Patricia Manignal
est née à Marseille en janvier 1962.
Elle a publié quelques critiques dans la revue Antarès (dirigée par Jean-Pierre Moumon), puis deux nouvelles de fantastique moderne dans la série d'anthologies "Nighmares" dirigée par Daniel Conrad (Lueurs Mortes Éditions).
Écrits dans un style direct et vigoureux, ses récits sont à la fois gothiques et modernes, tantôt influencés par Lovecraft, tantôt par Philip K. Dick, le Hard Rock ou la BD. A la manière des auteurs cannibales italiens (dont on parle beaucoup depuis quelque temps...), elle pratique avec bonheur le mélange des genres et participe ainsi à l'émergence d'une culture moderne rebelle à tout classement.
C'est dans la langue de Goethe que Patricia a véritablement découvert les écrits du Maître de Providence :
« Ça me faisait vraiment flipper ! C'était écrit en allemand. C'était l'élève de Cthulhu. Il lui pousse une espèce d'anémone sur la tête. L'histoire se passe dans un cirque. Les chiens hurlent. Et ça m'avait tellement marquée que j'avais fait des rêves complètement lovecraftiens... Je suis vraiment devenue une fan de Lovecraft quand j'ai découvert le groupe METALLICA. J'habitais à Paris, c'était en ... 1986. Avec mon copain Thierry, on faisait des jeux de rôles sur L'Appel de Cthulhu. J'aime beaucoup les personnages et les mondes de Lovecraft. Dommage que ça finisse toujours mal, mais je trouve ça très chouette. Ca rappelle un peu O' Queend... » 




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Confessions gothiques, recueil



  Prologue
 
  Dans une des rues d'un vieux quartier excentré de Boston se dressent les murs de la maison de Peter Smith, qui garde souvent, pour ne pas dire en permanence, les volets fermés. On s'est d'ailleurs maintes fois demandé s'il faisait une allergie à la lumière du jour, ou s'il craignait d'être dérangé par des intrus bruyants ou indiscrets, trop curieux de quelque activité secrète.
  Peter Smith n'est pas, à proprement parler, un Bostonien ordinaire ; c'est un érudit, un dilettante excentrique qui possède de nombreux ouvrages dont certains ont été écrits en français. Il aurait, dans sa généalogie, une tante française aux mœurs et à la physionomie étrange. Dans son milieu, il se fait appeler Pacco et on lui prête des origines méditerranéennes ou même chinoises. Son aversion pour sa nation fait que sa sonnette ne porte pas le nom de Smith, juste : « Peter S ».
 
  Chapitre 1.
 
   C'est un jeudi de janvier que Peter Smith rencontra Lucy (ou Lucie), une spirite érudite qui l'introduisit par la suite chez Lydia, sa meilleure amie. Ces deux jeunes femmes, aussi différentes qu'inséparables, avaient grandi ensemble. Lucie était une fausse extravertie passionnée par les études et par l'amour de l'ailleurs. Lydia, quant à elle, semblait résignée. Elle parlait peu ; c'était une grande fille frêle et romantique qui possédait une finesse surannée et pratiquait avec ferveur à l'assemblée baptiste du vieux Boston.
   Après quelques années de séparation que voyages, amours et études ne manquent jamais de creuser, toutes deux s'étaient enfin rapprochées. Elles se chérissaient tendrement sans se disputer sur leur différence. Lucy avait des complexes. Bien que voyante et radiesthésiste accomplie et assez sexy, elle avait le regard "vitreux" et avait arrêté sa croissance à un mètre soixante-huit. Lydia était devenue maigre et casanière ; elle avait contracté une anémie qui la rendait fragile et livide. Mais les canons de la mode, inspirés de ceux de la fin du XIXème siècle, rendaient sa silhouette tout à fait acceptable ; elle pouvait dévorer des tonnes de crème glacée, tandis que Lucy faisait très attention à la ligne de son petit personnage aux ambitions insatiables.
   Pour en revenir à Peter, il avait perdu peu à peu l'amitié de ses copains marginaux en qui il disait ne plus voir que d'imbéciles primates avec lesquels il finissait par ne plus tenir que des monologues. Il les avait rejetés par des propos acerbes et par de fréquentes sautes d'humeur dont la violence et la soudaineté allaient même parfois jusqu'à friser la démence. Ses petits yeux bridés, haut placés dans le visage, lui donnaient un regard fixe et perçant. Ils étaient surmontés de fins et hauts sourcils en diagonale dont la noirceur lui conférait un air de diable méphistophélique. Son profil rappelait celui d'un oiseau de proie ou d'un chamane ayant conclu quelque pacte de parenté secrète avec une puissance nocturne.
   Sous ces traits, et nanti d'un charisme certain, apparaît le Sieur Peter Smith, mieux connu ici sous le sobriquet de "Pacco". Sa garde-robe est celle d'un marginal pervers et cultivé, de ceux qui ont bénéficié d'une excellente éducation. Le cuir, le jean, la soie, ainsi qu'une multitude de bijoux en or pouvant appartenir aux deux sexes. Individualiste, il cultive la décadence et le culte de la personnalité. Il cultive aussi le détail outrancier. D'un port haut et noble, il charme et déroute de nombreuses personnes, hommes ou femmes. On a dit de lui qu'il avait une forte personnalité, qu'il était excentrique. On a même dit qu'il était "noir" et qu'il apportait avec lui la zizanie et la guigne. Surtout dans son entourage. Quoi qu'il en soit, il possède ou est possédé par un charme atypique et sinistre, sans une once de vulgarité, malgré son penchant pour les goûts outrageux. Il marche comme si l'air était liquide, ou comme s'il venait d'une autre époque et d'une contrée lointaine et oubliée.
 
   Lucy avait tendrement aimé un jeune Italien prénommé Giovanni. Elle l'avait connu dans son ancien quartier et l'avait hébergé chez elle un an durant. Sa souffrance lors de la rupture avait fait d'elle une femme déchirée. L'amertume s'était peu à peu déversée en elle et, pour se consoler et atténuer sa souffrance, elle s'était un peu rapprochée de Lydia et du culte protestant. La disgrâce et la réputation de "fille sale", de nymphomane et de catin, lui avaient valu deux tentatives de suicide dans la même année.
   C'est un beau matin, au cours d'une descente de L.S.D. qu'elle rencontra Peter Smith. Il lui plut, mais elle n'en tomba pas tout de suite amoureuse. Elle sentit en elle un appel tendre et mystérieux. La fin de son idylle avec Giovanni approchait, mais elle ne l'eut quitté pour rien au monde. Les offres avaient pourtant été aussi nombreuses que variées. Lucy possédait un charme à la fois charnel et romantique ; c'était une sorte de madonne des facultés et des bistrots. Elle estimait ne pas pouvoir trouver un remplaçant pour Giovanni, son idéal, qui, ces derniers temps, se droguait et s'absentait de plus en plus souvent.
   La santé nerveuse de Lucy était en danger, ainsi que sa foi personnelle (n'allons pas jusqu'à mentionner la foi en Dieu, en une église ou un quelconque système de croyance). Le trip avait été agréable, fort bon ma foi ! Elle n'en était plus à son premier. Le matin était frais, venteux et ensoleillé. Giovanni et elle prirent une table sous les platanes pour boire une bière et souffler un peu. C'est là qu'arriva Pacco, alias Peter Smith, qui lui offrit une tasse de café et quelques mots au comptoir. Sa voix chaude et grave, avec un rien d'amer et de métallique dans le ton, n'était pas pour déplaire à la jeune femme. Ce petit quelque chose d'inquiétant, elle l'accepta comme une fièvre maligne, enivrée par l'amour d'un homme fort.
   Elle avait pourtant entendu, y compris de la part de Giovanni, les bruits qui circulaient au sujet de ce garçon. Mais la curiosité devait l'emporter sur les craintes et les préjugés. Cultivée, rebelle au caractère fantasque, elle attirait la jalousie des femmes et le dépit de ses prétendants éconduits. À la longue, cela avait un peu gelé le tréfonds de son cœur. Sa tendresse tournait peu à peu à l'aigre et au maussade. Elle avait peur de mal finir. Heureusement, elle aimait les arts et la recherche. C'était comme si la mort avait joué un accord amer sur les amours de sa vie en arrivant sur la trentaine.
   Moi qui écris ces mots, je suis un indianiste averti, pour que l'on connaisse de moi une infime parcelle. Je n'ai pourtant pas l'ascendant de Pacco sur le sexe faible. J'aurais très bien pu séduire cette charmante fille en lui parlant bouquins en tête-à-tête, mais ayant été très malade, il m'aurait fallu trouver un appartement pour l'inviter dans le calme et l'intimité. Cette fille m'a toujours inspiré des envies folles et je n'ai jamais compris pourquoi, chaque fois qu'une femme ou une fille me plaisait vraiment, je perdais mes moyens pour sombrer à nouveau dans la drogue.
   Peter, lui, a toujours été drogué, mais nul ne l'a jamais vu "défoncé", mis à part son délire et sa frénésie fébrile. Outre la morphine à forte dose et à usage journalier, nous ignorons tous quelles autres substances étrangères au corps il a bien pu s'injecter. Il a plusieurs fois menacé de mort d'autres personnes qui étaient venues se droguer tard chez lui et, pis encore, celles qui avaient eu l'audace de vouloir s'aventurer trop près de sa cave. Il a dû payer la police locale pour faire surveiller sa maison, au risque de passer pour un dérangé. La morphine qu'il utilise est légale, délivrée sur bon toxique, servie en pharmacie. Il n'a donc rien à craindre des autorités. Par ailleurs, dans la logique des choses, hormis ses livres, des vêtements de cuir, sa guitare, et quelques disques rares, il n'y a rien à voler sous son toit. Le mobilier y est sommaire et vétuste. Pour ainsi dire, il vit comme un rat.
   Ce soir je n'ai pas la plume légère. Mis à part quelques traits de caractère, on peut dire que Peter –Pacco– Smith est un homme plutôt gentil et fréquentable. Dans sa famille, il est aimé, et, chez les filles, c'est Le Sauveur. La veuve et l'orphelin s'abritèrent, bien des fois, pour un soir sous son toit, avant d'en ressortir transfigurés.
 
   Chapitre 2.
 
   Durant l'hiver 1994, il y eut quelques incidents. Tout d'abord chez les amis du quartier, puis à l'église catholique, véritable monument que des colons français construisirent il y a environ trois siècles. Les incidents chez les amis – des drogués, pour la plupart – furent tels : ruptures, divorces, dépressions accompagnées de troubles psychologiques, recrudescence de maladies virales, comme l'hépatite, la pneumonie, ou le sinistre S.I.D.A. Quelques séropositifs de longue durée qui menaient jusque-là une « vie normale » se sont nettement et soudainement affaiblis ; d'autres ont disparu sans laisser d'adresse, sans même un mot au bistrot du coin.
   Lucy avait fait durant cet hiver-là, depuis l'automne, plusieurs angines suivies de rechutes. Finalement, elle put enrayer le mal. Peut être est-ce sa foi religieuse, ses études spirites, ou un "je ne sais quoi de surnaturel" qui lui permit de résister. Lydia, elle, n'a pas été touchée par l'épidémie. En revanche, elle s'est soudain décidée à quitter Irwin qui devenait trop pesant pour sa frêle personne. Autant était-elle distinguée et cultivée que lui vulgaire, grossier et bestial. Quel couple ! Telle une biche flanquée d'un porc apparaissait-elle en société.
   Pendant un certain temps, on vit souvent Lucy et Peter se promener ensemble le long de l'allée qui mène jusque chez lui. Ensuite, il y eut des tours de rôle avec Lydia. Puis on apprit que les deux femmes s'étaient violemment disputées et qu'elles ne désiraient plus se parler. On ne vit plus que Peter seul. Où allait-il ? Chez l'une ou chez l'autre ?
   Il ramenait souvent des gens chez lui. Je veux dire, des intermittents, hommes et femmes généralement agréables au regard. Il était, depuis tant d'années, si souvent seul dans ses espoirs délirants de réussite, de voyage, de musique et de littérature. Depuis quand ? Depuis, je crois, la nuit des temps. Pourquoi n'avait-il trouvé et gardé personne, musicien ou agréable compagne, pour voyager avec lui ? Un tel charme, une intelligence, des contacts si rapides, si nombreux ! Cela devenait mystérieux, mais suivez moi donc un peu !
   « Le Dieu-diable m'a ressuscité en me posant une main sur chaque épaule », avait-il dit un jour, lors d'un long monologue emphatique et déclamatoire. Parmi ses convives se trouvait Lucy, du temps où elle tentait encore de recoller les morceaux avec Giovanni parti avec une autre. Lucy aussi avait en elle un je ne sais quoi venu d'ailleurs. Assurément pas la même chose, non, pas de la même sorte que Peter. Quelque chose de semblable, mais qui serait venu d'un autre ailleurs !
   Un soir, dans une conversation où on lui avait laissé la parole, elle fit mention de théologie et de métaphysique ainsi que de prétendue science-fiction. Elle ne s'était jamais droguée. J'entends par là, pas de drogues dures. Son état était frénétique, un peu comme si elle avait pris un joint de trop ou un verre de bière par dessus un excitant léger, un hypnotique. Elle parlait de l'auteur oublié et peu connu (de triste mémoire) qu'était Riccardo Leveghi, paix à son âme. Elle avait fait de lui et à titre posthume une apologie au sein d'une préface. Cet auteur mentionnait un au-delà à peu près semblable à celui de Lovecraft et dans lequel existait une cohabitation de dimensions et de créatures parallèles au monde terrestre de notre état conscient.
   Pour ces créatures et entités de l'antimatière, la Terre était un théâtre privilégié. C'était autre chose que les anges et les démons classiques, quoique bien plus proches des démons dans une éthique traditionnelle. Il existait ainsi, sur Terre, dans l'œuvre de Riccardo Leveghi, plusieurs panthéons et ethnies spirituelles. Celles-ci de différente densité, du groupe au solitaire et ce, souvent tenant compte de la race, du social et des traits de caractères humains. Je dis bien : plus ou moins, en parlant de races humaines car, au sein d'une même race, on peut distinguer des ethnies spirituelles ou des solitaires antagonistes. Cette perspective était quelque peu nietzschéenne, car bien que se livrant à des combats mortels et post-mortem, il n'y avait pas la notion du Bien et du Mal. Juste les grands et les minables.
   C'était aussi, peut-être un peu, la vision de Peter Smith, bien qu'il n'estimât pas la ou les race(s) humaine(s) en tant que critères fondamentalistes. Chez Leveghi, ce sont les Hittites et ensuite les Scandinaves, les Germains et les Slaves qui viennent en tête de la Hiérarchie. Chez Peter, ce sont les races «jaunes» et «rouges» (Chinois, Mongols, Amérindiens) qui seraient les fondateurs de l'humanité évoluée et intelligente. Sibériens et Egyptiens aussi. Suivant nos deux protagonistes, ces races seraient venues d'une autre planète et auraient atterri sur la Terre, planète sauvage où seule la race noire existait en tant qu'humanité.

 


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Confession

20/02/2000 revu le 06/04/12