La nouvelle

   De : ambregoth @ xanadoo.fr
   À : mairevallombre@ mandarine.fr

   Bonjour Monsieur le Maire et pardon si ce mail vous énerve, surtout que je suis plutôt nulle en mots de vocabulaire, mais mes deux copines dans la merde avec moi sont encore plus nulles. En fait, il faudrait mieux nous adresser direct à Monsieur le Commissaire de la police du coin, mais vous nous avez l'air plus cool, alors on préfère vous parler à vous qui avez très bien organisé notre village où il y a tout en état de marche : il y a des écoles, genre notre collège, un hôpital, un salon de coiffure, un bar, un pensionnat pour des types en difficulté, un cinéma en cours de restauration et même une salle polyvalente, en plus en plus d'un petit air pur de montagne dont vous parlez toujours et que de rares touristes ont l'air d'apprécier avant de se barrer vers la Suisse voisine, mais ça n'empêche que nous les jeunes on se fait chier à mort, excusez, donc pas étonnant qu'on devienne adorateurs du Diable et qu'on se tape la haine, vu qu'on n'a jamais trouvé mieux que la haine pour se faire un peu moins chier…
   SMS de Jade et de Ruby pour que je me bouge pour finir ce mail, ai répondu qu'elles se calment, OK, nous vivons toutes les trois un cauchemar éveillé, mais suis pas cap d'écrire vite, en plus je vois que j'ai oublié de nous présenter, désolée : alors, moi, c'est Ambre, treize ans, mes copines c'est donc Jade, puis Ruby, deux grandes de quinze ans, jumelles et redoublantes. Question nom de famille, on préfère le secret, étant donné ce qu'on a à vous confier.
   Voilà, comme vous le savez, la directrice du pensionnat pour types en difficulté, sœur Notale, a été massacrée par des actes de barbarie, comme on dit partout, ou, plus exactement, par nos coups de couteaux de cuisine vus à la télé. Au fait, les coups auraient dû être dix-huit, mais, dans le feu de l'action, on a dû merder, surtout moi qui y suis allée de bon cœur, pour montrer que je n'avais
même pas peur - ces trois mots magiques toujours dans ma tête - alors que les jumelles m'avaient traitée de sale froussarde lors de notre pacte de sang, quand ça a été mon tour de boire le cocktail de nos sangs dans un calice noir et que j'ai gerbé mon sandwich Nutella du goûter… Ça, on l'a fait dans notre grotte préférée des Marmites des Ogres, cet endroit prédestiné aux pratiques occultes, comme vient de le dire une journaliste de la télé. Ça puait trop, dans la grotte, pendant que Ruby et Jade testaient ma résistance satanique à grands coups de baffes de plus en plus fortes, mais, moi, je ne me suis pas dégonflée, même que j'ai gardé le sourire : ce que mes copines ne savaient pas et ne sauront jamais, c'est que mes parents me tapent encore plus fort… Bref, mon courage m'a valu la protection des jumelles, leur respect et l'association à n'importe quel challenge satanique, genre un sacrifice humain, un truc pas évident : au début on a fantasmé sur un sacrifice de nouveau né, mais la télésurveillance du service maternité est trop top, donc on a renoncé. Puis, on a pensé à tuer Monsieur le Curé, mais il est trop grand, trop gros, bref, on manquait d'idées et on était vénère grave, assises au fond du seul bar de Vallombre, quand sœur Notale a débarqué là-dedans.
   Faut vous dire un truc : cette espèce de naine, un sac d'os à la grande bouche pâle pleine de sourires de bonté m'a toujours fait flipper. Jamais su son âge, elle était capable d'avoir trente ans comme soixante six, en tout cas c'était une vieille, mais speedée un max, tout le temps en train de courir partout avec ses gros sabots, gesticulant avec ses petites mains toutes pâles, pour récupérer ses brebis en difficulté, qui serions aussi nous autres, avec nos fringues gothiques et nos tatouages, mais, ça, sœur Notale avait l'air de s'en foutre, et en effet, elle n'a pas bronché ce soir-là dans le bar, même quand Jade et Ruby se sont roulé une pelle terrible, alors que moi, restée seule et ne sachant que faire, je me suis rabattue sur un gros doigt orné d'une croix inversée. On la croyait choquée, mais non : tout sourire, la bonne sœur nous a dit bonjour et a récupéré quelques types du pensionnat, des losers qui n'ont rien à voir avec nous, vu qu'ils préfèrent Justin Bieber à Marilyn Manson et que, côté rituels secrets, ils se contentent de sniffer de la colle… Puis, elle a disparu dans la nuit, sans savoir qu'on l'avait condamnée à mort : c'était elle, le sacrifice humain idéal.

   Une demi-heure, quatre tequilas et trois vodka tonics plus tard, notre plan était au point.
   En gros, je devais servir d'appât et appeler sœur Notale pour lui raconter ma détresse en chialant, ce qui m'est très facile, vu la qualité de ma life. Ensuite, fallait raconter une histoire de viol, un truc qui me connaît grâce à ce que me fait mon père depuis un moment. Pour conclure, il fallait attirer la naine dans le chemin des Marmites aux Ogres, très pratique pour notre plan, avec ses grottes et ses gros cailloux et, au début, ça a marché : la naine est arrivée à l'heure pile et s'est laissé faire, même qu'elle nous remerciait de lui cracher dessus, c'est juste quand on l'a tapée sur la tête avec une pierre qu'elle a commencé à faire des histoires et à dire des trucs genre
pourquoi me tuez-vous, je ne dirai rien à la police, avant de se vautrer par terre sous nos coups de couteau qui ont sans doute dépassé les dix-huit prévus tellement qu'il est dur de tuer quelqu'un, on n'aurait jamais cru, et au moment de crever elle a dit d'une voix à peu près normale je vous pardonne, je vous pardonne, je vous pardonne… C'est juste après que tout s'est gâché grave : la voix de sœur Notale a fait de drôles de trucs, genre un film d'exorciste, de ceux qu'on adore, sauf que là c'était dans la réalité et c'était plus le fun du tout, surtout quand le cou de la naine, ventre à terre, s'est allongé et a grossi comme un serpent qui s'est tordu vers nous, et au bout il y avait une gueule horrible, un truc en forme de marteau, au grand sourire édenté, mais ça a duré une seconde, après quoi sœur Notale a dû crever, mais nous on était déjà loin, mortes de frousse. En fait, nous avons couru couru couru, sans jamais oser nous retourner, jusqu'à la plaque qui dit que Vallombre est une ville fleurie. Là, nous nous sommes séparées en vitesse, les jumelles ont filé à leur château, moi au chalet rustique de mes parents et, une fois tout seule, j'ai remarqué un truc bizarre : en principe, à cette heure légale, il aurait dû faire jour, mais tout autour de moi était devenu noir, comme en Halloween, lors du pacte de sang. Ça m'a foutu les boules, mais même pas peur, je me suis dit, mais ça n'a pas bien marché, j'étais toujours morte de frousse et le bruit de sabots derrière moi n'arrangeait rien, mais bon, une fois à la maison tout est rentré dans l'ordre, jusqu'au moment où j'ai voulu chercher des fringues de rechange et que j'ai vu, au fond de mon armoire, une pâle gueule en forme de marteau qui me souriait murmurant je vous pardonne, je vous pardonne… C'était tellement flippant que, cette nuit-là, j'ai même retenu mon père dans mon lit pour qu'il ne me laisse pas seule avec cette chose qui, par la suite, a osé quitter mon dressing pour se balader tout autour de mon lit. Je ne la voyais pas - papa parti, je m'étais entortillée dans mes couverture - mais, malgré mes boules Quies, j'entendais parfaitement ses gargouillis de pardon et un bruit de sabots aux quatre coins de ma chambre. Après, ça s'est arrêté et moi, morte de fatigue, je me suis endormie pour mieux me réveiller à 3h33 très exactement, avec ces mêmes bruits au-dessus de moi, et c'est sans un cri, mais me pissant dessus, que j'ai regardé la chose qui rampait sur le plafond dégueulant des mots de pardon…
   …Les jumelles me font dire que chez elles au château c'est pire : la gueule s'affiche en format géant au milieu de leur parc…
   …Mais ici, c'est carrément l'horreur, Monsieur le Maire, on vous laisse, si ça continue vous n'aurez jamais cet appel au secours, toutes les 66 secondes l'ordinateur nous lâche, nos portables se vident après l'apparition de la gueule édentée…
   Non ! S'il vous plaît ! Pas ça ! Nooooooooooooooooooon !


*

   Dans un bureau ressemblant à tant d'autres, deux personnages sont en face : le premier, petit et chétif, est figé dans l'attitude du modeste fonctionnaire prêt à s'écraser sous le mépris de son supérieur qui, assis sur son fauteuil ergonomique, lit, entre deux rires sarcastiques, une lettre qu'il vient de recevoir.
   « On n'a jamais trouvé mieux que la haine pour se faire un peu moins chier… Lamentable !
   — Ah oui, Votre Majesté a raison : cette lettre est tout à fait lamentable. Que de fautes d'orthographe, de syntaxe… »
   Dans un lourd silence, résonne le tambourinage d'ongles manucurés - vernis de noir, de jaune et de rouge - sur le chêne du bureau, attestant la profonde exaspération de leur propriétaire.
   « Vous faites fausse route : cette phrase est maladroite, certes, mais elle exprime une profonde vérité qui résume, en quelque sorte, la politique de notre Maison. Non, le lamentable, c'est vous, Elaton. Je vous avais confié une mission en or et vous l'avez galvaudée. »
   Une fragile main pâle se lève timidement.
   « Votre Majesté, si je peux me permettre, je vous signale que l'échec de nos missions sur terre est toujours possible. Même Son Altesse Méphistophélès a eu du mal avec le Docteur Faust…
   — Arrêtez immédiatement. Rien à voir entre les trois mouflettes hystériques et ignorantes dont vous aviez la charge, et ce grand intellectuel, un nécromancien hors pair. Surtout, n'osez pas vous comparer à son Altesse, vous, le numéro 71 des démons mineurs. Un peu de modestie, que diable !
   — À vos ordres, Majesté.
   — Imbécile. Si vous aviez joué le rôle de cette brave Notale jusqu'au bout, le Vatican vous aurait béatifié et nous nous serions bien amusés. Au lieu de quoi vous avez voulu vous la péter - pour utiliser une expression chère aux petits crétins qui nous adorent - et préféré vous lancer dans un spectacle digne d'un Dario Argento en mal d'inspiration. N'est-ce pas ?
   — Ben oui, Majesté. Toutes mes excuses…
   — Je les rejette. Vous êtes inexcusable. Réfléchissez : terrorisées par vos simagrées, ces gamines débiles ont tout avoué, avant de nous renier et de passer à l'Ennemi. Maintenant, elles sont de toutes les saintes messes organisées par l'aumônier de leur prison pour mineurs. Quel gâchis !
   — Votre Majesté a toujours raison.
   — Je ne veux plus vous voir, jusqu'à votre prochaine mission. Je vous préviens, elle sera dure, et les sanctions en cas d'échec très lourdes.
   — Même pas peur…
   — Qu'avez-vous dit ?
   — Rien, Majesté. Je ferai de mon mieux. Il n'y aura pas d'échec, Majesté.
   — Cela m'étonnerait. Maintenant, filez. »

   Avec un soupir d'agacement, Lucifer baisse les paupières sur ses yeux sans prunelle, pendant que, bafouillant de vagues excuses, le réprimandé recule jusqu'à la porte derrière laquelle l'attend un ascenseur rouillé et poussif. Abattu, penaud, Elaton - le démon de l'échec professionnel - l'emprunte et s'abîme vers la morne contrée des diables sans grade, où il attendra son ultérieure et vaine mission dans un désespoir pétri d'ennui.

FIN


© Serena Gentilhomme. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 
 


03/01/13