La nouvelle


   L'objet était de grandes dimensions, sans être énorme. Depuis des siècles et des siècles, il suivait une route que ne signalait aucune carte de navigation, tel une comète qui aurait un parcours dont nul ne connaît l'origine et la fin. L'objet était noir, métallique. Il n'émettait ni lumière ni signal ; il n'en émanait aucun signal d'aucune sorte. On aurait pu le prendre pour un simple caillou spatial, mais ce n'était pas le cas, car il avait été forgé par une intelligence autre. Sa propulsion n'était pas assurée par des moteurs et pourtant il voyageait à une vitesse à peine inférieure à celle de la lumière, vitesse que lui avaient donnée à l'origine les mystérieux constructeurs qui l'avaient lancé sur une orbite hyperbolique sans fin.
   La rencontre avec l'homme n'était pas prévue.

   Le père Oneis se sentait mal à l'aise dans la riche antichambre du Vatican. Le divan était trop mou, et il avait l'impression de s'enfoncer dans le précieux velours rouge qui le recouvrait. Depuis les tableaux accrochés aux murs, une douzaine d'anciens prélats l'observaient et paraissaient vouloir l'interroger d'un air sévère.
   Qu'est-ce que tu fais ici ? semblaient-ils lui dire. Toi, petit prêtre spatial indigne, qu'est-ce que tu peux vouloir communiquer à Saint Sainteté ? Ici, c'est le lieu où converge l'essence même de la chrétienté, celui de la pensée, de la lumière. Ce n'est pas un endroit pour toi.
   Une porte grinça légèrement puis s'ouvrit pour laisser entrer un prêtre entre deux âges, aux yeux bridés. Monseigneur Abykaev, secrétaire particulier de Sa Sainteté le Pape Karim II, troisième souverain pontife originaire du Kazakhstan.
   — Sa Sainteté va vous recevoir sous peu, lui fit-il savoir sèchement, d'un ton dépourvu d'aménité.
   — Merci, dit humblement le père Oneis, et il serra très fort entre ses mains le coffret métallique enveloppé de velours noir dont il ne se séparait plus depuis des mois.
   Monseigneur Abykaev examinait en silence, avec une certaine curiosité, ce petit prêtre insignifiant qui avait remué ciel et terre - et tous les niveaux de la hiérarchie - pour avoir un entretien particulier avec le Saint-Père sans vouloir en révéler la raison.
   — Vous vous rendez compte que cette audience vous a été consentie d'une manière tout à fait exceptionnelle et n'est pas conforme à la procédure, lui dit-il quand il eut terminé son examen. Et, à mon avis, elle n'aurait pas dû vous être accordée, conclut-il avec un sourire aigre.
   Monseigneur Abykaev n'appréciait pas quand on passait par-dessus lui. C'était lui qui prenait les rendez-vous du pape, et les pressions qu'avait exercées sur lui un influent cardinal romain l'indisposaient. Mais, en fin de compte, il avait dû céder.
   Le père Oneis ne dit rien. Il s'estimait heureux d'avoir obtenu cette audience et il ne voulait pas courir le risque de tout compromettre par une phrase imprudente, même s'il lui était difficile de se maîtriser.
   Monseigneur Abykaev jeta un coup d'œil à la pendule. « Suivez-moi, fit-il d'un ton hautain. Le Saint-Père vous attend. »

   Le pape Karim II était assis derrière un imposant bureau sur lequel il n'y avait pas la moindre feuille de papier. C'était un homme à l'apparence encore jeune malgré ses soixante-dix ans, d'aspect imposant, avec une couronne de cheveux blancs qui lui donnait un certain air de bienveillance paternelle. Les yeux étaient sévères, mais sans dureté. C'étaient les yeux de quelqu'un qui n'aime pas perdre son temps, qui a conscience de remplir une mission importante et n'admet pas qu'on lui mette des obstacles.
   Sous son pontificat, les procédures avaient subi une véritable révolution et, maintenant, l'Église était guidée par la main ferme d'un grand chef d'entreprise. Le clinquant, l'ostentatoire avaient été abolis et si beaucoup de gens au Vatican avaient accueilli ces innovations avec des grimaces ; ils avaient dû, en fin de compte, se soumettre et accepter ce nouveau style.
   Le souverain pontife tendit la main, et le père Oneis baisa l'anneau. Hommage au symbole, et non à l'homme.
   — Asseyez-vous, lui dit aimablement le pape Karim II. On m'a dit que vous aviez des choses importantes à me communiquer. Le cardinal Ponzio a été très convainquant. Je peux vous acccorder quinze minutes.
   — Ce sera suffisant, répondit gravement le père Oneis. Il s'assit, tout en continuant à serrer sur son ventre le coffret métallique.
   L'œil du souverain pontife se posa sur l'objet, mais Karim II ne dit rien, attendant que l'autre parle le premier.
   — Comme vous le savez, je reviens d'une expédition spatiale dans le secteur de Canopus, commença le père Oneis. Je suis, j'étais… l'aumônier à bord.
   Le pape Karim II se contenta de faire oui de la tête, mais ses yeux gris, pénétrants invitaient clairement le père Oneis à poursuivre.
   — Un simple voyage de routine, continua le père Oneis. Jusqu'au jour où notre route a croisé celle d'un objet inconnu de fabrication extraterrestre.
   — Un astronef ? demanda le pape.
   Le père Oneis haussa les épaules :
   — Difficile à dire. C'était un ovoïde métallique de grandes dimensions lancé à une vitesse un peu inférieure à celle de la lumière, mais apparemment dépourvu de moteur. Alors nous l'avons progressivement freiné au moyen de rayons jusqu'à l'arrêter. Je ne vais pas entrer dans les détails techniques ; pour nous ils n'ont pas d'importance. Puis nous avons pénétré à l'intérieur de l'ovoïde et nous avons constaté qu'effectivement il n'y avait pas de moteur. Il s'agissait seulement d'un objet manufacturé d'origine extraterrestre, totalement inconnue, qui ne contenait rien d'autre que ce coffret.
   En disant cela, il enleva l'enveloppe de velours et posa sur le bureau une boîte de métal d'environ quatre-vingt-dix centimètres de longueur sur trente de largeur et de hauteur.
   Le pape Karim II leva le sourcil devant ce geste peu protocolaire, mais se contenta de dire : « Continuez. »
   Le père Oneis caressa la boîte dans un geste de vénération :
   — Rien que le coffret, vous comprenez. Il avait été lancé dans l'espace à cette vitesse selon une hyperbole qui l'aurait porté toujours plus loin sans possibilité de retour, simplement pour contenir cette boîte de métal.
   — Cela me ferait penser à une châsse, fit remarquer le souverain pontife. Et vous avez, j'imagine, découvert ce qu'elle contenait.
   Le père Oneis hocha la tête d'un air grave.
   — Oui, il n'a pas été difficile de l'ouvrir. Le couvercle était scellé, mais le laser l'a ouvert facilement.
   On frappa à la porte et, peu après, Monseigneur Abykaev passa la tête :
   — Saint Père, les quinze minutes se sont écoulées. L'ambassadeur des Amériques unies attend…
   Le pape Karim fit un signe négatif de la main.
   — Pas maintenant. Trouvez une excuse valable pour reporter. Et… je ne veux pas être interrompu.
   — Mais… protesta le secrétaire particulier.
   — Faites ce que j'ai dit, ordonna sèchement le souverain pontife dont les yeux se tournèrent à nouveau vers le père Oneis. Son regard brillait d'une lumière intense.
   — Poursuivez.
   Monseigneur Abykaev lança un regard venimeux au père Oneis et se retira en fermant la porte.
   — Que contenait le coffret ? demanda Karim II, et le père Oneis se sentit mal à l'aise, parce qu'il avait l'impression que le pape avait lu en lui la réponse.
   — Des ossements, répondit-il. Simplement des ossements humains.
   Il y eut un moment de silence, lourd de tension.
   — Continuez, fit le souverain pontife.
   De nouveau, le père Oneis éprouva une sensation de malaise. À bord, personne ne s'était intéressé à ces os, et on les lui avait remis pour qu'il les fasse incinérer. Ce qui intéressait les autres, c'était surtout d'étudier cet engin étrange.
   Le prêtre s'interrompit et se passa la main sur le front, s'apercevant qu'il transpirait légèrement, malgé la fraîcheur de la pièce.
   — À ce moment-là, je n'avais rien à faire. Il faut savoir que j'ai notamment étudié la paléontologie. Donc, avant de procéder à la crémation, j'ai décidé d'entreprendre un examen.
   Le pape l'observait d'un regard pénétrant, et le père Oneis eut presque peur de poursuivre.
   — J'ai procédé aux examens de routine pour déterminer l'origine humaine, le sexe, l'âge au moment de la mort, l'ancienneté des ossements…
   La voix se cassa :
   — Saint-Père, balbutia-t-il, c'étaient des ossements humains, d'un homme jeune, mort vers trente ans, d'une mort violente, il y a deux mille quatre cents ans… et…
   Le visage du pape était très pâle.
   — Et…?
   La voix du père Oneis se réduisit à un murmure.
   — Et puis, il m'est venu un doute… un doute blasphématoire, Saint-Père, et j'ai croisé l'ADN de ces ossements avec la base de données de l'ADN de mon ordinateur personnel… J'ai constaté qu'il y avait une correspondance avec l'ADN des traces organiques d'une sainte relique, le Saint Suaire…
   Le souverain pontife ferma les yeux tandis qu'une expression de souffrance intense se lisait sur son visage.
   — C'étaient les ossements de Notre Seigneur, Saint-Père », murmura le père Oneis, puis sa voix devint stridente à force de tension : « Les ossements de Notre Seigneur, mais cela n'est pas possible, puisque Notre Seigneur est ressuscité le troisième jour… le troisième jour est ressuscité », répéta-t-il mécaniquement.
   Le pape rouvrit ses yeux pleins d'une infinie tristesse.
   — Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? fit-il dans un filet de voix. La base même de notre religion, c'est la Résurrection, c'est Notre Seigneur Jésus Christ qui est ressuscité le troisième jour et est monté au ciel rejoindre le Père… et non pour finir dans un reliquaire de fabrication extraterrestre !
   Le père Oneis baissa les yeux et se tordit les mains :
   — C'est pour cela que j'ai tout fait pour obtenir cette audience auprès de vous, Saint Père. Je ne suis qu'un pauvre prêtre, c'est un poids trop lourd pour moi, je ne peux que m'en remettre à votre infaillibilité.
   Infaillibilité, quelle ironie, pensa Karim II. Puis il se ressaisit et transperça du regard le père Oneis :
   — Avez-vous communiqué votre découverte à quelqu'un d'autre ?
   Le prêtre secoua la tête :
   — Non, à personne.
   — Et personne ne doit savoir, fit le souverain pontife d'un ton énergique. Vous comprenez ? Vous devrez garder ce secret à jamais. Je sais, ce sera un poids très lourd pour vous, une souffrance que vous vivrez jour après jour, année après année, mais une révélation de ce genre finirait par avoir des conséquences désastreuses pour nous tous. Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement le destin de l'Église, mais la structure même de notre civilisation.
   Le père Oneis fit signe qu'il avait compris.
   — Personne n'apprendra quoi que ce soit de mon fait, dit-il énergiquement. J'ai fait vœu d'obéissance et j'ai l'intention de le respecter, Saint-Père. Il en sera fait selon votre volonté.
   Le pape Karim II se leva, passa devant son bureau et étreignit le père Oneis :
   — Nous porterons ensemble cette croix, dit-il à voix basse.

   Le coffret était lourd pour un homme de soixante-dix ans, mais Karim II n'avait pas voulu être accompagné de qui que ce soit quand il franchit la porte blindée du local le plus secret du Vatican, bien caché dans les entrailles de la terre, celui dont seuls les papes avaient la clé et auquel eux seuls pouvaient accéder.
   La lourde porte blindée se referma derrière lui, et le vieux souverain pontife eut un accès soudain de claustrophobie, mais il se maîtrisa et poursuivit le long du corridor d'acier jusqu'à une petite crype qui se trouvait tout au fond.
   Là, sur un long autel de marbre rose étaient posés une douzaine de coffrets de formes et de métaux divers, mais de dimensions plus ou moins égales à celle que le souverain pontife tenait entre ses mains et qu'il déposa sur l'autel, à côté des autres.
   « Oh, Seigneur, dit-il, quel est ton mystère infini ? »
   Chacun des coffrets portait une plaque en or : Damas 80 A.D., Antioche 203 A.D., Paris 1211 A.D., Samarkand 1512 A.D., etc. Boston 1996 A.D., Cratère lunaire Tycho 2050 A.D., jusqu'à la dernière ou plutôt avant-dernière de la série, Aldébaran IV 2324 A.D.
   « Tout est mystérieux autour de Toi, Seigneur, dit-il d'une voix tremblante. Tu es ressuscité et tu es monté au ciel, mais tes ossements ont été retrouvés à diverses époques dans toutes les parties de la Terre et de l'Univers. Et il en résulte que tous appartiennent au même homme qui a été crucifié il y a deux mille quatre cents ans. Des ossements qui ont le même ADN que les traces organiques du Saint Suaire dont les examens de laboratoire ont révélé qu'il s'agit d'un objet fabriqué à l'époque médiévale. Mais comment se peut-il que tous ces ossements soient identiques et appartiennent à Notre Seigneur Jésus Christ ? » Le vieux souverain pontife s'agenouilla et joignit les mains :
   « Je voudrais comprendre, Seigneur, je désire comprendre, mais Tu restes un mystère insaisissable, et ne me reste que la foi comme soutien. »
   Une longue pause, puis les lèvres du souverain pontife prononcèrent les très antiques paroles :
   « Pater noster qui es in caelis… »
   


FIN


© Antonio Bellomi. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l'italien par Pierre Jean Brouillaud.

 
 

Nouvelles
La Flamme verte

31/10/09