Alfredo Alamo

 Alfredo Àlamo est né à Valence, Espagne, en 1975. Il a reçu la mention spéciale « Révélation de l’année 2005 » décernée par le site Littératura fantastica, qui souligne la variété des thèmes traités par cet auteur très prolifique.

Mobilis in Mobili
Sous un titre qui reprend la devise du NAUTILUS et du capitaine NEMO (« Mobile dans l’élément mobile »), Alfredo Alamo évoque un monde d’épaves qui va connaître l’explosion d’un mythe.

 

  
 

 

 

 

Mobilis in Mobili

Alfredo Àlamo



   
Cétait un géant délabré, déchu et sans défense qui avait beaucoup de mal à conserver un peu de dignité là où il se trouvait, échoué sur la plage au sable noir, sale, puant le pétrole et le sang. Là où des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, armés de marteaux ou de leviers, grimpaient tels des fourmis dans ses entrailles mises à nu, traversant les ponts, démontant les écoutilles, décrochant les tubulures rougies par l’oxydation. Dans les réservoirs, grands comme des édifices entiers, ils tentaient d’extraire le pétrole qui restait encore et qui, le plus souvent, n’était d’aucune utilité parce que mêlé d’eau salée. Ils remplissaient de vieux barils qu’ils poussaient péniblement devant eux, formant un chemin sinueux, tortueux qui serpentait entre les restes des autres géants dont on ne distinguait plus que le squelette d’acier, à peine visible dans ce chaos humain formé de pauvres, de démunis, de rejetés, créatures oubliées sur la vaste plage où les vieux pétroliers, face à la côte, attendaient leur tour pour mourir.
   Là, tout se transformait, tôt ou tard, en pétrole. Que ce soit du sable, des cailloux ou des êtres humains, avec le temps tout prenait la même teinte noirâtre, le même contact visqueux et l’odeur pénétrante des gaz, vapeurs qui rougissaient les yeux, le nez et la bouche, qui entraient au fond des poumons pour les pourrir, mêlant le sang, le sel et l’huile dans chaque quinte de toux, dans chaque nausée, sur chaque parcelle de peau exposée.
   La journée commençait dès les premières lueurs de l’aube, les plus matinaux recherchaient les positions les plus élevées, près du pont, où l’air paraissait moins vicié. Et là ils se mettaient à dévisser, arracher, couper chaque bout d’acier, de fer ou de céramique qui pouvait être utile. Les morceaux passaient de main en main, de pont en pont, jusqu’à la cale, jusqu’aux réservoirs et de là à la plage, où les moins costauds, les moins habiles, faisaient la chaîne par où transitaient rivets, tubes, barils, valves, compteurs ou fils de fer. Ils étaient plus de vingt mille à s’attaquer chaque matin aux géants, sans repos ni trêve. Ils les recouvraient, les faisant ressembler à des collines éventrées, exposant leurs secrets à la vue de tous. Planche après planche, vis après vis, ils les vidaient de toute substance.
   Cette plage était un lieu de mort, tant de bateaux que d’êtres humains. Les paroles sonnaient vides mais pleines d’échos bizarres, au fond des cales. Lorsque quelqu’un mourait, d’une chute, d’un choc ou d’épuisement, son corps passait aussi de main en main, comme une autre pièce dans cette entreprise de casse, s’éloignait lentement des bateaux, traversait la plage, disparaissait.

   L’étrange vaisseau mit fin à la routine.
   Il apparut un matin, à l’ancre entre deux grands bancs de sable, avant que le dernier pétrolier ait été démantibulé. Ce n’était pas un bateau normal, pas un cargo ou un autre navire qui, un jour, aurait échoué là. Il avait une soixantaine de mètres de long et une forme cylindrique, comme un cigare allongé et géant. Il se tenait à environ cinq mètres au-dessus du sable, mais parfois il paraissait s’élever jusqu’à six, ou même sept mètres.
   Les premiers à atteindre le navire observèrent la coque qui était incrustée de moules, de croûtes et d’algues de toutes espèces, ce qui n’empêchait quand même pas de voir les arabesques et les reliefs qui couvraient toute la superficie, de la proue à la poupe. À tribord il subsistait un énorme œil de bœuf, d’un diamètre de près de deux mètres, qui avait été aveuglé par des plaques de métal mal soudées, et des rivets tordus. Le reste de la coque donnait la même sensation d’avoir été bricolé cent fois, rafistolé, soudé si souvent qu’il paraissait même avoir été reconstruit. La mer, vague après vague, frappait les hélices, aussi hautes que le navire, qui avaient dû le propulser jusqu’ici. Les pales elles-mêmes semblaient endommagées, cassées, ébréchées, pleines d’algues et de saletés.
   Il était vieux, très vieux, plus que les pétroliers, plus que les remorqueurs qui les avaient tirés jusque là. Il faisait la même impression que certains temples : un sentiment de solitude ; pour beaucoup, une immense tristesse. Ils le comprenaient, ils lisaient dans chacune de ses rides, dans les marques des chalumeaux qui avaient froissé et tordu le métal. Ce navire, c’était l’Histoire, la Légende. Et, dans un dernier effort, il avait cherché un lieu où s’abandonner, où mourir. Rentrer définitivement au port.
   Un homme se hissa jusqu’en haut, là où subsistaient les restes d’une rampe qui, en son temps, conduisait à deux écoutilles, l’une à la poupe, l’autre à la proue. La surface était aussi marquée par des anneaux brisés où étaient sans doute fixés des cordages ou des chaînes. Une embarcation en bois, cassée et pourrie, reposait entre deux barres d’acier.

   Bientôt d’autres montèrent à bord.
   L’écoutille de la proue s’ouvrit avec un craquement lamentable, la rouille se dilua dans l’eau salée, formant des rigoles couleur sang qui ruisselaient sur le pont. L’air s’échappait des profondeurs du métal avec une forte odeur aigre ; tous ceux qui étaient présents connaissaient cette odeur, mélange caractéristique de cadavres, d’eau et de métal. Un instant, les hommes hésitèrent. Puis, d’un commun accord, ils s’engagèrent dans l’écoutille, formant une file continue.
   Il y avait de la lumière. Faible, sale et grise, elle tombait de petites boîtes fixées sur le toit, à quelques mètres les unes des autres, révélant une galerie de métal qui donnait sur d’autres écoutilles ouvertes et démolies. Il y régnait une chaleur qui les gagnait par vagues, faisait battre leur pouls et leur cœur.
   Ils entrèrent vite, mais au moment de traverser l’écoutille suivante, le temps s’arrêta. Ils pénétrèrent lentement dans une grande pièce pleine de meubles déglingués, de tapisseries qui pendaient inertes sur les murs, de candélabres sans chandelles et de douzaines d’objets accumulés dans le désordre., sens dessus dessous, tachés. Dans le plafond fonctionnait encore une lampe dont quelques rares parois de verre restaient intactes. Au fond de la salle présidait un meuble énorme, dont sortaient dix tubes de métal, encore entiers, attachés à une série de ressorts et de manettes blanches et noires, maculées de taches rougeâtres et sanguinolentes, que personne n’osa toucher.
   Quelques-uns restèrent dans ce lieu tandis que les autres continuaient à découvrir salle après salle dans cet étrange vaisseau. Ils virent des étagères chargées de volumes, la plupart gonflés par l’humidité et couverts de champignons, d’autres, tombés sur le sol, avaient des pages arrachées, éparpillées ou déchirées. Ils trouvèrent des pièces aux couchettes vides, une cuisine rouillée qui sentait la pourriture. Partout, des traces de réparations artisanales, toutes plus dégradées et plus indistinctes les unes que les autres.
   La chaleur se faisait de moins en moins supportable, mais ils ne s’arrêtaient pas pour autant. Il y avait dans ces salles, dans ce vaisseau, quelque chose qui leur semblait familier. Les décorations, les formes étaient d’ici et de nulle part ; elles appartenaient à un passé que beaucoup avaient oublié mais qui faisait battre leur cœur et les forçaient à aller plus loin.
   La dernière écoutille était fermée. Sur le côté, le cadavre assis d’un homme, décomposé, semblait leur souhaiter la bienvenue au cœur du secret. Il fallut trois hommes pour forcer l’entrée à l’aide de levier et de chaînes. Ils retirèrent respectueusement le corps.
   Ils descendirent un petit escalier qui menait à la salle des machines. Ils reconnurent les leviers et les engrenages, à côté de pièces non identifiables qui donnaient sa forme à un moteur aux dimensions peu communes. Ils allèrent jusqu’au fond, suivant les câbles et les grosses canalisations. La température monta encore, coupant le souffle à beaucoup d’entre eux, mais ils continuèrent, hypnotisés par une les tons splendides et délicats qui filtraient à travers l’eau remplissant le fond de la coque.
   La lumière s’intensifia, les hommes avaient de l’eau stagnante jusqu’aux genoux quand ils atteignirent l’extrémité du vaisseau. Trois énormes conteneurs pleins de valves, oxydés et incrustés de sel, étaient reliés à toutes les connexions du moteur. L’eau brillait, d’un blanc bleuté, intense et cristallin.
   L’air était brûlant. Des vagues se formèrent dans l’eau, le métal des conteneurs devint d’un rouge incandescent, puis jaune, et finalement blanc. L’eau se mit à bouillir.
   Depuis un moment les hommes étaient morts.
   Le vaisseau cessa de lutter et son âme, dans une explosion incommensurable, s’échappa, emportant le reste des pétroliers, la plage et ses occupants, les remorqueurs et un fragment de la mer elle-même.
   Restait un trou énorme que l’eau ne tarda pas à remplir, effaçant tout vestige, tout reste de ce cimetière, de ce lieu lointain où les pétroliers venaient disparaître et où les êtres humains rentraient dans le néant.

FIN


© Alfredo Àlamo. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Titre original : Mobilis in Mobili. Traduit de l'espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Ce texte, inédit dans sa version française, a été publié dans le n°164 de la revue argentine en ligne Axxón.

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17/11/06