversalement. Elle lui tranche la gorge. Je n’en crois pas mes yeux. Alina dépèce l’envahisseur, l’immonde reptile qui, il y a quelques minutes, la pénétrait, l’inondait de sa… substance. C’est ignoble. J’ai toujours su que ma femme était folle, même si j’ai toujours refusé de l’admettre. Pourquoi a-t-elle agi ainsi ? À quelle fin ? L’extraterrestre est maintenant un puzzle de pièces dispersées ; c’est sûrement moi la prochaine victime.

   L’obscurité se dissipe. La gravité s’évanouit. Alina s’emploie à me faire boire le contenu d’un bol chaud. Ça pique et c’est tiède. Ça sent mauvais.
   — C’est tout ce que je peux t’offrir, dit-elle sèchement .
   — Qu’est-ce que c’est ?
   Je suis surpris de m’apercevoir que je peux parler. Inévitablement, j’établis un rapport avec la mort de l’envahisseur.
   — Allons ! insiste Alina.
   — Non, si je ne sais pas ce que c’est.
   — Faut-il que je te le dise ?
   La nausée devient irrésistible. Je vomis le peu que j’ai dans l’estomac. Je coule.

   Je reviens, une fois de plus.
   — Imbécile ! Tu vas mourir de faim. Tu n’as que la peau et les os.
   — Je veux mourir, sale garce !
   — Comment te faire comprendre ?
   Alina menace de me frapper, mais se retient. Ses yeux sont noyés de larmes. Elle est très affaiblie, maigre, émaciée. On dirait que ses yeux pendent sur ses joues comme deux figues trop mûres.
   — Qu’est-ce que c’est ?
   Sur l’assiette il y a une viande foncée, île dans une mer brune. Question inutile. Je sais ce que c’est.
   — Au restaurant, on lui donnerait un nom français, et tout ce qui s’ensuit.
   Alina s’efforce de sourire. Elle se passe le revers de la main sur les yeux :
   — S’il restait des restaurants…
   — Est-ce vrai ?
   Je veux dire : était-ce vrai ? J’aurais juré que c’est le produit de la fièvre, une construction du délire.
   — De quoi parles-tu ? Tu crois que ça n’est rien, ce que j’ai dû faire ? Il faut manger.
   — Tu es folle. Tu as fait… ça avec lui, puis tu l’as tué, maintenant tu veux que je me nourrisse de sa chair.
   — Il faut manger quelque chose, reprend-elle, d’un ton à nouveau froid, déterminé.
   — Pas ça. C’était une… créature douée de raison. Un envahisseur venu de l’espace mais… Tu l’aurais tué et…
   — Comment t’expliquer ? La nourriture se fait rare. Dehors il se passe des choses terribles. Seul un hasard exceptionnel, une conjonction de faits imprévisibles nous place dans une situation idéale, unique.
   — Nous pouvons manger du thon, du riz, du vermicelle, des petits pois. Tu as toujours eu la manie d’accumuler les aliments dans le placard. Mais… le manger… lui, c’est déraisonnable, inadmissible, nous sommes des personnes, nous ne pouvons pas manger…
   — Tais-toi ! Tu ne comprends pas ! Les gens se révoltent contre les envahisseurs ; je suppose que c’est pareil dans le monde entier, bien que nous n’ayons pas le moyen de le savoir. Il y a des millions de morts. Des millions ! Ils nous massacrent. Leurs armes sont supérieures, et nous n’avons pas d’armée ni de résistance organisée. Les gens pillent pour se nourrir, mais bientôt il n’y aura plus rien. Oui, c’est vrai, j’ai stocké de la nourriture, je la garde pour après, quand toute la viande aura été mangée. L’argent vaut moins que de la crotte.
   — Tu n’as jamais parlé comme ça, dis-je.
   Ma remarque est idiote. Alina s’impatiente. Elle veut mettre fin à la conversation tout de suite.
   — Il faut manger. Ça n’est pas le moment de discuter.
   — Ça fait combien… ?
   — Trois jours.
   — Tu l’as …découpé ? Comment est-ce qu’il se conservera ?
   Je me rends compte tardivement que depuis plusieurs jours nous vivons dans la pénombre.
   — Les appareils électriques ne fonctionnent pas. Il est conservé au frigo ?
   — Oui. Ça n’est pas comme la viande de bœuf.
   Le commentaire paraît énigmatique, et les bovins conduits à l’abattoir m’inspirent d’autres questions :
   — Comment se fait-il que l’électricité n’ait pas été coupée ?
   — Tu me fatigues. Il a mis des accus ou un générateur, je ne sais pas. Ils savaient qu’il se produirait une période de résistance irrationnelle, et, après les combats, le chaos. Avec le secteur, ça ne marche pas.
   — Mais nous sommes dans l’obscurité.
   — Idiot ! Un foyer éclairé correspond à une maison habitée, à des survivants, et, par conséquent, à de la nourriture. Les gens feraient n’importe quoi pour de la nourriture. Les survivants ne font pas de distinction entre les humains et les envahisseurs.
   J’entends le moteur du frigo qui ronronne doucement et j’imagine l’envahisseur découpé en rations subtilement accommodées, à la manière d’Alina. Canard ou blanc de volaille ?
   Je cède. Un goût curieux, un goût d’ailleurs, comme on pouvait s’y attendre… Je mâche et avale la viande fibreuse. Je me dis que ce sont des protéines. Cuisses de grenouilles ? Lui, il était plutôt du genre reptile. Mais la biologie n’est pas mon fort. Ce qui me surprend, c’est mon aptitude à accepter l’étrange, le bizarre. Ma femme a séduit un extraterrestre, s’est laissée pénétrer par lui, mais elle l’a tué et maintenant nous le mangeons. Est-ce réel ? Bon Dieu ! C’est à moi que ça arrive !
   On s’habitue à tout, me dis-je. J’ai commencé après l’accident et je n’ai pas pu m’arrêter. Qu’est-ce qui viendra ensuite ? Nous avons perdu la Terre et nous ne la récupérerons jamais, mais nous nous alimentons en cuisinant les extraterrestres. On s’habitue à tout, à ce qu’Alina le tue, le coupe en morceaux et le conserve comme les vivres qu’elle a l’habitude d’acheter au supermarché.

   Et reste la plus grande des surprises : Alina porte dans ses entrailles une créature engendrée par l’envahisseur. Impossible ? Les unions entre des espèces différentes sont stériles ? Comment le sait-on ? En a-t-on fait la preuve ?
Alina assure le contraire. Elle est folle mais pas idiote !
   Alina est enceinte. Pas de moi, évidemment. Quelque chose de vivant s’agite dans son utérus. Et si les envahisseurs n’avaient de reptiles que les apparences ?
   — Tu vas te faire avorter, dis-je d’une voix éteinte et sans conviction.
   — Sûrement pas, réplique-t-elle. J’ai voulu être enceinte.
   — Je ne te comprends pas. Mais pourquoi ? S’il te plaît !
   Elle ne répond pas. Elle me tourne le dos. Elle estime que je ne mérite pas de plus amples explications. Maintenant elle est dans la cuisine, à ranger des boîtes, à accommoder différemment des portions d’extraterrestre, à faire l’inventaire des provisions pour savoir combien de temps elles dureront. À voir comment Alina s’efforce de stocker la nourriture, je dois admettre qu’elle est douée pour exploiter les situations. Je savais que ça se passerait ainsi dès avant l’invasion, avant l’accident, avant qu’elle ne me connaisse.
   — Tu devrais te sentir écœurée, ai-je crié. Quel genre de monstre peut sortir de cette union ?
   Alina revient vers moi et m’observe, mi provocante, mi compatissante. Par moments, j’ai l’impression qu’elle va éclater en sanglots de repentir, et, à d’autres, je découvre chez elle une détermination surhumaine, inhumaine. Se pourrait-il que ce soit cette force qui lui permette d’aller de l’avant, obstinée et solide comme un roc ?
   — Je n’ai pas à te demander pardon, dit-elle. Je sais ce que je fais et pourquoi.
   Alina a un projet, je le sais. Je ne sais pas lequel. Il lui appartient. La volonté m’abandonne. Peut-être que, comme avant, comme toujours, je ne veux pas savoir.

   Une nouvelle occasion. Cette fois, je suis disposé à connaître la vérité. Pour de bon ?
   — Alina !
   Elle arrive aussitôt, en s’essuyant les mains sur son tablier. La maison demeure dans l’obscurité. Le frigo n’a pas cessé de ronronner. Si on excepte les nuances surréelles, une scène banale, conventionnelle.
   — Quoi ? Elle semble agressive, mais il y a dans ses yeux comme un démenti moqueur.
   — Je veux la vérité.
   — Je te dis toujours la vérité.
   — Tu n’es pas enceinte. Il s’agit d’une plaisanterie cruelle pour me mortifier.
   — Je suis enceinte.
   Maintenant, sa voix semble trahir une fatigue infinie.
   — Si c’était vrai, quel genre d’être pourrait se nicher dans ton ventre ? De quoi a-t-il besoin ? Qu’est-ce qui peut lui nuire ?
   — Je sais tout ce qu’il me faut et ce qu’il lui faut. Je suis la mère, si tu ne t’en es pas rendu compte. Nous, les mères, savons tout ce qui se rapporte à nos enfants.
   S’entendre dire que cette chose en gestation est un enfant ! Ça paraît grotesque. Mais qu’est-ce que peux lui reprocher ? Elle ne m’a pas abandonné, et, bien qu’elle me soigne et me protège avec une froideur impersonnelle, je dois reconnaître que, livré à mon sort, je ne tarderais pas à crever, étouffé par les immondices. Pourtant, il y a une question qui n’a pas été formulée et qui n’a donc pas trouvé de réponse. Me maintenir en vie, est-ce une forme de vengeance ?
   — Pourquoi, Alina ? Que t’ai-je fait ? C’est à cause de l’accident, parce que je suis resté handicapé ? C’est parce que j’ai pas pu te donner un enfant, parce que je n’ai jamais bien su te faire l’amour ?
   Alina me regarde droit dans les yeux, ahurie, furieuse, effarée :
   — Tu me crois assez malade pour avoir agi de la sorte, tu crois que je me serais soumise à cet enfer pour vous punir ? Nous vivons ensemble depuis tant d’années et nous ne nous connaissons pas. Tu n’as pas compris ? La comédie avec l’envahisseur, mon amour de femme soumise… Tu n’as rien compris ?
   — Maintenant je comprends moins que jamais, dit-je, désemparé. Pourquoi as-tu fait ça ? Dis-le moi. Admettons que je sois un imbécile.
   Alina éclate d’un rire que j’entends pour la première fois depuis longtemps, et sans doute pour la dernière fois. Maintenant, oui, j’en suis sûr, elle a perdu la raison. Les dernières traces d’humanité qui lui restaient ont été absorbées, digérées par la créature qui vit en elle.
   — Mon fils, dit-elle en montrant son ventre, mon fils va naître. Je suis certaine qu’il naîtra. Il aura un cerveau et un cœur d’homme dans un corps d’extraterrestre. Ne me demande pas comment je le sais ; je suis la mère. Une mère sait des choses qu’aucun mâle d’aucune espèce ne peut comprendre ou imaginer. Mon fils passera inaperçu parmi eux, il les trompera ; personne, absolument personne ne le découvrira, jamais. Ce sera notre Cheval de Troie, secret, impassible.
   — Et moi, quel rôle est-ce que je joue dans ton plan ?
   — La seule question que tu te poses ! Moi, pauvre moi, la victime, moi si injustement laissé de côté, abandonné, blessé. Moi ! Moi !
   — Alors, je pourrais être un… père pour ton fils ?
   — Un père ? Absurde. Ce dont mon fils a le moins besoin, c’est d’un père humain. Mon fils a besoin de protéines, de connaissances, d’astuce, de mensonges habilement enveloppés. La tâche qui m’attend, je le sais, me dépasse, mais je dois l’entreprendre. Les possibilités sont minces. Il est très probable que j’échouerai. Mais, tant qu’il me restera une once de vie, j’alimenterai soigneusement le rêve de la reconquête. Pour ça, il faut qu’il devienne grand et fort. J’ai sous les yeux la nourriture dont j’ai besoin pour aller jusqu’au bout, tu ne t’en es pas rendu compte ?
   Si, maintenant. Je vois qu’elle saisit notre couteau à la large lame, Excalibur. L’acier capte l’éclat fugitif de la pénombre et le reflète. À cet instant, je comprends ; du simple fait qu’elle l’abaisse vers ma poitrine, la reconquête de la Terre a commencé.

 
 
 
FIN


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

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