Francis Schall est un ami de 30 ans. Je l'ai rencontré rue des Petites Ecuries, dans le 10ème de Paris. C'était chez Jean-Charles Rodriguez. Nos fanzines "Nadir" et "Demain" avaient envie de fusionner. Je me souviens même que Nadir avait reçu un roman inédit de Pierre Pelot. Ca ne s'est pas fait. J'ai toujours estimé Francis, à la fois en tant qu'homme et en tant qu'écrivain. Aujourd'hui, je suis heureux de l'avoir retrouvé et de vous proposer quelques unes de ses nouvelles.
Je me souviens de deux de ses textes :
Après Tharsis et Les Chaises du Luxembourg publié par Markus Leicht dans AMERIANE. Après ? Il est parti pour Toulouse. Je crois qu'il s'est bagarré pour l'écologie, qu'il a participé à une émission de radio SF(Canal SF et Compagnie, sur Toulouse). En ce moment, il écrit un gros bouquin sur Star Wars avec Doctor SF...

 


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Mémoire de sable

Francis Schall


À Françoise…
Et nos mémoires partagées pour
Jorge Luis Borges.

  Il était deux mers.
  Par dessus la première, qui respirait marine et tendre, les nuages longs, confus, enchevêtrés, se prolongeaient dans les plants aquatiques, toujours paisibles, de l'autre. Et le soleil, levant ou couchant, dans l'une et l'autre à la fois. À vue légère, nulle logique à trouver en ce mariage des eaux et des jeux du ciel. Pourtant je ne pouvais m'empêcher d'y chercher un signe. Un signe d'eau, d'air et de lumière. Un signe d'Elle, par delà l'eau sans air et sans lumière qui l'avait engloutie...

  Endormi, je rêvais. Certains songes – ceux griffant la mémoire, telles des mains cherchant à saisir le cœur de la plage – sont faussement protecteurs. Ils ne L'avaient pas empêché de surgir. Elle et son pari, que j'avais follement voulu jouer, me poursuivaient...
  Parfois les mers étaient plus nombreuses. Les ciels dégarnis de leurs nuages ou ceux-ci lourds et incertains. Et la plante aquatique, sauvage... Mais le signe restait identique. Un signe d'Unique. D'Elle. Infiniment...

  Balayé par une vague résurgente, le rêve se fit brutal, un sursaut de mon corps, deux battements des muscles de mes paupières surprises, et un bruit sourd et répété, comme la coque d'un bateau qui, par gros temps, cogne contre le quai. Je m'éveillais accroupi sur mon lit, tremblant, sans comprendre. J'étais un demi singe des premiers âges surpris devant sa tanière par le râle d'un fauve en chasse.
  La grotte. L'abri. Le lieu sécurisant... Alors me revint l'image de l'hôtel. Les relents du port et ses lumières improbables. Et ma nuit et ses visions, mais sans pouvoir comprendre le pourquoi de ce bateau malmené contre mon sommeil perdu... Je saisis la bouteille d'eau sur la table de chevet et m'en aspergeais les cheveux, le visage, la poitrine, tout le corps, jusqu'entre les cuisses et le long de mes jambes. Le liquide était tiède, et les draps déjà trempés par ma sueur nocturne, par ce geste, plus encore.
  Mémoire... La veille j'avais mal à l'été : c'est une mauvaise saison pour les têtes brouillées. Et ma tête l'était. Depuis juin, je crois, je devais croupir là... J'en devenais fou en ce mois d'août barbare de chaleur, dans un hôtel perdu d'un improbable port, abandonné au coin d'une crique sale, telle une carie dans cette interminable côte crayeuse, déserte, inamicale...
  Du moins c'était ce que je ressentais...

  Je me lève, dégoulinant, vers la porte d'où vient la résonance que j'ignore encore marine. J'ouvre de toutes mes forces rongées par les souvenirs ressassés, mon corps exténué à couler les heures. Sur le palier... rien, ni personne. Si..., une valise. Solitaire, à mon image. Elle devait être la cause du raffut.
  À celle qui avait frappé à la porte, je fais passage, l'installe dans mon espace d'incertitude. Avec peine. Elle pèse le poids de ma conscience, je l'ignore encore.
  Je l'abandonne au centre de la pièce, du tapis maladif et de son motif atone. Attiré par le jour, je vais à la fenêtre, j'entrebâille les volets. Grincements râleurs, bouffées de chaleur pour rideau de nuit : l'heure bâtarde, entre une poignée de loups de mer titubants et quelques chiens hurlants... Puis, jusqu'à l'aube, sans l'esquisse d'un mouvement, les fesses en équilibre au bord du plat matelas, je fixe le bagage inattendu, l'objet étranger, l'intruse, ainsi que je l'ai trouvée : debout, fermée, pesante...

  Sans doute ai-je dû m'assoupir... Je reprends conscience, le haut du corps basculé sur le lit, les jambes étendues qui ont repoussé le tapis, peut-être dans un spasme né d'un nouveau rêve dont mes lèvres entrouvertes ravalent les images...
  Deux mers. Face à face, identiques cette fois, l'une se reflétant dans le miroir de l'autre. Le rêve n'était pas méchant mais m'a ballotté mal à l'aise, un sous-rêve plutôt qu'une ébauche de cauchemar... Entre les deux mers, une plage. Non pas une langue de sable : une vraie plage. Elle est dédoublée, frontière de cristaux en perpétuelle renaissance qui, peut-être, sont la part réelle de ce miroir qui fouette mon entendement. Et moi tentant ma présence, un moi aussi dédoublé, coupé par la tranche médiane. D'un côté et de l'autre, sur cette plage qui mes pieds bois, j'écris double existant, du bout d'un bâton fin, morceau de branche échoué, des mots incompréhensibles.

  Rayons de soleil, au travers de lattes des volets, qui plongent dans la pièce, si étroite pièce, chambre minuscule, piège. Pas comme dans mon souvenir. Le rêve m'abandonne : je ne saurai jamais ce que j'ai écrit sur le sable mou. Je me redresse. Je fais le tour de toutes les étendues d'après tempête... Et je constate alors, dans sa réalité qui va m'emporter, enfin, la valise ; par mes sens d'abord, avant mes yeux recroquevillés. Elle est ouverte, béante. D'Elle, puisque c'est Elle, s'échappent en rouleaux lents et volumineux un sable éclatant, éclaté, qui ne peut-être que celui de ma plage en songe... Voilà pourquoi la chambre a rétréci : le sable l'envahit... Déjà, j'en ai jusqu'aux chevilles. Ainsi, du côté de la fenêtre, là où les grains innombrables se tassent doucement, surgit la plage, flux impossible-et-pourtant duquel, entre les rais de la lumière jaunâtre, je devine naissance des lettres. Un agencement de mots, une phrase battue par d'autres grains que crache la visiteuse avec une régularité de chants d'une marée sirène. Alors une phrase me redit ces mots que j'écrivais aux rebonds de mon sommeil :   " Retourne à la mer. "
  Je glisse, corps possédé, entre les eaux jaillis de la valise. Il n'existe plus rien de la chambre. Ni de l'hôtel. Ni du port... Il n'est plus rien de rien. Je suis dépouille, ballotté entre deux eaux salées, entre deux battants d'une vie qui m'a claqué au visage sa volonté de ne vouloir continuer. Claqué tout court -claqué pour mort.

  J'étais hier un jeune homme désespéré, déambulant sur une grève. Grave, parce que désireux de disparaître – pour quelle sottise ? – du monde des vivants. Peut-être suis-je parvenu à résister. Peut-être ai-je effectivement atteint cet hôtel, demandé une chambre. Peut-être même m'y suis-je écroulé pour un sommeil sans fond, tentant inconsciemment d'échapper à ma décision d'abstraction au monde. Mais la mer, les mers, les deux versions implacablement enlacées de la vie et de la mort sont venues frapper à la porte... et m'ont emporté.

  Valise faucheuse, valise suaire, valise…, cercueil intransigeant.
  Je suis mort, entre deux eaux.
  Elles étaient deux mers : celle qui donne, et celle qui reprend. Seul le sable gardera la mémoire de mes os que l'écume caresse...



FIN

Francis Schall
La Vauceau – été 1996

© Francis Schall. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

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22/08/05