Jenny Elisabeth Kangasvuo est née à Helsinki en 1975. Elle habite aujourd’hui Oulu, dans le nord de la Finlande. Elle rédige une thèse de doctorat sur la bisexualité en Finlande qui marquera la fin de ses études d’art et d’anthropologie à l’université d’Oulu. Elle se passionne pour la culture populaire japonaise. Elle écrit, dessine et pratique la cuisine... médiévale.



La présente nouvelle, dont le titre original en
finnois est « Sudenkulku », a été écrite directement en anglais en vue d’un concours international. Elle a été publiée dans le webzine finlandais Usvazine. La traduction en espagnol a été diffusée dans AXXON 171 d’où sont extraits les éléments biographiques ci-dessus.

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   Ma chère petite, assieds-toi et écoute mon histoire ; non, n’aie pas peur ! Assieds-toi ici, à côté de moi… assieds-toi. Ne tremble pas comme ça. Je veux simplement que tu écoutes... Tu as de beaux cheveux, ma chérie.
   Autrefois, il n’y a pas si longtemps, tu ne le croiras pas, mais j’étais aussi jeune, aussi jolie que toi. Tu as des cheveux dorés, et les miens étaient brun foncé, mais, c’est vrai, toutes les gamines sont si jolies. Ma peau était douce et mes yeux étaient bleus, ils le sont toujours. Regarde bien mes yeux. Regarde ! Est-ce qu’ils ne sont pas bleus ? Oui, oui, ils le sont. N’essaie pas de te sauver, ma chérie.
   Le jour de printemps où je me suis mariée sentait l’herbe et le lait, comme c’est le cas les très rares jours de printemps. J’étais habillée de soie blanche et de velours vert. Un poète aurait pu écrire un sonnet sur ma beauté. J’ai entendu les compliments de ma famille et de mon fiancé ; après chaque compliment j’étais encore plus jolie.
   Ne fais pas cette grimace, chère petite, et ne prends pas cet air méprisant. J’étais une beauté. Toi aussi, ma chérie, tu deviendras vieille et laide ; alors une belle enfant fera la grimace en te voyant. Moi aussi, j’ai fait la grimace aux vieillards, quand j’avais ton âge. Et, pour ça, le destin m’a punie.
   Mais parlons de mon mariage. J’étais la fille unique d’une riche famille. J’avais été dorlotée, gâtée. Mon père avait arrangé mon mariage avec le fils aîné d’une famille bourgeoise. Cette alliance unirait les deux familles et les rendrait plus riches encore. Le mariage était aussi une bonne chose pour moi. Le marié avait quelques années de moins que moi, et je pourrais le mener par le bout du nez. Bien sûr, je ne l’aimais pas, mais je le trouvais assez beau pour partager mon lit.
   Cette union était un arrangement entre deux familles, mais c’était mes noces, à moi. Je les avais préparées, dans le moindre détail, avec ma mère. J’occupais la place d’honneur à la grande table. C’était mon jour et, après avoir bu un peu de vin, reçu quelques baisers du marié et dégusté un excellent rôti de veau, je me sentais le centre de ce petit monde. Tous me regardaient – mon père, mon beau-père (d’un œil un peu coquin), mon fiancé. Les dames, à l’exception de ma mère qui était très fière, avaient des regards d’envie, et je n’ai pas caché le plaisir que j’en éprouvais. Il y avait près d’une centaine de personnes à notre mariage, mais les deux familles réunies occupaient la même table.

   La chose s’est produite alors que mon père portait un premier toast en l’honneur des mariés.
   Une dispute avait éclaté à la porte principale qui était restée ouverte pour permettre aux invités d’aller et venir. De ma place je voyais très bien cette porte : l’un de nos domestiques élevait la voix en s’adressant à une vieille sorcière et à un enfant malpropre. J’espérais que le domestique allait s’en débarrasser. Les cheveux de la mégère étaient si emmêlés qu’on aurait dit de la mousse et l’enfant était en haillons, si sale que je ne pouvais savoir s’il s’agissait d’un garçon ou d’une fille.
   Mon père était troublé par la présence de ces mendiants, mais il a poursuivi son discours. Les mendiants sont sortis, et le jour des noces a retrouvé tout son éclat.
   Puis c’était le tour de mon beau-père de proposer un toast. Et, au milieu de son discours, les mendiants sont rentrés dans la salle du banquet par une porte latérale. Ils avaient une attitude très humble, sont restés silencieux et ont attendu la fin du discours pour commencer à tendre la main. Mon beau-père ne les a pas remarqués, mais j’ai vu que mon père les fixait d’un air courroucé.
   Le discours terminé, la vieille sorcière s’est mise à mendier et a promis de nous bénir, moi et mon époux, si nous leur donnions, à elle et à son gosse, du pain et peut-être un peu de viande. J’ai frissonné à l’idée de recevoir la bénédiction de cette créature. Mon père s’en est aperçu et à ordonné aux domestiques de jeter les mendiants dehors.
   « Tu oses demander de la viande destinée à nos invités de la noce ! Nous n’avons pas besoin de ta bénédiction, mendiante ! »
   La vieille et l’enfant parurent prendre peur et s’enfuirent. Comment pouvaient-ils être aussi répugnants ? J’ai décidé que je ne ferais jamais l’aumône à des êtres aussi sales, aussi laids, seulement à ceux qui savaient rester propres et nets.

   Le calme et la joie ont régné pendant un moment. J’ai mangé de la confiture et bu quelques gorgées de vin tandis que les toasts continuaient. J’ai reçu tant de compliments pour ma beauté, ma prudence et mes bonnes manières que je commençais à m’en lasser.

   Quand j’ai ressenti le premier élancement, j’ai pensé que j’avais trop mangé. Peu après, la douleur s’est aggravée, et j’ai cru qu’on m’avait empoisonnée. Alors, l’enfer s’est déclenché.

   La souffrance la plus atroce que j’ai jamais ressentie, une souffrance comme personne d’autre n’en éprouvera sans doute jamais. J’ai accouché, ma chérie, comme tu le feras un jour. Accoucher est très douloureux, et le jour de mes noces, j’ai eu l’impression que tous mes muscles, tous mes organes accouchaient.
   J’ai chancelé, essayé de me raccrocher à la main de mon père, mais j’ai vu qu’il chancelait lui aussi. Mon mari semblait en proie à de terribles convulsions, et ma belle-mère était pliée en deux par la douleur. Je souffrais tellement que j’y voyais à peine, mais ce que j’ai vu n’était pas différent. Tous les membres de nos deux familles se tordaient de douleur. Le frère cadet du marié essayait d’agripper la main de sa mère, ma tante était tombée sur le sol, et son corps était agité de spasmes violents, ma grand-mère par alliance se cognait la tête contre la table.
   Personne ne nous est venu en aide. Les invités sont partis dans le désordre, et les serviteurs se sont enfuis.
   Mes oreilles tintaient, mais j’ai entendu la voix claire d’un enfant. « Maintenant, ils gigotent et ils tremblent ! » Au milieu de la salle de banquet se tenait le rejeton de la mendiante. Je ne pouvais toujours pas voir si c’était un garçon ou une fille, mais il restait calme et paraissait plutôt amusé. Il nous a regardés un moment, puis il est parti en courant, et j’ai aperçu ses pieds nus, sales.
   Les convulsions empiraient. J’ai entendu quelque chose qui se déchirait ; j’ai compris que c’était ma robe de mariée. J’ai fermé les yeux et ai gémi, j’ai essayé de palper mon corps, mais mes mains ne m’obéissaient plus. J’ai entendu des cris autour de moi, mais je ne pouvais pas les identifier. Tout mon corps vibrait, et j’aurais voulu mourir.

   Puis, tout à coup, je me suis sentie bien.
   Et pas seulement parce que la douleur avait cessé. J’avais une impression de stabilité, de contentement. J’ai essayé de me lever mais je me suis prise dans les lambeaux de ma robe de mariée. Je les ai tordus et les ai déchirés avec mes dents pour me libérer. Alors je me suis levée et, un instant, tout a été normal. Le silence régnait dans la salle.
   Il s’était fait un étrange équilibre.
   Puis j’ai de nouveau entendu la voix de l’enfant : « Ils ont été changés en loups. » L’enfant se tenait au milieu du plancher et nous regardait, sans crainte.


   J’ai regardé autour de moi et j’ai vu le marié qui s’arrachait aux loques qui avaient été son costume. Je l’ai immédiatement reconnu à son odeur. Je suis allé vers lui, et il s’est agenouillé devant moi, oreilles et queue basses. Il a léché mes lèvres et je l’ai laissé faire. Père est venu, m’a regardé dans les yeux et j’ai baissé la tête. Mon mari lui a également léché les lèvres, moi non.
   Bientôt, tout le monde était autour de nous, et tout le monde se reniflait. Un moment, j’ai cru que mon père et mon beau-père allaient se battre. Ils grondaient, découvrant leurs crocs, la queue et la tête levées. Mais c’est mon père qui a soutenu le regard ; mon beau-père a baissé la tête et a cédé.
   J’étais désorientée mais lucide. La profusion d’odeurs donnait le vertige, mais je les identifiais toutes. Odeur d’un bébé non sevré, parfum d’eau de rose, senteurs de rôti et de pâté de légumes.
   « Dehors, les loups ! Dehors ! Dehors ! » La vieille sorcière était entrée. Sa puanteur nous a tous horrifiés. Elle nous a expulsés à coups de baguette. « Au bout de sept années, vous pourrez mendier votre pain et votre viande, et, si vous l’obtenez, vous redeviendrez des êtres humains. »
   Nous avons traversé le village, au pas de course, vers les bois qui sentaient le pin, le gibier, la sécurité. Personne ne s’est mis en travers de notre chemin.

   Nous étions dix loups errants, solitaires réunis en une meute. L’odorat nous guidait : senteur des déjections récentes d’un daim, d’une carcasse en décomposition, d’un veau égaré. Nous étions comme une portée de chiots libres pour la première fois au sein d’une forêt. Et, en un sens, c’est bien ce que nous étions : des chiots inexpérimentés, insouciants.
   Nous n’avions pas eu de parents attentionnés ni de semblables pour nous apprendre à jouer, à chasser et à vivre en harmonie, sans bagarre. Oh ! Il y avait bien quelques bagarres : tout le monde acceptait l’autorité de père, mais mon oncle et mon beau-père se sont battus jusqu’à ce que l’oncle prenne une place supérieure à celle du beau-père dans la hiérarchie. Ma mère et ma belle-mère se montraient les dents, et moi aussi. J’étais plus forte que ma mère, mais qui accepterait de combattre celle dont on a bu le lait ?
   Au début, chacun chassait pour soi. Combien de temps, je ne sais pas, le cerveau des loups n’a pas un sens très strict du temps. La sorcière qui nous avait jeté un sort savait que nous ne tiendrions pas le compte des sept années qu’elle avait fixées et que, selon toute vraisemblance, aucun de nous ne retrouverait forme humaine.
   Mais je l’ai retrouvée, ma chérie, et bientôt tu apprendras quel genre de drames j’ai dû subir avant d’en arriver là. Je vois que mon histoire t’enchante. Bien !

   Les bois n’étaient pas très étendus, et la plupart des loups qui vivaient dans la région ont fini comme fourrures. Les villages étaient très proches les uns des autres, et des sentiers découpaient la forêt. Tout véritable loup aurait flairé à distance l’odeur de l’homme, mais nous avions vécu avec cette odeur, et elle nous était devenue naturelle.
   Nous ne savions pas ce que cela voulait dire : être un loup, et n’avions pas le temps de bien le comprendre. Il n’y avait pas d’autres loups pour nous l’apprendre, et, s’il y en avait eu, ils nous auraient évités. Certains d’entre nous auraient pu se joindre à une meute en acceptant un statut inférieur, mais, pour père, c’était impossible.
   La première chasse en commun est due au hasard. Mon mari, ma mère et moi étions en train de jouer à nous attraper par la queue quant nous sommes tombés sur un lapin qui sortait d’un buisson. Nous l’avions flairé mais nous ne nous en étions pas vraiment préoccupés. Nous l’avons entouré, et soudain le jeu est devenu plus sérieux. Nous le suivions à la course, moi d’un côté, mon mari de l’autre. Quand il a brusquement fait un bond, mère l’a attrapé.
   Nous avons d’abord été surpris : comme c’était facile ! Et pourtant les lapins ne sont pas une proie aisée, car ils sont rapides et imprévisibles, tout au moins pour des chasseurs aussi inexpérimentés que nous. Nous nous sommes partagé le lapin tranquillement et en silence. C’était notre premier repas en commun.
   C’est ainsi, par la chasse, que notre meute s’est lentement formée. Père était le chef ; mais mère venait aussitôt après dans la hiérarchie. Elle se révéla très douée pour la chasse ; on attrapait facilement le gibier quand c’était elle qui menait. La chasse nous procurait plus de nourriture que nous ne pouvions en manger, et, pour la première fois, nous avions la possibilité de partager. Grand-mère avait elle aussi de quoi manger, même s’il lui était impossible de se joindre à nos expéditions. Nous chassions le daim et même l’élan, mais cela a valu à mon oncle une côte cassée quand un élan lui a donné un coup de patte.
   Nous nous nourrissions de la viande abondante l’été, nous jouions ensemble et nous nous caressions. Quelquefois nous hurlions en chœur. Et alors nous avions beaucoup plus le sentiment d’appartenir à une collectivité que nous ne l’avions eu durant notre vie d’humains ou que je ne l’aurai jamais.
   Tous les étés sont merveilleux, mais ce premier été de notre vie de loups a été le plus mémorable. Senteurs et parfums étaient si nouveaux, si frais ; la chasse nous procurait plaisir et nourriture.
   Par contre, le premier hiver a été pénible. Nous avions chassé ensemble pendant l’été, mais nous étions encore maladroits. Et la partie se révélait beaucoup plus difficile à jouer. On a beaucoup moins de mal à chasser un beau daim bien dodu à travers les prairies qu’à chasser sur la neige une proie amaigrie.
   Grand-mère est morte durant l’hiver. C’était triste, mais les personnes âgées survivent difficilement durant cette saison. Nous nous sommes résignés à sa mort et nous avons attendu le printemps.

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20/07/07