Alan W. Wolf a, pendant son enfance, vécu dans différents pays (dont la France), avant de s’installer en Espagne, terre natale de sa mère. Passionné de B.D. et de fantastique, il appréciera tous les commentaires que ses lecteurs voudront bien adresser à

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  Sûr que cet imbécile de robot est en train d’enregistrer ? Bien, messieurs, croyez-moi, c’est assez drôle, en un sens. Non, ne me regardez pas ainsi. Quand j’aurai fini de relater les faits, vous considérerez comme moi que je n’ai pu commettre aucun des crimes dont on m’accuse. Mon innocence éclatera à vos yeux, mesdames et messieurs, mais aussi à ceux de tous les membres du Sénat… au milieu desquels je pense certainement revenir m’asseoir, à l’issue de cette audience.
  Non, Monsieur le président, ce n’est pas la peine de me faire des signes. Avant de commencer je vais suivre la présentation prévue par le protocole, de façon que tout figure au procès-verbal : Moi, Emmanuel Watson, sénateur de la région de Galles, comparais devant cette commission d’enquête du Sénat le matin du 23 janvier 2390 et déclare que je le fais en pleine possession de mes facultés et en toute connaissance des délits qui me sont imputés et dont lecture a été donnée il y a quelques minutes par l’androïde secrétaire. Par ailleurs, je déclare qu’il n’y a pas d’avocat de la défense présent dans la salle parce que j’ai moi-même renoncé à ce droit. La commission est présidée par son Honneur le sénateur Tetsuo Tanaka, de la région d’Ukraine, assisté, comme le prévoit le règlement, par cinq autres membres de la chambre : Florence Nguema, de Malte, Leon Keefauver, de Louisiane, Sandra Kowalski, d’Andalousie, Quimera Da Silva, d’Islande, et Marie Élise Dupont, de Veracruz.
  Ainsi qu’on me l’a demandé, je rapporterai les événements que j’ai vécus sur la station lunaire Sinatra au cours des dernières 48 heures. Je crois qu’il me faut commencer par expliquer ce que je faisais là-bas. Comme vous le verrez, je revenais d’un voyage dans la Troisième Colonie Martienne, dont le gouverneur avait voulu m’inviter pour me montrer sur place non seulement les beautés du lieu mais encore la réalité des problèmes qu’ils rencontrent. Je sais que l’un d’entre vous y est déjà allé, de sorte que je ne m’étendrai pas sur ce point. Je tiens seulement à préciser qu’il s’agissait d’un voyage de travail normal. Voici ce qui s’est passé : le sénateur Ariel Macchio m’a fait savoir qu’aux mêmes dates il se trouverait sur une autre station lunaire, celle d’Eyrin, je crois, de sorte que nous sommes convenus d’accorder nos agendas respectifs pour manger ensemble et revenir sur Terre à bord de la même navette spatiale. Rien d’extraordinaire entre collègues, d’autant plus que Macchio et moi étions de vieux amis.

  Au début, tout s’est passé comme prévu. Sur la station Sinatra, il y a un excellent restaurant japonais où nous avons dégusté notre sushi dans un cabinet particulier… Comment dites-vous, Madame le sénateur Da Silva ? Oui, bien sûr, nous avons parlé politique. C’est une question ridicule : presque toujours nous en parlions quand nous étions ensemble. Non, ça n’a pas été une discussion, ni une dispute, quelle absurdité ! Si vous voulez le savoir, nous avons parlé de la Loi Stormbauer sur laquelle on devrait voter demain. Ce n’était pas la première fois que quelqu’un proposait de fixer la majorité légale au-dessous de quarante ans, vous le savez, mais c’était la première fois qu’elle allait être votée dans le cadre d’une loi. J’étais de ceux pour qui Stormbauer creusait sa tombe politique. Mon compagnon en était moins sûr…. La scène ne manquait pas de pittoresque. Beaucoup d’entre vous se souviennent de Macchio, son exubérante tignasse blanche gominée et peignée en arrière et ce bronzage permanent qui dissimulait ses rides et faisait ressortir le blanc parfait de ses dents. Quand il souriait, avec ces grandes mâchoires, on avait l’impression qu’il vous aveuglait. Assis en face de lui, j’avais l’air d’un épouvantail, toujours aussi peu épais, mes trois poils qui essaient de couvrir ma calvitie et cette moustache peu soignée dont on ne sait si elle est blanche ou grise. Nos amis communs disaient toujours que, quand nous étions ensemble, il semblait le ventriloque et moi, le pantin de chiffon. C’est vrai qu’il rayonnait, comme d’habitude, et paraissait me cacher quelque chose, car il se taisait instinctivement à chaque apparition d’un serveur comme si l’un ou l’autre de ces robots pouvait être programmé pour nous enregistrer.
  — Watson – je me souviens de ses paroles – je ne crois pas que Stormbauer risque un vote s’il n’a pas de carte dans la manche. Peut-être ne savons-nous pas tout ce que nous devrions savoir de lui.
  Son commentaire m’a surpris, mais ce n’était pas la première fois que j’entendais des choses désagréables d’un membre de notre assemblée, et je lui ai répondu :
  — Je crois savoir où vous voulez en venir, Macchio. Trop jeune pour être arrivé si loin sans qu’il y ait un coup tordu.
  — Exact, soixante-cinq ans, ça ne paraît pas suffisant. Zut ! Je ne suis entré au Sénat qu’à l’âge de quatre-vingt ans.
  — Et moi, à quatre-vingt dix. Mais ça ne prouve rien. Peut-être pense-t-il, de bonne foi, qu’un homme de moins de quarante ans peut se révéler un adulte utile à la société.
  — Sottises ! a-t-il grogné. Vous connaissez la formule : le cerveau s’épanouit…
  — … quand le poil blanchit, oui, cher monsieur – dis-je en levant mon verre – Vous le savez, personne n’en est plus que moi convaincu. Et je crois que la majorité des sénateurs sera de mon côté et votera « non ».
  — J’espère bien que l’on n’en arrivera même pas au vote, Watson, sans quoi nous pourrions, vous et moi, avoir une désagréable surprise. Mais parlons d’autre chose, nous avons trop l’air de deux politiciens…
  Bon, cette pirouette était typique de Macchio qui me laissait dans l’incertitude après ses propos intrigants. Mais je voulais éviter qu’il se fasse prier ; je lui ai donc parlé de ma famille et lui ai demandé des nouvelles de la sienne. Ensuite, nous nous sommes lancés dans un bavardage sans importance sur trois ou quatre sujets dont tout le monde parle : musique, échecs, etc… En tout, nous avons passé au restaurant à peu près une heure ; ensuite, nous sommes revenus à pied à l’hôtel Priorato, où chacun a regagné sa chambre pour boucler sa valise. Je me rappelle que nous avons échangé des plaisanteries dans les couloirs… sur ce qui semblait être l’absence de présence humaine ce jour-là par comparaison avec les allées et venues frénétiques des robots. Rien de plus.

  Cela faisait à peine quinze minutes que j’étais dans ma chambre, lorsque la détective Joanna Styles frappa à ma porte pour m’informer de la mort subite de Macchio terrassé par un infarctus au milieu de sa chambre. J’ai été le premier à dire que ça ne pouvait être dû à des causes naturelles, parce que mon vieil ami avait à peine cent dix ans, et qu’il n’avait jamais manifesté dans le passé une prédisposition génétique aux maladies de cœur. C’était absurde. Alors Styles, usant de son autorité, demanda à l’androïde médecin de pratiquer une autopsie complète. Quelques minutes plus tard, la machine nous apprit que l’arrêt cardiaque était dû à une overdose de cycloïne. Vous le savez, la fouille a montré que Macchio n’avait pas de cycloïne dans ses affaires, alors qu’en échange il est apparu dans ma valise une petite boîte contenant cette saloperie. Mais il faut tenir compte du fait que je suis sorti de ma chambre quand j’ai appris le décès et que je n’y suis rentré qu’accompagné de Styles venue fouiller mes affaires. Pendant tout ce temps, quelqu’un aurait pu placer la drogue pour m’impliquer. La détective Styles avait d’ailleurs ses doutes. J’aurais été bien idiot de ne pas détruire ça dès que j’ai appris ce qui était arrivé à Macchio, que la surdose ait été intentionnelle ou pas. Ça n’avait pas de sens de la laisser là. De plus, j’ai exigé une analyse sanguine par l’androïde médecin, et vous en avez les résultats dans le dossier : absolument négatifs. Il aurait été difficile que mon ami et moi nous nous droguions de concert si lui seul consommait, vous ne pensez pas ?
  En fait, Styles n’avait pas d’autre choix que de me passer les menottes puisque nous étions, elle et moi, les seuls êtres humains restés dans la station. Et, comme nul ne l’ignore, c’est seulement dans les mauvais films que l’assassin est le robot. La même mauvaise réputation que celle attachée aux majordomes quand il y avait des hommes chargés de ce genre de travail… Bon. Trêve de digressions.

  Je suis resté dans ma chambre, les poignets et les chevilles pris dans ces anneaux de métal qui limitaient mes mouvements, comme si j’étais enchaîné à mon propre corps. Je ne souhaite à aucun de vous une expérience pareille. C’était très inconfortable… Mais, bien entendu, ça ne m’empêchait pas de parler, et j’ai donc ordonné à l’un des androïdes de s’assurer que ce jour-là il n’y avait pas d’autre homme sur toute la station, et pas seulement au Priorato. Le résultat a été qu’il y avait bien un client, non pas dans le registre de cet hôtel, mais dans celui de l’autre établissement de Sinatra : l’hôtel Cuomo, beaucoup plus petit et bon marché. Un type qui était arrivé la veille et qui était parti juste quelques minutes avant que je pose la question. L’empreinte digitale avec laquelle il avait payé renvoyait à un compte au nom d’un certain Abraham Reynolds. Un nom qui ne me disait rien. J’ai donc fait appeler la détective Styles et lui ai dit ce que je savais.
  Cette femme était intelligente, ça se voyait à ses yeux… Bien qu’il s’agisse d’une très belle personne de soixante ans seulement, on ne pouvait se contenter de la juger seulement sur ses charmes. Elle a donc commencé par vérifier les assertions de l’androïde pour savoir si je ne racontais pas d’histoires. S’en étant assurée, elle m’a demandé de l’accompagner au Cuomo. J’ai eu assez de mal pour la suivre à travers la station, car les fichus bracelets ne m’autorisaient que de petits pas. Mais elle n’a pas fait mine de vouloir me les enlever, et je dois dire que son comportement ne m’a pas vexé, bien au contraire. Je n’avais pas affaire à une policière complaisante, mais j’étais convaincu de sa bonne foi et de sa compétence. J’étais donc très tranquille, espérant être libéré de tout soupçon en l’espace de quelques minutes.

  Au Cuomo, Styles a demandé à l’androïde réceptionniste de lui décrire l’homme qu’il avait vu, et nous avons eu beaucoup de chance. L’hôtel n’était pas une merveille, mais nous avions affaire à un androïde d’un modèle très évolué revêtu d’une peau synthétique et au visage qui rappelait un ancien acteur… Il s’est trouvé qu’il a pu nous projeter l’image qu’il avait eue sous les yeux peu avant. Alors nous avons tous deux été confrontés au visage incontournable du sénateur Stormbauer. Imaginez notre surprise. Si l’homicide éventuel d’un sénateur est statistiquement une occurrence rare, en voir un autre fuir la scène du crime sous un faux nom, nous n’avions encore jamais vécu ça. Certes, il s’était affublé d’une barbe, mais, parmi ceux qui le connaissaient, personne n’aurait douté de son identité. Pas plus vous que d’autres : ces sourcils épais, cette abondante crinière toute blanche, nouée en une tresse impeccable… Et, surtout, ce nez aquilin, si caractéristique… Bon sang ! Faites venir cet androïde, qu’il vous montre cette figure, vous verrez ce qu’il faut en penser. De fait, Styles, loin d’avoir des doutes, s’excitait :
  — Qu’a fait ce client le temps qu’il est resté ici ? a-t-elle demandé au robot. Je veux savoir tous ses mouvements, ses entrées et sorties, ce qu’il a mangé… tout. Et, surtout, à quelle heure et de quelle façon il a abandonné la station.
  — La dernière question semble la plus pertinente, a répondu l’androïde. Mais c’est aussi celle à laquelle il est le plus facile de répondre. L’ordinateur central me fait savoir que monsieur Reynolds se trouve encore ici.
  — Comment ?
  — Il a quitté l’hôtel il y a une heure environ, mais pas la station. Il a embarqué à bord du cargo SW41 dont le départ est prévu dans dix minutes.
  — Un cargo ? Androïde, que l’ordinateur central bloque ce départ et emmenez-moi au vaisseau en question.

  Ce qui s’est passé, vous le savez tous : nous étions en route quand le cargo a décollé et a quitté la station. Quelqu’un avait manipulé manuellement la rampe, et la même personne avait pris les commandes de l’engin. Il s’agissait d’une fuite en règle, avec un côté tout à fait absurde : qui s’enfuirait à bord d’un cargo ? Nous pouvions prendre n’importe quel autre véhicule et avoir l’assurance de le rattraper et de l’aborder. À mon avis, ça rendait cette affaire tout à fait sinistre puisque le coupable n’avait pas peur et n’essayait pas d’échapper mais savait qu’il serait rattrapé et qu’il lui faudrait tuer ou se rendre. Et je n’avais pas l’impression qu’il allait se rendre. Ce que je dis à Styles.
  — Ça n’est pas nécessairement le cas, m’a-t-elle répondu. Les cargos qui font escale ici sont tous assez modernes, ce type peut larguer le module qui contient le chargement et rester seul dans la cabine. Il aurait ainsi un véhicule très léger, très rapide et de très petite taille.
  — Ça n’est pas comme ça que je le sens, Styles, ai-je ronchonné. Interrogeons l’ordinateur central, il aura localisé l’engin.
  La détective a fait ce que je suggérais, et la réponse a été celle que j’attendais : Stormbauer n’avait pas largué son chargement. Il allait à petite allure, avec tout le poids à bord.
  — Que peut bien transporter ce cargo ? me suis-je demandé à haute voix. Le timbre métallique de l’ordinateur m’a répondu :
  — Marchandise confidentielle protégée par l’ordonnance 0661/3.
  Styles lâcha un juron, croyant que, faute d’un document officiel, elle ne pourrait obtenir plus de renseignements.
  — Détective, vous oubliez que je reste sénateur même si je suis menotté, lui dis-je. C’est moi-même qui ai rédigé l’ordonnance 0661/3, je sais à quel type de marchandise elle s’applique.
  — Et alors ?
  — Armes légères et munitions correspondantes. Quelle est la capacité de ce cargo ?
  — Je ne sais pas, mais le moindre de ces quais permet de charger deux mille tonnes. Ça peut représenter beaucoup d’armes, non ?
  — Plutôt.
  — Vous croyez qu’il s’agit d’une coïncidence ?
  — C’est vous, la police. Vous le croyez ?
  — Non. Je parie que l’ordinateur central nous confirmera que le cargo a été affrété par ce monsieur Reynolds.
  Une voix impersonnelle résonna par mégaphone : « Affirmatif ».
  — C’est ridicule, dit la détective. Celui qui agit de la sorte doit s’attendre à être arrêté. Et pourquoi transporterait-il des armes sous un faux nom ? Ce commerce est légal, à condition…




© Alan W. Wolf. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. Traduit de l’espagnol par Pierre Jean Brouillaud. Titre espagnol : Gerontocracia 2.0.

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14/11/05