
Ma
chère petite, assieds-toi et écoute mon histoire
; non, n’aie pas peur ! Assieds-toi ici, à côté
de moi… assieds-toi. Ne tremble pas comme ça. Je
veux simplement que tu écoutes... Tu as de beaux cheveux,
ma chérie.
Autrefois, il n’y a pas si longtemps,
tu ne le croiras pas, mais j’étais aussi jeune, aussi
jolie que toi. Tu as des cheveux dorés, et les miens étaient
brun foncé, mais, c’est vrai, toutes les gamines
sont si jolies. Ma peau était douce et mes yeux étaient
bleus, ils le sont toujours. Regarde bien mes yeux. Regarde !
Est-ce qu’ils ne sont pas bleus ? Oui, oui, ils le
sont. N’essaie pas de te sauver,
ma chérie.
Le jour de printemps où je me suis mariée
sentait l’herbe et le lait, comme c’est le cas les
très rares jours de printemps. J’étais habillée
de soie blanche et de velours vert. Un poète aurait pu
écrire un sonnet sur ma beauté. J’ai entendu
les compliments de ma famille et de mon fiancé ; après
chaque compliment j’étais encore plus jolie.
Ne fais pas cette grimace, chère petite,
et ne prends pas cet air méprisant. J’étais
une beauté. Toi aussi, ma chérie, tu deviendras
vieille et laide ; alors une belle enfant fera la grimace en te
voyant. Moi aussi, j’ai fait la grimace aux vieillards,
quand j’avais ton âge. Et, pour ça, le destin
m’a punie.
Mais parlons de mon mariage. J’étais
la fille unique d’une riche famille. J’avais été
dorlotée, gâtée. Mon père avait arrangé
mon mariage avec le fils aîné d’une famille
bourgeoise. Cette alliance unirait les deux familles et les rendrait
plus riches encore. Le mariage était aussi une bonne chose
pour moi. Le marié avait quelques années de moins
que moi, et je pourrais le mener par le bout du nez. Bien sûr,
je ne l’aimais pas, mais je le trouvais assez beau pour
partager mon lit.
Cette union était un arrangement entre
deux familles, mais c’était mes noces, à moi.
Je les avais préparées, dans le moindre détail,
avec ma mère. J’occupais la place d’honneur
à la grande table. C’était mon jour et, après
avoir bu un peu de vin, reçu quelques baisers du marié
et dégusté un excellent rôti de veau, je me
sentais le centre de ce petit monde. Tous me regardaient –
mon père, mon beau-père (d’un œil un
peu coquin), mon fiancé. Les dames, à l’exception
de ma mère qui était très fière, avaient
des regards d’envie, et je n’ai pas caché le
plaisir que j’en éprouvais. Il y avait près
d’une centaine de personnes à notre mariage, mais
les deux familles réunies occupaient la même table.
La chose s’est produite alors que mon
père portait un premier toast en l’honneur des mariés.
Une dispute avait éclaté à
la porte principale qui était restée ouverte pour
permettre aux invités d’aller et venir. De ma place
je voyais très bien cette porte : l’un de nos
domestiques élevait la voix en s’adressant à
une vieille sorcière et à un enfant malpropre. J’espérais
que le domestique allait s’en débarrasser. Les cheveux
de la mégère étaient si emmêlés
qu’on aurait dit de la mousse et l’enfant était
en haillons, si sale que je ne pouvais savoir s’il s’agissait
d’un garçon ou d’une fille.
Mon père était troublé
par la présence de ces mendiants, mais il a poursuivi son
discours. Les mendiants sont sortis, et le jour des noces a retrouvé
tout son éclat.
Puis c’était le tour de mon beau-père
de proposer un toast. Et, au milieu de son discours, les mendiants
sont rentrés dans la salle du banquet par une porte latérale.
Ils avaient une attitude très humble, sont restés
silencieux et ont attendu la fin du discours pour commencer à
tendre la main. Mon beau-père ne les a pas remarqués,
mais j’ai vu que mon père les fixait d’un air
courroucé.
Le discours terminé, la vieille sorcière
s’est mise à mendier et a promis de nous bénir,
moi et mon époux, si nous leur donnions, à elle
et à son gosse, du pain et peut-être un peu de viande.
J’ai frissonné à l’idée de recevoir
la bénédiction de cette créature. Mon père
s’en est aperçu et à ordonné aux domestiques
de jeter les mendiants dehors.
« Tu oses demander de la viande destinée
à nos invités de la noce ! Nous n’avons
pas besoin de ta bénédiction, mendiante ! »
La vieille et l’enfant parurent prendre
peur et s’enfuirent. Comment pouvaient-ils être aussi
répugnants ? J’ai décidé que je
ne ferais jamais l’aumône à des êtres
aussi sales, aussi laids, seulement à ceux qui savaient
rester propres et nets.
Le
calme et la joie ont régné pendant un moment. J’ai
mangé de la confiture et bu quelques gorgées de
vin tandis que les toasts continuaient. J’ai reçu
tant de compliments pour ma beauté, ma prudence et mes
bonnes manières que je commençais à m’en
lasser.
Quand
j’ai ressenti le premier élancement, j’ai pensé
que j’avais trop mangé. Peu après, la douleur
s’est aggravée, et j’ai cru qu’on m’avait
empoisonnée. Alors, l’enfer s’est déclenché.
La
souffrance la plus atroce que j’ai jamais ressentie, une
souffrance comme personne d’autre n’en éprouvera
sans doute jamais. J’ai accouché, ma chérie,
comme tu le feras un jour. Accoucher est très douloureux,
et le jour de mes noces, j’ai eu l’impression que
tous mes muscles, tous mes organes accouchaient.
J’ai chancelé, essayé de
me raccrocher à la main de mon père, mais j’ai
vu qu’il chancelait lui aussi. Mon mari semblait en proie
à de terribles convulsions, et ma belle-mère était
pliée en deux par la douleur. Je souffrais tellement que
j’y voyais à peine, mais ce que j’ai vu n’était
pas différent. Tous les membres de nos deux familles se
tordaient de douleur. Le frère cadet du marié essayait
d’agripper la main de sa mère, ma tante était
tombée sur le sol, et son corps était agité
de spasmes violents, ma grand-mère par alliance se cognait
la tête contre la table.
Personne ne nous est venu en aide. Les invités
sont partis dans le désordre, et les serviteurs se sont
enfuis.
Mes oreilles tintaient, mais j’ai entendu
la voix claire d’un enfant. « Maintenant, ils
gigotent et ils tremblent ! » Au milieu de la
salle de banquet se tenait le rejeton de la mendiante. Je ne pouvais
toujours pas voir si c’était un garçon ou
une fille, mais il restait calme et paraissait plutôt amusé.
Il nous a regardés un moment, puis il est parti en courant,
et j’ai aperçu ses pieds nus, sales.
Les convulsions empiraient. J’ai entendu
quelque chose qui se déchirait ; j’ai compris
que c’était ma robe de mariée. J’ai
fermé les yeux et ai gémi, j’ai essayé
de palper mon corps, mais mes mains ne m’obéissaient
plus. J’ai entendu des cris autour de moi, mais je ne pouvais
pas les identifier. Tout mon corps vibrait, et j’aurais
voulu mourir.
Puis,
tout à coup, je me suis sentie bien.
Et pas seulement parce que la douleur avait
cessé. J’avais une impression de stabilité,
de contentement. J’ai essayé de me lever mais je
me suis prise dans les lambeaux de ma robe de mariée. Je
les ai tordus et les ai déchirés avec mes dents
pour me libérer. Alors je me suis levée et, un instant,
tout a été normal. Le silence régnait dans
la salle.
Il s’était fait un étrange
équilibre.
Puis j’ai de nouveau entendu la voix de
l’enfant : « Ils ont été changés
en loups. » L’enfant se tenait au milieu du plancher
et nous regardait, sans crainte.
J’ai regardé autour de moi et j’ai
vu le marié qui s’arrachait aux loques qui avaient
été son costume. Je l’ai immédiatement
reconnu à son odeur. Je suis allé vers lui, et il
s’est agenouillé devant moi, oreilles et queue basses.
Il a léché mes lèvres et je l’ai laissé
faire. Père est venu, m’a regardé dans les
yeux et j’ai baissé la tête. Mon mari lui a
également léché les lèvres, moi non.
Bientôt, tout le monde était autour
de nous, et tout le monde se reniflait. Un moment, j’ai
cru que mon père et mon beau-père allaient se battre.
Ils grondaient, découvrant leurs crocs, la queue et la
tête levées. Mais c’est mon père qui
a soutenu le regard ; mon beau-père a baissé
la tête et a cédé.
J’étais désorientée
mais lucide. La profusion d’odeurs donnait le vertige, mais
je les identifiais toutes. Odeur d’un bébé
non sevré, parfum d’eau de rose, senteurs de rôti
et de pâté de légumes.
« Dehors, les loups ! Dehors !
Dehors ! » La vieille sorcière était
entrée. Sa puanteur nous a tous horrifiés. Elle
nous a expulsés à coups de baguette. « Au
bout de sept années, vous pourrez mendier votre pain et
votre viande, et, si vous l’obtenez, vous redeviendrez des
êtres humains. »
Nous avons traversé le village, au pas
de course, vers les bois qui sentaient le pin, le gibier, la sécurité.
Personne ne s’est mis en travers de notre chemin.
Nous
étions dix loups errants, solitaires réunis en une
meute. L’odorat nous guidait : senteur des déjections
récentes d’un daim, d’une carcasse en décomposition,
d’un veau égaré. Nous étions comme
une portée de chiots libres pour la première fois
au sein d’une forêt. Et, en un sens, c’est bien
ce que nous étions : des chiots inexpérimentés,
insouciants.
Nous n’avions pas eu de parents attentionnés
ni de semblables pour nous apprendre à jouer, à
chasser et à vivre en harmonie, sans bagarre. Oh !
Il y avait bien quelques bagarres : tout le monde acceptait
l’autorité de père, mais mon oncle et mon
beau-père se sont battus jusqu’à ce que l’oncle
prenne une place supérieure à celle du beau-père
dans la hiérarchie. Ma mère et ma belle-mère
se montraient les dents, et moi aussi. J’étais plus
forte que ma mère, mais qui accepterait de combattre celle
dont on a bu le lait ?
Au début, chacun chassait pour soi. Combien
de temps, je ne sais pas, le cerveau des loups n’a pas un
sens très strict du temps. La sorcière qui nous
avait jeté un sort savait que nous ne tiendrions pas le
compte des sept années qu’elle avait fixées
et que, selon toute vraisemblance, aucun de nous ne retrouverait
forme humaine.
Mais je l’ai retrouvée, ma chérie,
et bientôt tu apprendras quel genre de drames j’ai
dû subir avant d’en arriver là. Je vois que
mon histoire t’enchante. Bien !
Les
bois n’étaient pas très étendus, et
la plupart des loups qui vivaient dans la région ont fini
comme fourrures. Les villages étaient très proches
les uns des autres, et des sentiers découpaient la forêt.
Tout véritable loup aurait flairé à distance
l’odeur de l’homme, mais nous avions vécu avec
cette odeur, et elle nous était devenue naturelle.
Nous ne savions pas ce que cela voulait dire :
être un loup, et n’avions pas le temps de bien le
comprendre. Il n’y avait pas d’autres loups pour nous
l’apprendre, et, s’il y en avait eu, ils nous auraient
évités. Certains d’entre nous auraient pu
se joindre à une meute en acceptant un statut inférieur,
mais, pour père, c’était impossible.
La première chasse en commun est due
au hasard. Mon mari, ma mère et moi étions en train
de jouer à nous attraper par la queue quant nous sommes
tombés sur un lapin qui sortait d’un buisson. Nous
l’avions flairé mais nous ne nous en étions
pas vraiment préoccupés. Nous l’avons entouré,
et soudain le jeu est devenu plus sérieux. Nous le suivions
à la course, moi d’un côté, mon mari
de l’autre. Quand il a brusquement fait un bond, mère
l’a attrapé.
Nous avons d’abord été surpris :
comme c’était facile ! Et pourtant les lapins
ne sont pas une proie aisée, car ils sont rapides et imprévisibles,
tout au moins pour des chasseurs aussi inexpérimentés
que nous. Nous nous sommes partagé le lapin tranquillement
et en silence. C’était notre premier repas en commun.
C’est ainsi, par la chasse, que notre
meute s’est lentement formée. Père était
le chef ; mais mère venait aussitôt après
dans la hiérarchie. Elle se révéla très
douée pour la chasse ; on attrapait facilement le
gibier quand c’était elle qui menait. La chasse nous
procurait plus de nourriture que nous ne pouvions en manger, et,
pour la première fois, nous avions la possibilité
de partager. Grand-mère avait elle aussi de quoi manger,
même s’il lui était impossible de se joindre
à nos expéditions. Nous chassions le daim et même
l’élan, mais cela a valu à mon oncle une côte
cassée quand un élan lui a donné un coup
de patte.
Nous nous nourrissions de la viande abondante
l’été, nous jouions ensemble et nous nous
caressions. Quelquefois nous hurlions en chœur. Et alors
nous avions beaucoup plus le sentiment d’appartenir à
une collectivité que nous ne l’avions eu durant notre
vie d’humains ou que je ne l’aurai jamais.
Tous les étés sont merveilleux,
mais ce premier été de notre vie de loups a été
le plus mémorable. Senteurs et parfums étaient si
nouveaux, si frais ; la chasse nous procurait plaisir et
nourriture.
Par contre, le premier hiver a été
pénible. Nous avions chassé ensemble pendant l’été,
mais nous étions encore maladroits. Et la partie se révélait
beaucoup plus difficile à jouer. On a beaucoup moins de
mal à chasser un beau daim bien dodu à travers les
prairies qu’à chasser sur la neige une proie amaigrie.
Grand-mère est morte durant l’hiver.
C’était triste, mais les personnes âgées
survivent difficilement durant cette saison. Nous nous sommes
résignés à sa mort et nous avons attendu
le printemps.
20/07/07 |