Jean-Pierre Carrère, né en 1942, décédé en 1994 d’un cancer du poumon.
Fils cadet d’un cheminot, résistant mort à Buchenwald.
Entré à France Telecom en 1969.
A découvert la SF en lisant un roman de Jules Verne. Passionné de l’imaginaire, il publie poèmes, articles et récits dans les journaux des PTT, puis dans diverses revues (Miniature, KBN, OCTA, Les Croisières Imaginaires).
En 1993, un an avant sa mort, il obtient le
prix de la nouvelle remis par INFINI et par le Club SF PTT avec LA CORRESPONDANCE.
Jean-Pierre a été un membre très actif de l’association INFINI.
Sous le même titre
LA CORRESPONDANCE, l’association a publié onze nouvelles de Jean-Pierre Carrère en 1997.

Nouvelles

L'œuf in Nouveaux mondes de la Science Fiction, Ailleurs et autre, Miniature n° 9, 1992.
Le donneur in KBN n° 4, 1992.
Marie in Au nord de nulle part, Groupe Phi Editeur (Liège), 1992.
Intra muros in Miniature n° 22 (Chris Bernard Editeur), 1995.

La Correspondance publié en plaquette par l'association Infini, 1997.


 


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Mourir à l'aube

Jean-Pierre Carrère




  Un léger bruissement, suivi par le froissement soyeux d'une étoffe, me fait lever la tête. Elle est là, adossée à la porte, drapée dans une pèlerine grisâtre. Un large capuchon recouvre son visage d'une ombre protectrice où je ne discerne que le faible scintillement de deux minuscules étincelles bleues. Appuyée sur sa faux, la mort me regarde...
  Elle ressemble à l'image que je me suis forgée d'elle au fil des ans et de mes lectures, mais je n'aurais jamais pensé qu'elle pût être aussi petite. Je me dresse, contourne le bureau et me dirige vers l'angle de la pièce où elle se réfugie à mon approche. Je me penche sur elle, imbu de ma supériorité. Le mouvement de recul qu'elle fait en brandissant sa minuscule faux, renforce le sentiment de puissance qui m'habite tout à coup. Une étrange pulsion m'envahit et, levant mon pied au-dessus d'elle, je ne peux m'empêcher de m'écrier, ironiquement :
  « La voilà donc cette mort cruelle qui fait trembler les hommes ! Crois-tu me faire peur ? Regarde ! D'un simple geste je peux t'écraser. »
En éclatant d'un rire sardonique, je retourne m'asseoir et reprends tranquillement mon travail sans plus m'occuper d'elle. Mais, n'arrivant pas à me concentrer, je commence par tendre l'oreille quand elle remue légèrement, puis je me surprends à jeter de brefs coups d'œil au-dessus de mes dossiers pour voir ce qu'elle fait. Je remarque alors l'intérêt qu'elle porte à mes occupations et déplacements. Au bout d'un moment, rassurée par mon indifférence, elle sort de son coin et commence à fureter dans la pièce. Les heures s'écoulent lentement, rythmées par ses allées et venues, et par le faible martèlement de sa faux sur le parquet.
  La matinée arrivant à son terme, je me lève pour aller au restaurant.
  « Je vais manger, Petite Mort. À tout à l'heure ! »
  Je reviens, dès le repas terminé, et cherche aussitôt la mort du regard. Je la trouve dans le recoin le plus sombre de la pièce, entre l'armoire à rangement et la photocopieuse, assise dans une sorte de nid qu'elle s'est confectionné avec du papier récupéré je ne sais où. Sa pèlerine entrouverte laisse apercevoir son suaire, et son capuchon, rejeté en arrière, découvre un crâne à la forme parfaite. D'une main aux os longs et déliés, elle tient fièrement sa petite faux. Dans ses orbites couleur de nuit, j'aperçois deux reflets qui m'observent attentivement.
  « Alors, Petite Mort, je n'ai pas été trop long ? Je vois que tu es confortablement installée... et tu me sembles en pleine forme  »
  Elle fait un léger mouvement de la tête comme pour m'approuver. Je lui souris et retourne me mettre au travail.
  L'après-midi passe rapidement.
  En fin de journée, je range mes affaires et tourne la tête vers la mort qui semble s'être assoupie dans son nid. Je m'approche d'elle et lui dis, croyant être spirituel :
  « Je pars pour le week-end, Petite Mort. Ne fais surtout pas de bêtises en mon absence ! »
  Je ricane bêtement et sors de la pièce en fermant soigneusement derrière moi. Je ne tiens pas à ce que le chat de la gardienne puisse entrer et croquer la mort comme si elle était une vulgaire souris !

  Deux jours plus tard, j'entre dans le bureau, où flottent des relents de cigarettes froides, et m'écris joyeusement :
  « Bonjour, Petite Mort ! Tu ne t'es pas trop ennuyée ? Regarde le cadeau que je t'apporte ! Je crois qu'il te fera plaisir. »
  Je vais ouvrir les persiennes et le soleil inonde la pièce. Je me tourne vers le coin où la mort s'est installée, mais n'y découvre qu'un nid vide.
  « Où es-tu ? Allons, n'aie pas peur ! Viens voir ce que je t'ai acheté ! »
  Je la cherche vainement en me posant de multiples questions sur sa disparition, plus étonné qu'inquiet.
  Je pose sur la photocopieuse le paquet que je tiens à la main, m'accroupis près du nid et écarte les bouts de papier que la mort a patiemment agencés pour lui servir d'abri. Je découvre son suaire vide, sa faux soigneusement emballée dans la pèlerine, deux ou trois trombones, quelques mégots, des brins de ficelle et, épars, les minuscules os de son squelette. Son crâne roule sur le parquet et s'arrête, en oscillant légèrement sur lui-même, avant de s'immobiliser, ses orbites creuses tournées vers moi.
  Je me fige... avec l'impression que le monde s'écroule et que ma vie s'achève en cet instant... abruptement... définitivement...
  Dans cette seconde d'éternité, je prends conscience que la mort de celle que j'ai traitée avec dédain et suffisance, n'a qu'une signification... évidente...
  Je viens de mourir... Il y a un instant... depuis peu... Ou peut-être était-ce hier ? Non ! Cela fait un an, dix ans, une éternité...
  Le temps n'existe plus, les souvenirs s'effacent et se désagrègent, le passé s'évanouit dans les brumes de l'oubli...
  Soudain, je me souviens... J'ai rencontré la mort il y a... Je ne sais plus... Cela fait une éternité, dix ans, un an ...
  Ou peut-être était-ce hier ?

  Non ! Je suis mort depuis peu... il y a un instant...
  Et la dame à la faux est là, devant moi, si fragile et si faible que je ne peux m'empêcher de ricaner car j'ai toujours pensé être différent des autres... Être immortel...
  Comment ai-je pu me laisser surprendre ?
  Quand, à la croisée des chemins, j'ai rencontré la mort au crâne d'albâtre, j'ai cru avec mon ego de mâle pouvoir la vaincre. Alors... j'ai joué avec les dés du destin...
  Mais peut-on tricher avec la mort ? Peut-on la tuer ?
  Aveuglé par des oeillères, je n'ai pas vu apparaître à l'horizon de ma vie, le nuage en cagoule noire et à l'épée de feu, ni les nuées mortelles qui m'ont emprisonné dans leurs rets.
  Les portes de l'éternité se sont refermées... si tôt... si rapidement...
  Je ne veux pas mourir ! J'ai tellement de choses à faire, à voir, à vivre !
  Je regarde mon squelette, éparpillé dans un présent figé...
  Mon squelette ? Ou celui de la mort !
  Qu'importe !
  Nos destins sont intimement liés et rien ne peut empêcher l'issue fatale qui me tend les bras. Pourtant...
  Le silence qui m'enkyste s'effiloche en lambeaux. Des bruits diffus émergent du néant et... j'écoute...
  J'écoute les infimes craquements du parquet de bois, le tic-tac de la pendulette murale, le bruit sourd de la circulation qui monte de la rue...
  La vie !
  La vie qui renaît de ses cendres...
  Lentement, inexorablement, plus forte que la mort...
  À moins que ?
  Peut-être n'est-ce qu'une rémission passagère ?
  Ou bien une sorte de jeu, une forme de torture ?
  Pour me faire regretter tout ce que je n'ai pu connaître, tous mes espoirs évanouis, tous les avenirs qui m'étaient promis...
  Non ! Je sens la vie couler en moi...
  Elle me sort de ma torpeur, de mon immobilisme et me fait prendre conscience de mon corps tétanisé, de mes jambes ankylosées, du sang qui bat dans mes veines, des milliers de fourmis qui grignotent mes pieds, de l'indécente luminosité des rayons du soleil. La lumière crue qui m'inonde réveille mes muscles endormis, mes jambes se déplient, mon corps se redresse, mes bras tirent les épais rideaux...
  Le soleil – aveuglé, vaincu – disparaît dans la douce et fraîche pénombre qui envahit la pièce. Mon regard accroche le cadeau que j'ai acheté. Je le prends et en défais l'emballage, faisant apparaître un coffret à cigarettes en forme de cercueil. Je me baisse et, tout en marmonnant entre mes dents, rassemble les os de la mort.
  « Tu vois, Petite Mort, quand j'ai acheté ce cercueil pour toi, j'ai pensé qu'il serait plus confortable que ton nid de papier... »
  Je pose les ossements à l'intérieur du coffret en essayant de reconstituer le squelette.
  « Regarde ! Il est capitonné avec du velours noir... C'est ta couleur préférée, je crois ? »
  Je mets le crâne en place, légèrement appuyé sur le bras gauche de la mort comme si elle dormait, puis dépose à côté d'elle sa minuscule faux d'airain.
  « Dors, Petite Mort ! Dors ! Je vais veiller sur toi et personne ne te dérangera... »
  Je referme le couvercle et, après avoir déposé le coffret sur la table à dessin, me dirige vers l'armoire à rangement dans laquelle je récupère une vieille boite à chaussure. J'en retire d'anciennes bougies d'anniversaire que je dépose tout autour du cercueil et, pieusement, les allume une à une. Je reste de longues minutes à observer la faible lueur qui dessine d'étranges arabesques sur le couvercle de bois, puis je prends une chaise et vais m'asseoir contre la porte d'entrée, le dos raide, les jambes serrées, les mains à plat sur mes cuisses, le regard vide...
  Le temps s'écoule... goutte à goutte...
  Ma vie s'enfuit... seconde après seconde...
  Dehors, le soleil s'étiole peu à peu et perd de sa force, de sa luminosité. La pénombre s'épaissit autour de moi et le silence m'enserre lentement dans ses voiles. Le regard rivé sur la lueur fantomatique qui auréole le cercueil de la mort, je me laisse dériver dans l'irréel. Mes pensées se fragmentent et s'éparpillent au gré des forces qui m'environnent...
  Du remue-ménage dans le couloir, des coups sur la porte, des éclats de voix criardes me tirent de ma torpeur, de cet espace immatériel où mon apathie morbide m'a englué. Je me dresse et m'approche de la table à dessin. D'une main tremblante, je récupère le cercueil et le serre contre moi.
  « Ne crains rien, Petite Mort... Tu m'appartiens et personne ne nous séparera... »
  Les bruits cessent, les intrus s'éloignent et leurs pas se perdent dans le silence revenu...
  « Tu vois, Petite Mort, nous sommes seuls... »
  Je berce le cercueil dans mes bras, comme un enfant que l'on chérit.
  « Seuls... Rien que toi et moi... »
  La nuit s'étire, interminable, accompagnant mon corps pétrifié vers son destin...
  De soudaines bourrasques de vent...
  Le grondement sourd du tonnerre...
  Une lente ondulation qui parcourt la ville...
  La peur...
  La peur qui s'insinue dans mes os, envahit mes chairs, me glace le sang et déchire mon âme...
  Une peur incontrôlable... viscérale...
  Face aux rideaux qui laissent filtrer les flashes éblouissants et rageurs des éclairs, je me fige... terrorisé... Terrorisé par la peur de mourir...
  Mais je ne peux pas mourir !
  La mort est là... tout près de moi...
  C'est mon amie... ma compagne...
  Elle m'aime et me protège...
  Je sens sa présence bienveillante et sa main – si froide ! – se glisse dans la mienne. Rassuré, je tire les rideaux, ouvre la fenêtre et fais face aux éléments déchaînés...
  L'aube commence à poindre entre les immeubles, rampe dans les rues inondées et vient baigner d'une lueur violette le clocher, immobile au cœur de l'orage. Le vent tourbillonne, soulevant des gerbes d'eau. Les nuages se déchirent et découvrent un ciel qui s'éclaircit dans le jour naissant.
  Guidé par la mort, je m'élance dans les cieux... et je tombe...
  De plus en plus vite...
  Aspiré par le vide qui vient de s'ouvrir sous moi...
  Je serre le cercueil de la mort dans mes bras et, pour la première fois, sa voix retentit... chaleureuse...
  « Ne crains rien, je suis là... »
  L'air siffle à mes oreilles, semblant accélérer ma chute...
  « Libère-toi de tes chaînes ! »
  La façade grise de l'immeuble défile vertigineusement devant mes yeux...
  « Aie confiance et laisse-moi te guider... »
  La rue, scintillante sous la caresse de l'aurore, monte à ma rencontre...
  « Lève la tête et regarde ! »
  Je regarde... et l'espoir renaît...
  Le nuage enlève sa cagoule noire et rengaine son épée de feu, les nuées mortelles desserrent les mailles de leurs filets...
  « C'est ça ! Tu es sur la bonne voie... Continue !  »
  L'orage s'éloigne et les premiers rayons du soleil illuminent un ciel purifié...
  « Bravo ! Tu as réussi ! Suis-moi au royaume de l'immortalité ! »
  Je vole... libre... heureux...
  J'étends les bras pour planer dans l'air frais du matin. Le cercueil m'échappe, s'ouvre... et les os de la mort s'éparpillent...
  Ils tombent... tombent... irrésistiblement attirés par les pavés luisants...
  Au moment où le soleil paraît au dessus de la plus haute tour, l'orage, dans un dernier sursaut, revient sur la ville.
  Le fracas étourdissant du tonnerre étouffe le hurlement de désespoir qui sort de mes entrailles...


FIN


Et il est mort à l'aube,
Quand vous dormiez, Madame
Dans l'immobilité du temps...
(Claude Braun, Promenade.)


© Jean-Pierre Carrère. Reproduit avec l'aimable autorisation de ses ayant droits.

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14/06/05