Sergio Gaut Vel Hartman  
Sergio Gaut Vel Hartman

Né à Buenos Aires en 1947. Auteur très prolifique, il a publié de nombreux récits dans des revues du monde entier. Il a créé et dirigé la revue Sinergia et a ensuite dirigé la revue Parsec. La présente nouvelle a été traduite par Pierre Jean Brouillaud.
 

Naufragé de soi

Sergio Gaut Vel Hartman



   
Dans ce corps, j’avais vécu plus de soixante ans ; et j’avais donc beaucoup de mal à accepter son nouvel état, celui d’une enveloppe vide, inutile, que l’on jette après usage.
   « Que va-t-on faire de … »
   Je ne savais quel nom lui donner, nous avions été ensemble si longtemps…
   Le biotechnicien haussa les épaules : on lui posait sûrement ce genre de question plusieurs fois par jour.
   — Nous les mettons au rebut, dans le dépôt. Éventuellement, on utilise un organe, mais je ne crois pas que ce soit le cas ici. Dans quel état est le foie ? Est-ce qu’il fumait ?
   — Vous voulez dire qu’ils les congèlent ?
   Je n’ai pas directement répondu à ses questions (en fait, je les trouvais offensantes) : je connaissais mal le sujet, et un signal d’alarme se déclenchait. J’avais peur de savoir. Les images de freezers en forme de cercueils, empilés sous des voûtes sans lumière m’obsédaient sans répit depuis le lendemain du transfert.
   — Les congeler ? L’homme me regarda, surpris. Pourquoi se donnerait-on ce mal ? On les connecte aux tubes et on les laisse là s’user jusqu’à la corde.
   User jusqu’à la corde, une belle métaphore, impitoyable.
   — Ils continuent à vivre, soupirai-je.
   L’idée que mon vieux corps pourrirait dans un dépôt puant tandis que je commencerais une nouvelle vie avait quelque chose de dingue. En quel genre de monstre suis-je en train de me transformer ? me demandai-je.
   — Vivre, ce qu’on appelle vivre… C’est une façon de parler. En principe, non, mais les fonctions végétatives ne s’arrêtent pas avec le transfert ; il reste des bribes de mémoire, et les souvenirs d’enfance n’en finissent pas de s’effacer. Ils sont assez vivants, je suppose, mais – comme vous le savez – officiellement, ce ne sont pas des personnes.
   — Assez vivants, répétai-je. C’est un peu comme d’être « assez enceinte ». Assez pour mériter le respect, le secours, la consolation et l’affection.
   — Vous êtes complètement fou ! s’écria le biotechnicien. Au lieu de profiter du nouveau corps, se lamenter sur le sort de l’ancien ! Est-ce qu’on s’attache à chaque bouteille de Coca Cola qu’on a vidée ? Je vous avertis que si vous continuez sur cette voie, vous êtes foutu.
   J’ai inspiré profondément et j’ai serré les poings :
   — C’est ce que je pensais il y a un moment, avant de me rendre compte que mon vieux corps continuait à vivre.
   — Vous auriez préféré qu’on le tue ? Parce que, à ma connaissance, les corps ne meurent pas sans l’aide d’un cancer, d’un arrêt cardiaque, d’un œdème, ou d’un…

   J’ai laissé le type parler tout seul et je me suis perdu dans le dédale de Korpus. J’ai marché pendant des heures, réfléchissant à la seconde transformation cruciale que subissait ma vie.
   Il m’avait fallu plusieurs jours pour accepter mon nouveau corps, et, soudain, quand je commençais à trouver naturel d’avoir trente ans, quelqu’un qui aurait pu être mon grand-père sortait du néant pour réclamer le règlement d’une facture. Facture, à quel titre ? Qu’est-ce que j’avais cassé ? Il n’a pas le droit d’exiger quoi que ce soit, pensai-je, il a vécu ce qu’il devait vivre. Et moi, je vivrai jusqu’à ce que j’aie envie de mourir.
   Je suis entré dans le dépôt sans y prendre garde et quand j’ai découvert l’étendue de mon erreur, il était trop tard pour la corriger. Ce que j’avais pris pour un local où on conservait du matériel périmé et des meubles estropiés se révélait être celui des corps mis au rancart. Tous – et la majorité d’entre eux appartenaient à des vieillards décrépits, rongés par des maladies visibles – gisaient sur des chaises longues en toile grossière, face à la porte. Il y avait cent, mille chaises longues, disposées un peu au hasard et préparées pour un saut indéfiniment différé dans le vide. Les visages, épuisés par une attente vaine, à peine agités de tremblements, montraient que le sang circulait encore. J’étais tombé en plein milieu d’un cauchemar très particulier.
   Avec répugnance, j’ai contemplé les tubes de plastique connectés aux trachées et les seringues plantées dans les veines des avant-bras. Ces déchets donnaient l’impression de faire des efforts pour se libérer de leurs attaches, ce qui ne semblait pas tellement justifié. Même lorsque les causes du transfert n’apparaissaient pas sous forme de taches et de rides, on pouvait lire la résignation, une douce apathie devant le monde perdu.
   Une fois surmonté le premier réflexe de fuite, j’ai assumé le changement de corps auquel j’étais soumis, puis j’ai cherché des yeux celui que j’avais été. C’est peut-être pour ça qu’il m’a fallu tant de temps pour l’identifier ; mes yeux n’avaient pas remarqué la silhouette inerte, confondue avec toutes celles qui peuplaient le dépôt.

   Je me suis approché lentement, de peur qu’un mouvement brusque ne déclenche une vague de protestations, mais en fait les corps m’ignoraient. Seuls quelques-uns manifestèrent un vague mécontentement devant mon intrusion, par un geste maladroit de la main et en tripotant leurs sondes. Enfin, quand j’ai réussi à surmonter tous les obstacles qui me séparaient du corps et que je l’ai eu en face, soudain mon esprit s’est vidé.
   En vain j’ai essayé de lui dire ce que j’éprouvais, de formuler quelques mots d’excuse. La rigidité du corps, sa sérénité impassible m’inhibaient au point qu’à ma grande honte ce fut lui qui rompit le silence.
   — Je t’attendais, dit faiblement mon ancien corps.
   — Moi ?
   Je ne pouvais pas m’imaginer, à sa place, en train d’attendre, dans un crépuscule sans espoir et sans rêve, que vienne le responsable des souffrances gratuites auxquelles il m’avait soumis. Et puis je me sentais coupable parce que ma présence en ces lieux n’était due qu’au hasard.
   — Tu n’es pas venu par hasard, dit-il, comme s’il lisait mes pensées, mais il ajouta aussitôt : je ne lis pas dans tes pensées ; nous sommes toujours plus ou moins la même personne.
   Ces paroles résonnaient et restaient comme suspendues dans l’air . De toute évidence, il se sentait plus moi que moi. Il était mémoire, corps, le corps originel qui m’avait contenu, condamné au rebut par un jeu sinistre, un mauvais coup qui venait de lui et non de moi. Mais quand j’ai voulu objectiver ce raisonnement les mots refusèrent obstinément de sortir. Je savais ce qu’il pensait ; il avait attendu, patient, imperturbable, l’occasion de démontrer qu’il contrôlait mon destin, qu’il continuait à le contrôler. La scène ressemblait dangereusement à une autre scène ; celle vécue des années plus tôt, quand mes parents avaient décidé que je devais dire adieu à un grand-père moribond et inconnu. À cette occasion, le vieillard m’avait fait sentir que j’étais responsable de sa mort, que mon offensante jeunesse avait en quelque sorte déclenché sa disparition.
   Le cri lugubre d’un autre corps, qui rampait à même le sol, vint à mon secours. C’est ainsi qu’ils s’en vont, pensai-je, avec un gémissement qui s’étire et s’effiloche quand ils découvrent que, cette fois, il n’y aura pas de récupération.

   — Je m’en irai comme ça, dit mon premier corps. Nous faisons tous la même chose. C’est comme la sirène d’un navire en partance.
   Là non plus je n’ai pas pu répondre. Qui est le naufragé ? Peut-être le bateau est-il passé devant l’île sans respecter les signaux ?
   J’ai observé les tubes qui alimentaient le corps en réprimant mon envie de les arracher. Mieux vaut s’asphyxier que d’attendre le salut sans espoir. Mon ancien corps, une fois de plus, a pénétré mes pensées :
   — Peut-être que le naufragé, ça n’est pas moi, a-t-il dit.
   — J’ai la vie devant moi, ai-je prétexté. Je recommence, non ?
   Mon discours manquait de conviction ; il se traduisit par un faible geste que ma main ébaucha, comme une caresse qui avorte et finit par trahir la colère.
   Lui, indifférent, haussa les épaules et embrassa du regard les autres corps qui se mouraient autour de nous.
   — Recommencer, dit-il, mais pas à partir de zéro. Ceux qui viennent prendre congé de leur corps assimilent pour toujours les images qui peuplent ce dépôt.
   — C’est un reproche ?
   J’éprouvai soudain du dégoût devant l’attitude de mon ancien corps. Où voulait-il en venir ? Il était condamné : c’était une question de jours, de semaines au plus, au dire des médecins. Il n’y avait pas d’autre issue que le transfert. J’étais sur la défensive ; un réseau invisible paralysait mon raisonnement, m’immobilisait.
   — Tu n’étais pas obligé de venir, reprit le corps. Pourquoi ne pas profiter simplement de la liberté, d’un corps en bonne santé pour la première fois depuis longtemps ? C’était le plus logique. Mais non. Tu as senti le besoin de payer la dette pour ne pas avoir à te faire de reproches à l’avenir. Je trouve que c’est bien. J’aurais fait de même.
   À ces dernières paroles, j’ai retrouvé l’allant dont je me suis toujours enorgueilli. Est-ce que je serais capable de le conserver dans mes relations avec les amis de toute une vie ? C’était comme dans un jeu : différentes options se profilaient, et je ne voyais pas clairement comment procéder. Changer mon cadre de vie, connaître d’autres gens, abandonner la planète…
   — Je suis venu par hasard, répétai-je, lassé.
   — Oui, fit simplement mon ancien corps.
   Il ne s’intéressait plus à la conversation. Ou bien la douleur qu’il supportait sans broncher avait réapparu. Je connaissais bien cette douleur. Une autre plainte se fit entendre. L’agonie circulait comme un courant électrique entre les corps. Cette fois, c’était un son gris, plat, sans force, qui s’évanouit dans la lourde atmosphère du dépôt.
   Il n’y avait plus rien. Plus rien à dire. Plus rien à faire. Plus rien à penser. Plus rien à sentir. Le moment était venu de quitter ce lieu.
   Mais je ne l’ai pas fait. Le corps avait reconnu que je n’étais pas responsable en utilisant un mot creux, de nature à neutraliser toute discussion future. Ce « oui » de compromis avait créé une tension telle que, pour la rompre, j’ai étendu la main et touché la joue sèche du bout des doigts. Mon ancien corps a tressailli comme si une décharge avait jailli de mes phalanges.
   — Qu’est-ce que tu as fait ? dit-il en détournant le visage avec appréhension.
   — Rien. J’ai voulu être aimable, je crois.
   — Tu as peur, très peur.
   L’accusation était grave, elle allait plus loin que le simple diagnostic. Mais on entendit deux plaintes : une basse, sinistre, l’autre aiguë comme la trille d’un oiseau. Il y a beaucoup de façons de mourir.
   — Peur ? De quoi ?
   — Il y a des façons infinies de mourir, répliqua mon ancien corps en infléchissant les mots que j’avais employés.
   Je n’ai pas relevé cette remarque. De toute manière, je ne savais plus où menait notre dialogue. J’avais perdu le fil, et peut-être tout intérêt. Je m’aperçus que j’étais hypnotisé par les couleurs des tubes de plastique : rouge, bleu, vert.
   — Ce n’est pas moi qui suis connecté, fis-je.
   — Ils sont faux, dit le corps, une fiction pour impressionner les visiteurs. Sans une mise en scène adéquate il y aurait peu d’effet sur le psychisme du transféré.
   — Faux ? Je pensais qu’ils vous alimentaient au moyen de ces tubes.
   — C’est ce qu’ils font, répondit-il. Ils sont faux parce que nous alimenter ou nous laisser mourir de faim, ça revient au même. Nous ne sortirons pas d’ici. Ils ont cessé de nous administrer les médicaments et n’entrent dans le dépôt que pour enlever les cadavres trois fois par jour.
   C’était cruel, mais je ne pouvais faire autrement. Je le lui ai dit :
   — On ne peut pas attendre que meure le premier corps ; dans ce cas, le transfert serait impossible.
   — Bien sûr, bien sûr, fit le corps sur un ton où je ne pouvais pas distinguer la peine de la colère.
   — Maintenant, nous appartenons à des espèces différentes.
   Je cherchais fébrilement une excuse pour continuer à parler, et chaque mot avait l’effet contraire à celui que je recherchais.
   — C’est le prix du progrès. Avant, les gens mouraient, et voilà. Maintenant, on enfreint les lois de la nature et on joue avec le feu.
   — Je n’ai jamais été croyant, me suis-je écrié. La proximité de la mort te fait désirer la vie éternelle ?
   — L’imminence de la mort m’a contraint au transfert, c’est tout, répondit-il avec amertume. Ou elle t’a contraint… ou elle nous a contraints. Tu vois, ça n’a pas d’importance.
   Des plaintes s’élevèrent en chœur autour des dernières paroles de mon corps et finirent par les étouffer. Les portes du dépôt s’ouvrirent, les employés entrèrent, déconnectèrent les tubes sur une douzaine de cadavres, chargèrent ceux-ci, avec une grande économie de gestes, sur un ridicule chariot électrique et sortirent, laissant les lieux imprégnés de leur indifférence, de leur insensibilité. Quelques minutes après, ils revinrent avec une douzaine de corps mis au rebut du fait de récents transferts et refirent les mêmes mouvements en sens inverse. Par douzaines, comme les œufs.
   — Ils ne m’ont pas vu, articulai-je.
   — Ça ne les intéresse pas.
   — Je pourrais être un voleur ou un maniaque.
   — Nos organes ne sont même pas bons pour les chiens. Les expériences biologiques se font sur la chair fraîche, cultivée en bacs. Les corps malades ne servent à rien.
   Il s’agita sur sa chaise longue, mal à l’aise. J’avais peur qu’il ne meure à cet instant. Il s’en rendit compte :
   — Sois tranquille, dit-il, me devançant une fois de plus. Ça n’est pas pour tout de suite.
   — Quand ?
   Cette question, que je n’avais pas voulue, le toucha.
   — Quand ? Je ne sais pas. Des heures, deux jours, une semaine, six mois. Qui peut prévoir avec quelle férocité un corps s’accroche à la vie, même un corps qui a perdu son âme ?
   Je ne me sentais l’âme de personne, encore moins de ce corps obstiné, mais je devais reconnaître que ses propos étaient cohérents. Les médecins avaient été catégoriques quant à mes chances de survie dans mon corps ancien. Mais les médecins ne sont pas irrémédiablement liés par leurs pronostics. Connaissez-vous un médecin puni pour une erreur de diagnostic ?
   La porte du dépôt, fermée après le départ des employés avec leur macabre chargement, me ramena au monde réel. Mon ancien corps observait sans trop d’intérêt le cadre de lumière et les particules de poussière en suspension. Le dépôt sombra dans les ténèbres. Je ne parvenais plus à déterminer depuis combien de temps je me trouvais dans ces lieux.
   — Je dois m’en aller, dis-je.
   — C’est évident.
   — Avant qu’il ne soit trop tard.
   — La porte n’est pas fermée à clé.
   — Je peux revenir.
   — Ça dépend. Et pas de moi. Si ça t’intéresse…
   — Je veux dire : ça aura un sens si tu es là quand je reviendrai.
   Il haussa les épaules, assez méprisant :
   — Oui ou non. Qui sait ? Suis-je Dieu pour connaître l’instant exact ? Si mes raisons de vivre n’existent plus, je n’ai pas le courage de finir de ma main ce que j’ai commencé dans ma tête, quand j’ai décidé mon transfert. Peut-être que je m’accroche à la vie parce que les corps sont des entités indépendantes, qui œuvrent pour leur compte.
   — Les corps œuvrent pour leur compte, répétai-je bêtement. Tu pourrais profiter de ses dernières heures pour écrire un traité : « Théorie de la raison végétative ».
   — Les corps œuvrent pour leur compte, dit-il encore une fois. C’est ce que ton corps est en train de faire, en ce moment même. Pourquoi ne t’en vas-tu pas une bonne fois ?
   Il cracha ces mots par irritation, par défi.
   — Je ne suis pas une brute. Je peux attendre que tu te calmes.
   — Des excuses, des prétextes. Tes raisons pour rester dans ces lieux, près de moi, à attendre ma mort, n’ont aucune valeur. Tu t’es transféré pour te libérer de moi et non pour me prendre en charge. Je ne suis pas ton père invalide. Est-ce que tu vois les autre faire de même ? Les corps meurent seuls ; c’est bien ainsi.
   La voix de mon ancien corps se faisait de plus en plus aiguë à mesure que la passion l’emportait. Ce qui accusait le contraste avec le dernier soupir de celui qui s’en allait à quelques pas de nous.
   — Je ne connais pas d’autre façon de procéder, dis-je sans conviction. Je peux attendre quelques minutes. J’ai compris que nous faisons partie d’un tout indivisible et que j’aurai le devoir de te pleurer, de souffrir.
   — Tu en fais des manières ! Mais j’apprécie ton geste, même si nous savons tous les deux que ça ne mène à rien.
   J’ai baissé la tête. Le sol du dépôt était partout couvert de poussière et d’excréments, sauf aux endroits où les corps de rebut remuaient impatiemment les pieds. Là, le sol était luisant et l’obscurité essayait de l’emporter sur les lueurs furtives qui filtraient de sources invisibles. Alors j’ai attendu, dans l’anxiété, la prochaine ronde des employés. J’ai fait un calcul mental : quel était le nombre des morts ? Quelles étaient les fréquences sur la base des gémissements ? Mais j’ai bientôt abandonné, découragé, pessimiste. Il m’était chaque fois plus difficile de savoir pourquoi je restais, pourquoi j’étais incapable de sortir, simplement de sortir. Je me trouvais pris dans un piège que j’avais moi-même construit et entretenu. Le corps perçut mes états d’âme et essaya de se montrer constructif :
   — Je ne pense pas mourir aujourd’hui.
   — Je pourrais revenir demain, dis-je bêtement.
   — C’est une bonne idée. Mais je ne sais pas s’il y aura un demain. Ni si ça vaut la peine.
   Le cadre de lumière s’éteignit, de sorte que le dépôt sombra dans une mer d’obscurité. Les points de repère avaient disparu et je me trouvais au milieu de ces corps en panne comme au cœur d’un mauvais rêve. Je cédai à l’idée qu’il était possible de se réveiller du pire cauchemar, mais la voix brisée de mon premier corps me ramena à la réalité :
   — …en allant dans la direction indiquée par ton nez…
   Maintenant ou jamais. Je me mis en marche et, avant de faire le troisième pas, un corps furieux parce que je l’avais heurté en chemin me prouva que la tâche ne serait pas aisée :
   — Imbécile ! Faites attention où vous mettez les pieds et respectez ceux qui meurent !
   — Pardon ! Je veux sortir d’ici.
   — Sortir ! fit le corps avec un rire agressif. On ne sort d’ici que mort.
   Cela confirmait mes soupçons : dans ce piège efficace, je me trouvais du mauvais côté.
   — Je viens d’être transféré, dis-je. Je suis venu prendre congé.
   Je tentai d’agripper le moribond mais il m’évita, d’un air moqueur. Quand je voulus parler je compris que je n’avais plus affaire au même, qu’un autre avait pris sa place. Le jeu commençait à éveiller l’intérêt des condamnés.
   — Mon transféré m’est pas venu me dire adieu. C’est malheureux. Me laisser seul dans des circonstances si pénibles…
   — Le mien a signé l’autorisation de m’injecter quelque chose qui accélère le processus, dit un autre. Un cri désaccordé coupa net une nouvelle protestation. Maintenant, plaintes et lamentations montaient de tous les coins du dépôt. Les vieux corps mouraient autour de moi ou faisaient semblant pour me traumatiser.
   — À quoi ça sert ? hurla une voix de femme. Ça change quelque chose pour nous ? En quoi ça améliore notre situation ? Si la salope venait prendre congé…
   — Elle le regretterait, compléta un chœur désaccordé.
   Les corps de rebut se berçaient sur leurs chaises longues, produisant des sons d’une texture rugueuse, faibles gémissements de bois et de toile. Puis le silence occupa tout le volume du dépôt, reflétant des images de mort, de mort véritable, de mort aveugle et sans phrase, à laquelle nous ne pouvons échapper, par des contorsions et des artifices, en changeant d’enveloppe.
   — Où est-ce ? implorai-je. Je ne vois pas la sortie.
   — En avant, sans faiblir, insista mon premier corps. N’aie pas peur de bousculer. Nous allons mourir de toute façon.
   Furieux, j’ai foncé, mais les corps n’ont pas tardé à réagir. Cédant sans doute à un élan absurde, ils s’étaient levé de leurs chaises longues et ils m’encerclaient, me fermaient le passage. Je sentis la pression de quelque chose de dur, de métallique, qui cherchait ma chair et un fragment de dentier qui me mordait férocement le bras tandis qu’ayant perdu toute retenue je cognais, poings fermés, en tous sens. En vain : dans ces ténèbres et au milieu des corps condamnés le chemin vers la sortie s’était fermé pour moi.

   Ce qui a suivi, c’est une série de souvenirs confus. Peut-être suis-je tombé, ai-je été piétiné par les corps furibonds, ai-je reçu un coup sur la tête. Peut-être pas. Impossible de reconstruire ce qui s’est passé et a conduit à ma situation actuelle. Je sais seulement que je me suis réveillé dans l’obscurité et le silence du dépôt, que des tubes de plastique me reliaient aux substances nutritives, que, par centaines, les corps de rebut m’entouraient.
   — C’était la seule issue, fait une voix familière très proche, dans un repli d’ombre… C’était garanti. S’il n’y avait pas de blessure mortelle…
   — Je ne veux pas de ta compassion, coupé-je. Je veux que toi, tu sortes avant qu’il soit trop tard.
   — J’ai besoin que nous tirions certaines choses au clair, dit-il.
   — Il n’y a rien à tirer au clair, dis-je. C’est dangereux. Je m’en aperçois pour la première fois : nous sommes identiques, nos corps sont évidemment du même modèle. Rien qu’une question : le premier corps, est-il mort ?
   — Je suis là, répond le premier corps, la voix fissurée, non loin de là, à ma droite.
   — Alors tout est à sa place.
   Je me lève ; ainsi le nouveau corps saura que je me dirige vers lui.
   — Maintenant, je vais compter jusqu’à dix et quand j’aurai fini tu seras sorti de ce merdier, tu vivras ta vie, notre vie.
   Il remue la tête, obstiné. Je comprends que le piège se réamorce ; qui sait combien de nous y tomberont avant d’apprendre le truc qui permettrait de le déjouer ?
   — Il semble, dit le corps originel en élevant la voix pour dominer cette ambiance de pourriture, que l’auteur de notre finale refuse de changer une seule ligne.
   — Peut-être qu’il appartient à la vieille école, dis-je ironiquement. Il n’imagine le Destin qu’avec une majuscule.
   — De quoi parlent-ils ? fait le nouveau corps, déconcerté. Ils se moquent de moi ? C’est ainsi qu’ils me remercient de ma compassion ? D’une façon ou d’une autre je vais rester jusqu’à ce que j’aie obtenu quelques réponses. Et je n’ai pas besoin de préciser lesquelles…
   Je n’écoute plus son discours, même s’il continue à me parvenir mêlé au ronronnement des machines et au battement des cœurs. J’ai peine à imaginer quelles peuvent être les blessures qui ont nécessité un second transfert en si peu de temps. Et je commence à inspecter soigneusement, minutieusement, mon corps. Une vilaine couture me barre la poitrine et, en palpant, je découvre une douleur vive dans le côté gauche. Est-ce que les moribonds m’auraient mis si mal en point ? Korpus est digne de sa réputation, de niveau très professionnel, et le nouveau corps, dès son réveil, confirme la validité du protocole.
   La boucle est bouclée. Rien n’est gratuit.
   La porte s’ouvre ; entrent les employés Curieusement, il n’y a pas de corps sans vie, ce qui les laisse perplexes quelques secondes, hésitant entre deux mondes, mais ils ne tardent pas à reprendre leur routine, portent les corps récemment mis au rebut vers ceux qui gisent sur les chaises longues de toile, connectent les tubes de plastique aux veines des pauvres malheureux.
   — Emmenez-le, lui ! ai-je crié d’une voix de tête. Il n’a rien à faire ici.
   La douleur s’intensifie, les forces me manquent, mes cris, sourds, s’épuisent sans atteindre leur objectif.
   — Ils n’enregistrent pas les rebuts, dit mon premier corps.
   — Économisez vos forces, fait le nouveau corps. Je vais vous tirer de cette porcherie. Mes anciens corps ne sont pas des ordures.
   — Nous sommes des ordures, dit le premier corps.
   — Je t’en supplie, sors ! Avant qu’il soit trop tard. Sors ! ( Ça paraît mélodramatique, mais je ne trouve pas d’autre façon de le faire réagir). Tu vas te faire coincer, boucler, comme nous…
   Le nouveau corps sursaute. Les employés ont fermé la porte ; les ténèbres retombent sur le dépôt. Dans l’obscurité qui gagne, les gémissements de tous nos corps au rebut et les protestations du nouveau transféré se mêlent pour finir par se confondre. 

 
FIN


© Sergio Gaut vel Hartman. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Naufrago de si mismo. (in antología Fabricantes de Sueños, 2005). Traduit de l'espagnol (Argentine) par Pierre Jean Brouillaud. Inédit dans sa version française.

Téléchargez la nouvelle en entier          

Naufrage/.pdf/78Ko

Téléchargez AcrobatReader pour lire les fichiers pdf


nouvelles

De Mort naturelle

Nous trois

Le Cercle se referme
 

05/04/06